Au centre du dispositif bifrontal, une mappemonde géante surplombe le plateau. Autour, mille étoiles illuminent la pénombre et placent le public dans la position de témoin planétaire. La focale se resserre, la Terre devient sol, une silhouette apparaît. Allongé, un homme observe le monde avant de s’adresser directement aux spectateurs.
Mani (David Houri), professeur vacataire en économie, tente de capter l’attention de ses étudiants (en l’occurrence les spectateurs) en racontant l’histoire du célèbre chocolatier Caspar van Houtten et de sa théorie de l’investissement. L’anecdote ouvre la voie à un récit plus vaste, traversé par des existences prises dans les rets du système.
Argent, rendement et vies sous pression

Peu à peu, l’histoire de Mani se mêle à celles de son épouse Martina (Servane Ducorps), issue d’un milieu aisé mais contrainte de travailler au noir chez un buraliste, d’Andrej (Bilal Slimani), jeune diplômé incapable de décrocher un premier emploi, ou encore de Peter (Mounir Margoum), SDF devenu expert-comédien en marketing de rue. En filigrane des raisonnements économiques se dessine une galerie de personnages à la marge, rêvant d’émancipation mais enfermés dans des rôles sociaux rigides. Tous avancent sur une ligne de crête, sommés de rester à leurs places, de ne pas faire de bruit, jusqu’au point de bascule où l’injustice pousse à frauder, à transgresser et à réclamer sa part.
Dans ≈ [Presque égal à], tout ramène à l’argent. Il dicte les gestes, oriente les choix, façonne les existences. Martina rêve d’une autre vie, Mani tente de penser un contre-modèle, Andrej lutte simplement pour tenir debout. Pris dans les rouages d’un système qui ne laisse aucune place à l’écart, ils contribuent eux-mêmes, sans toujours le vouloir, à nourrir la logique qui les écrase. Ici, l’humanité se négocie, et l’horizon d’un avenir désirable passe par des compromis de plus en plus coûteux.
Peur, soupçon et assignation identitaire
Avec J’appelle mes frères, second volet de ce diptyque consacré à l’auteur suédois Jonas Hassen Khemiri, une autre forme de brutalité s’impose, diffuse, insidieuse. Après l’explosion d’une voiture en pleine ville, la peur se répand et désigne ses suspects. Les corps deviennent des indices, les visages des preuves.
Amor (Mounir Margoum) traverse l’espace urbain sous tension, attentif au moindre regard, anticipant chaque contrôle, multipliant les appels pour alerter ses proches : se faire oublier, se diluer, ne pas attirer l’attention. La suspicion s’installe comme une seconde peau. Peu à peu, il se met à douter de sa propre légitimité à être là, jusqu’à se demander s’il n’est pas, lui aussi, coupable par défaut.
Le plateau comme miroir

Si le propos agit par strates, parfois au risque de la dispersion, la force du spectacle tient dans l’incarnation. Le jeu des comédiens imprime au texte, traduit par Marianne Segol une densité immédiate. Virginie Colemyn, innénarable et vibrante, Servane Ducorps tout en tension, David Houri d’une précision redoutable, Mounir Margoum troublant dans ses glissements d’identité composent une partition collective d’une grande justesse. Autour d’eux, Julie Pilod, Lahcen Razzougui, Bilal Slimani, et en alternance Aymen Yagoubi et Wassim Jraidi, insufflent un souffle continu à cette mécanique de récits entremêlés.
Le dispositif bifrontal n’est pas qu’un choix scénographique, il oblige chacun à voir l’autre, à croiser les regards, à se sentir observé autant qu’observant. Le public devient partie prenante de cette circulation des points de vue, sommé de se situer dans le champ social que le spectacle met en jeu. Sans effet démonstratif, Christophe Rauck fait du plateau un miroir tendu vers la salle, où s’esquisse, en creux, le portrait d’une société qui classe, stigmatise et contraint à se définir contre soi-même.
Presque égal, presque frère de Jonas Hassen Khemiri
Théâtre Nanterre-Amandiers
du 28 janvier au 21 février 2026
durée 3h45 environ avec entracte
Mise en scène de Christophe Rauck assisté d’Achille Morin
Traduction de Marianne Ségol
Scénographie de Simon Restino
Dramaturgie et collaboration artistique – Marianne Ségol
Avec Virginie Colemyn, Servane Ducorps, David Houri, Mounir Margoum, Julie Pilod, Lahcen Razzougui, Bilal Slimani et en alternance Aymen Yagoubi & Wassim Jraidi
Costumes de Coralie Sanvoisin
Maquillages et coiffures de Cécile Kretschmar
Lumière d’Olivier Oudiou
Musique de Sylvain Jacques
Vidéo d’Arnaud Pottier