Sur une estrade immaculée, cinq micros et cinq casques reposent sur une table ronde. Derrière elle, un grand écran tient lieu de fond de scène. À l’avant, deux rails de travelling ont été installés. Le dispositif imaginé par Nicolas Heredia ressemble à s’y méprendre à un plateau de radio ou de télévision, et cela ne tient certainement pas du hasard. Avec On fera mieux la prochaine fois, le metteur en scène de La Vaste Entreprise souhaite mettre en écho deux paroles : celle d’actrices et acteurs vedettes invités dans les médias pour parler de leur métier, et celle, plus modeste en apparence, des comédiennes et comédiens de la compagnie La Bulle Bleue.
Naissance du projet

Il faut remonter à 2013 pour trouver l’origine de cette nouvelle création. Nicolas Heredia conçoit cette année-là Faux-plafond (ciel variable) à La Bulle Bleue, une pièce qui s’intéresse au monde du travail à partir des témoignages des premiers intéressés. La compagnie, dont le projet s’ancre précisément dans celui de l’Esat (Établissement et service d’accompagnement par le travail) auquel elle se rattache, vit alors ses premiers instants. La Vaste Entreprise, elle, engage sans le savoir une relation de confiance avec la nouvelle institution. Toutes ses productions y passeront bientôt en résidence.
Cette première pièce en collaboration déroule aussi tout un fil de pensée. Faux-plafond (ciel variable) évolue au gré de ses représentations, jusqu’à se jouer au cœur même des entreprises. Les dates s’enchaînent jusqu’en 2019 et, lorsqu’on le sollicite pour ce nouveau projet présenté pour la Biennale des Arts de la Scène en Méditerranée, Nicolas Heredia hésite : « Je me suis posé la question de refaire muter ce projet-là, qui ne cesserait de nous accompagner et de questionner ce qu’est le travail. Une partie de moi avait envie d’un spectacle qui muterait en permanence ».
Quelque chose de vertigineux prend pourtant le dessus. « Au bout d’un moment, on est saturé d’infos sur le travail, je n’avais pas une pensée si indispensable au monde à développer sur le sujet« , admet le metteur en scène avec ironie. Cette réflexion ouvre pourtant une autre porte, qui prend à nouveau tout son sens dans le projet de La Bulle Bleue. Celui du regard que portent les actrices et acteurs de la compagnie sur leur propre métier, une pensée qui se fabrique et s’alimente depuis plus de dix ans.
« Ils travaillent plus que la moyenne de n’importe quel acteur. Ils sont quasiment tous les jours au plateau, en recherche ou en stage », note-t-il en soulevant tout le rapport que cela entretient avec les notions de désir, d’excitation, de questionnement ou d’empêchements.
L’expérience de l’immédiat
Pour aborder le sujet de ce travail pas comme les autres, Nicolas Heredia s’appuie en premier lieu sur des archives d’interviews issues d’émissions de tout temps. En proposant aux interprètes de reproduire en direct les dialogues qu’ils entendent simultanément dans leurs casques, l’artiste cherche à provoquer l’instant présent. Dans l’oreillette, les mots de Romy Schneider, Isabelle Huppert, Marcello Mastroianni ou Patrick Dewaere. Au plateau, les voix de Mélaine Blot, Mireille Dejean, Arnaud Gélis, Mickaël Sicret et Auriane Vivien.
Le résultat ne se fait pas attendre : « J’étais assez fasciné par ce que ça produisait. Il y a un décalage entre l’imaginaire collectif de ces figures-là et ce qu’est le travail d’acteur ». Devant les premiers essais, la faille qui se crée entre l’image idéalisée et la parole qui dérape sur scène entérine le projet. « Ce qui est génial, c’est quand ça patauge, quand ça ne marche pas », s’amuse celui qui a fait du décalage sa marque de fabrique. Dès lors s’engage tout un nouveau chapitre du travail, que le dispositif rend particulièrement délicat.
Car avec la notion d’immédiateté vient aussi celle d’imprévu. Or le travail de création consiste justement à répéter, caler, préciser, stabiliser… Des termes avec lesquels il convient de jongler habilement pour garantir qu’On fera mieux la prochaine fois continue de se jouer sur la brèche de l’inattendu.
