Le 23 septembre 2025 restera, dans la cité phocéenne, comme le jour qui a finalement vu naître Le Zef, Scène nationale de Marseille, dans sa nouvelle version. Résultat du rapprochement initié en 2019 entre le Théâtre du Merlan et la Gare Franche, l’institution affirme son ancrage dans les quartiers nord avec deux espaces dédiés à l’art et au lien social. Sous la direction de Francesca Poloniato-Maugein, c’est ainsi un projet d’envergure qui prend forme, avec la rénovation des structures situées dans le 15e arrondissement. Entre lieu de vie partagé et maison de création, l’inauguration aura posé de premiers jalons pleins de promesses, défenseurs d’une culture profondément populaire.
Sur les traces de Wladyslaw Znorko

La Gare Franche n’est pas apparue par hasard dans le projet de fusion qu’est Le Zef. Héritage laissé par Wladyslaw Znorko, qui y avait installé sa compagnie Cosmos Kolej avant de la laisser orpheline en 2013, le lieu avait déjà l’ambition que poursuit aujourd’hui Francesca Poloniato-Maugein, qui le décrit comme « le rêve d’un artiste visionnaire, un théâtre de curiosité ». Hermétiquement enclavés entre deux quartiers, les locaux deviennent alors un trait d’union entre Saint-Antoine et le Plan d’Aou, un symbole lourd de sens qui fait écho à l’approche artistique du metteur en scène d’origine polonaise.
Après des années de travaux d’envergure nécessaires à la réhabilitation et à la sécurité, c’est sur le pari du vivre ensemble que s’ouvre donc cette nouvelle Gare Franche. Saluant l’implication des pouvoirs publics qui ont rendu le projet possible, la directrice de la Scène nationale inaugure avec enthousiasme un espace de résidence pour artistes, qui « favorise l’échange, la porosité, l’inattendu ». En écho à ces paroles, il est peu de dire que cette réouverture résulte d’une dynamique commune. Et pour cause, toutes les forces en présence travaillent dans le même désir d’union et de partage.
C’est le cas jusqu’aux architectes sollicités pour ce chantier. Aux côtés de Kristell Filotico, Matthieu Poitevin ne pouvait pas mieux poursuivre les perspectives tracées près de quarante ans plus tôt par son père Christian, dont le poste d’adjoint municipal à la Culture reste précisément marqué par une volonté de lien et d’ouverture. À chaque niveau, cette Gare Franche devient bel et bien l’expression d’une culture qui rassemble, à l’image de la programmation qui fera vibrer Le Zef cette saison.
Une programmation « riche et réflexive »

Symbole d’un nouveau départ, cette inauguration était aussi l’occasion de mettre l’accent sur la saison 25-56 du Zef. Celle-ci se déploiera, avec une certaine logique, sur l’ensemble du territoire couvert par la Scène nationale. Ainsi, les relations entre les artistes et les quartiers, de même qu’entre l’institution et les habitants – ou encore entre les habitants eux-mêmes – feront partie intégrante de l’année à venir.
Au programme, des spectacles qui, selon l’édito, « nous invitent à réinterroger notre société, à l’imaginer autrement et à la rêver différente ». Celui-ci commencera dès le mois d’octobre, avec The Cloud du chorégraphe Arkadi Zaides en partenariat avec Actoral. Côté théâtre, c’est la création de Frédéric Ferrer, Comment Nicole a tout pété (une histoire de mine et de climat), qui ouvrira le bal. Ainsi s’enchaîneront les rendez-vous, au point de rencontre entre les disciplines, du plateau à l’écran, à l’image de THE DOG DAYS ARE OVER 2.0 de Jan Martens, Carmen de François Gremaud ou encore Monde nouveau de Nathalie Garraud et Olivier Saccomano.
À la diffusion s’ajoute tout un pan de résidences et de présence sur place des équipes artistiques. Ainsi, Le Zef entend poursuivre un travail de fond autour de la création et de sa place dans la société, notamment en étroite relation avec les habitants. C’est en tout cas l’objectif visé aux côtés de la Bande d’artistes associés, dont les projets viendront alimenter cette saison. S’y côtoieront Anaïs Allais Benbouali, Mellina Boubetra, l’Ensemble C Barré, Emmanuel Eggermont, Floriane Facchini, Myriam Marzouki, Alice Rende et Anne-Sophie Turion.
Une première soirée pour montrer l’exemple

Au détour des incontournables et incompressibles discours officiels, c’est bien au programme de cette soirée d’inauguration qu’il fallait prêter attention. Celui-ci portait déjà en lui toute l’essence d’une Scène nationale tournée vers le collectif, le partage et la transmission.
Rythmée par les performances collaboratives Pastasciutta Antifascista de Floriane Facchini – reprenant un mouvement de célébration consistant à offrir des pâtes dans les rues d’Italie après l’arrestation de Mussolini en 1943 –, la soirée a également fait la part belle aux amateurs et aux jeunes générations. Sous la direction de Sébastien Boin, l’Ensemble C Barré et le Club Orchestre (formation réunissant des habitants du quartier du Merlan) ont ainsi interprété deux courtes pièces composées par Amine Soufari et Mehdi Telhaoui. Puis la scène a été confiée au jeune duo de rap NK, lui aussi voisin du Zef.
Enfin, c’est à Pierre Rigal qu’a été confiée la mission de clôturer cette soirée, avec sa dernière pièce, R·onde·s, créée en 2024. Dans un tourbillon de couleurs et de gestes, sur une intense et porteuse composition musicale en direct, les interprètes ont alors proposé une performance hypnotique, presque psychédélique, témoignant d’une grande exigence d’écriture. La figure de la ronde, reprise ensuite à l’envi par le public, a confirmé les ambitions développées les heures précédentes : celles d’une culture qui crée des liens, des désirs et des souvenirs.