Elle a fait un beau chemin, cette Cage aux folles. À l’origine, à la fin des années 1960, il y a la pièce anglaise de Charles Dyer, L’escalier (Staircase), réalisé magnifiquement par Stanley Donen avec Richard Burton et Rex Harisson. Jean Poiret s’en inspira librement pour écrire sa comédie, créée en 1973 au Palais Royal, dans laquelle il formait avec Michel Serrault un duo impayable. Dans la foulée, Édouard Molinaro en a tiré trois films, aujourd’hui devenus cultes. Les Américains s’en sont emparés, avec une comédie musicale signée Jerry Herman et Harvey Fierstein (1983) et un film de Mike Nichols, The Birdcage (1996), avec Robin Williams et Nathan Lane.
Une version vivante

Lors de la première création française de la comédie musicale à Mogador, en 1999, dans une adaptation et une mise en scène du regretté Alain Marcel, avec dans le personnage de Georges l’immense Bernard Alane et dans celui de Zaza, l’étonnant et inattendu Patrick Rocca, il était dit dans Pariscope : « oubliez la pièce, oubliez le film, il n’y a pas à faire de comparaison ». Cela reste encore plus d’actualité avec l’adaptation et la mise en scène d’Olivier Py, même si ce dernier a parsemé sa version de malicieux clins d’œil.
Le temps a passé. Le Sida a bouleversé la donne. La société a fait ses révolutions, avec le mariage pour tous et le droit à la paternité. Si l’homophobie demeure une préoccupation, être homosexuel n’est plus un délit et encore moins une curiosité. Si les clichés, lors de la création de la pièce, ont pris un coup dans l’aile, ils gardent, à travers le prisme des artistes de cabarets, leur saveur. Écrit d’une plume colorée à l’encre de tout cela, le texte d’Olivier Py résonne magnifiquement. Le couple légendaire de Georges et Albin, gagnant en intensité et se faisant moins caricatural, nous émeut profondément.
Un duo magnifique
Damien Bigourdan incarne avec beaucoup de subtilité le personnage de Georges. Sa voix de ténor, son style, qui nous avait déjà enchantés en dentiste psychopathe de La petite boutique des horreurs, donne des accents poignants à ce maître de cérémonie qui tient d’une main de velours et d’un poignet ferme son cabaret à Saint-Tropez et sa vedette chérie, Zaza. Il aime son homme et tient à ce que son couple résiste à l’usure du temps et aux blessures de la vie.
« J’ai le droit d’être moi, un être à part, une œuvre d’art ! » (I Am What I Am)
Albin à la ville, Zaza au cabaret, la sensibilité à fleur de peau, craignant de vieillir, d’être abandonné, ignorant le ridicule, ce personnage possède les deux facettes de l’imagerie homosexuelle mais aussi de l’artiste. Il peut être caricatural et Serrault, en clown génial, a su s’en servir. Le public attend son arrivée avec impatience et n’est pas déçu. Son entrée, digne des grandes meneuses de revue, ne le déçoit pas.

Mais, dès que Zaza n’est plus sous les feux de la rampe, sa fragilité saute aux yeux. Dans une interprétation des plus fines, passant des plumes aux tailleurs, dansant et chantant avec une belle aisance en gardant l’extravagance du personnage, Laurent Lafitte est exceptionnel. L’humanité désarmante d’Albin, qui veut être ce qu’il est et comme il l’entend, nous saisit en plein cœur.
Un show à la mesure
Ce qui était suggéré dans la pièce de Poiret, le cabaret, sa scène, ses coulisses, son arrière-cour et la mer pour horizon, est mis en avant dans la comédie musicale. Profitant des moyens techniques impressionnants du Châtelet, Olivier Py et son complice de plus de trente ans, le scénographe Pierre-André Weitz, s’en sont donné à cœur joie. La Cage aux folles devient alors un grand cabaret, dans la lignée de l’Alcazar, avec grand escalier et lumières flamboyantes. Même si l’on regrette que l’appartement d’Albin et Georges s’en retrouve rétrécit en une simple case, c’est magnifique. Quant aux costumes, ils sont somptueux.
Une troupe au diapason
Entourée des « Cagelles » (artistes du cabaret qui ont tous leurs numéros) et du voisinage, la troupe – composée d’Émeric Payet (l’ineffable Jacob), Harold Simon (le fils touchant), Maë-Lingh Nguyen (l’adorable fiancée), Gilles Vajou et Émeline Bayart (formidables époux Dindon), Édouard Thiébaut (le facétieux régisseur) et Lara Neumann (la restauratrice au grand cœur) – est impeccable. Dans la fosse se trouve le très bel orchestre des Frivolités Parisiennes, dirigé par Christophe Grapperon ou Stéphane Petitjean. Les airs s’envolent dans un tourbillon d’émotions et de gaîté. Au final, c’est debout, tous en « cœur », qu’est reprise la chanson On ne vit qu’une fois. Alors profitons-en.
La cage aux folles, musique et paroles de Jerry Herman, livret d’Harvey Fierstein, d’après la pièce de Jean Poiret.
Théâtre du Châtelet – Paris
Du 5 décembre 2025 au 10 janvier 2026.
Durée 2h35 avec entracte.
Spectacle surtitré en anglais et en français pour les chansons.
Traduction française et mise en scène Olivier Py
Direction musicale Christophe Grapperon/Stéphane Petitjean.
Avec Laurent Lafitte, Damien Bigourdan, Émeric Payet, Harold Simon, Gilles Vajou, Émeline Bayart, Lara Neumann, Maë-Lingh Nguyen, Édouard Thiébaut.
Les Cagelles : Théophile Alexandre, Pierre-Antoine Brunet, Alexandre Lacoste, Rémy Kouadio Greg Gonel, Jérémie Sibethal, Loïc Consalvo, Axel Alvarez, Geoffroy Poplawski, Lucas Radziejewski, Maxime Pannetrat, Julien Marie-Anne.
Les Tropéziennes et les Tropéziens : Jean-Luc Baron, Véronick Sévère, Ekaterina Kharlov, Talia Mai, Marianne Viguès, Guillaume Pevée, Simon Froget-Legendre, Marc Saez, Fabrice Todaro, Jeff Broussoux.
Swings : Simon Draï, Grégory Juppin, Raphaëlle Arnaud, Mickaël Gadea, Killian Vialette
Décors et costumes Pierre-André Weitz.
Chorégraphie Ivo Bauchiero
Chorégraphie (claquettes) Aurélien Lehmann.
Lumières Bertrand Killy
Sound Design Unisson Design.
Assistant à la mise en scène Nicolas Guilleminot
Orchestre Les Frivolités Parisiennes.