Se laisser surprendre

C’est en quête de cet équilibre qu’avance l’équipe au fil des répétitions. L’exercice de reproduire les interviews en direct n’a rien d’évident. Mais trop les répéter, c’est aussi prendre le risque d’une habituation et d’un apprentissage involontaire. Dans cette dynamique, Nicolas Heredia et sa complice Sophie Lequenne tentent d’aiguiller les actrices et acteurs pour les familiariser sans les formater. Pour cela, des heures et des heures d’interviews ont été écoutées, sélectionnées, coupées, montées. D’un jour à l’autre, de nouvelles versions sont proposées sans préavis. L’écoute doit ainsi rester intacte et l’effet indemne.
Dans sa construction dramaturgique, On fera mieux la prochaine fois n’hésite d’ailleurs pas à s’auto-alimenter. Répétitions collectives et séances individuelles sont régulièrement filmées. Les vidéos viennent alors développer une réflexion complémentaire à ce qui se déroule au plateau. De la sorte, les extraits contribuent au rythme de la pièce en portant un regard sur le théâtre en train de se façonner.
Mais ils deviennent surtout prétexte à entendre ces actrices et acteurs-là parler de leur métier. « Ils s’approprient totalement la parole qu’ils portent, parce qu’ils pourraient tout simplement dire la même chose. Ils ont le même vécu, la même expérience d’un trou sur scène, du trac, de la peur, d’un conflit ou d’une tension avec un metteur en scène. Ils font le même métier, donc ils en disent plus ou moins la même chose. Ce qui m’intéressait, c’était de trouver le commun entre ça et qu’au bout d’un moment, on ne sache plus qui parle. »
La précision du flou
Donner l’apparence de la simplicité est toujours une affaire complexe, et cette création est loin de déroger à la règle. Les vidéos de répétitions, comme des documents témoins, rappellent d’ailleurs tout le chemin parcouru depuis les premières heures du projet. Mais pour permettre aux comédiennes et comédiens d’évoluer dans les meilleures conditions, l’équipe technique prend le relai d’une partition qui, elle, ne peut en aucun cas souffrir l’improvisation.
À une semaine de la première, la précision est de mise. Gaël Rigaud, Marie Robert et Jules Savoie, qui ont depuis des mois mis en place le dispositif aux côtés des techniciens de La Bulle Bleue, ont un rôle primordial à jouer. Cadrage des caméras, étalonnage des vidéos, réglage des lumières, mise à niveau des sons et calage des tops… Tout doit être fait pour qu’au plateau, il ne reste que l’essentiel : les interprètes et les voix dans leurs casques, dans un rapport qui révèle toute la fragilité de la scène.
On fera mieux la prochaine fois de Nicolas Heredia
La Bulle Bleue – Montpellier, dans le cadre de la Biennale des Arts de la Scène en Méditerranée
Du 12 au 14 novembre 2025
Durée 1h.
Tournée
16 décembre 2025 au Parvis – scène nationale de Tarbes
5 février 2026 à La Garance – scène nationale de Cavaillon
12 et 13 février 2026 au Théâtre du Bois de l’Aune – Aix-en-Provence
21 février 2026 à Théâtre + Cinéma – scène nationale de Narbonne
24 mars 2026 à La Ferme du buisson – scène nationale de Noisiel
26 mars 2026 à La Faïencerie – Creil
28 mars 2026 au Vivat – Armentières
5 et 6 mai 2026 à la Scène nationale d’Albi
Conception, scénographie, images et mise en scène : Nicolas Heredia
Créé avec et interprété par Mélaine Blot, Mireille Dejean, Arnaud Gélis, Mickaël Sicret, Auriane Vivien
Collaboration et assistanat à la direction d’acteurs : Sophie Lequenne
Regard : Marion Coutarel
Assistanat images : Jules Savoie
Construction et régie : Gaël Rigaud
Création lumière : Marie Robert
Avec la collaboration des technicien·nes de La Bulle Bleue : Clément Potié, Thomas Ruzicka, Sylvie Salmeron, Sébastien Thiaumond
Accompagnement des comédien·nes et technicien·nes : Delphine Auxiètre, Lucile Bohollo, Audrey Prolhac