Annabel Guérédrat © Eduardo Monteiro

Annabel Guérédrat : « Revenir à la rivière, c’est retrouver la communauté »

Au Carreau du Temple, dans le cadre du Festival Everybody, l'artiste martiniquaise présente Let's Go Back to the River. Deux heures trente d'une cérémonie immersive où mémoire, sororité et spiritualités afro-caribéennes s'entrelacent.
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Comment la danse est-elle entrée dans votre vie ?

Annabel Guérédrat : Rien ne me destinait à la danse. Je suis née en Nouvelle-Calédonie, j’ai grandi entre le Congo, le Sénégal puis la Martinique, à Fort-de-France. Au collège, je suivais un cours de modern-jazz chez Marlène Zécler une fois par semaine. Ce que j’aimais, c’était le spectacle de fin d’année, parce que ma grand-mère venait me voir. Elle vivait dans un quartier populaire et sa présence comptait énormément.

Mais je n’étais pas une grande danseuse : la professeure me plaçait toujours au fond. Je n’avais pas non plus un rapport scolaire au mouvement. En arrivant à Paris, la danse n’était pas un horizon professionnel même si j’en rêvais. J’ai étudié l’histoire spécialisée en Afrique contemporaine, obtenu le CAPES puis enseigné deux ans en Seine-Saint-Denis. J’étais très investie pour mes élèves mais je sentais que ma vie se situait ailleurs, loin de l’Éducation nationale.

Qu’est-ce qui a fait basculer les choses ?
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Annabel Guérédrat : Le premier tournant a été la compagnie afro-brésilienne Orisha d’Eneida et Nilton Castro, un cadre semi-professionnel très ritualisé où le goût de la danse s’est installé presque malgré moi.

Puis j’ai rencontré un ensemble de musiciens du Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris formés à l’improvisation générative d’Alain Savouret. J’étais la seule danseuse, ils avaient besoin d’un corps pour éprouver physiquement leur musique. J’ai improvisé, obtenu mes premiers cachets. La musique contemporaine m’a donné l’élan de quitter l’Éducation nationale.

Je me souviens aussi d’un spectacle de danseuses japonaises dans un petit théâtre parisien : elles chutaient, se relevaient, rechutaient. J’ai pleuré pendant toute la représentation. J’ai compris que la danse pouvait être un espace d’expression libre, physique, absolue. J’étais happée, comme si je ressentais leurs chutes de manière proprioceptive, au-delà de la forme et de la symbolique ; je les vivais et elles appelaient mon propre corps. À partir de là, je n’ai plus choisi la danse : c’est elle qui m’a choisie.

Qu’est-ce qui nourrit aujourd’hui votre désir de création ?

Annabel Guérédrat : La musique agit immédiatement sur moi, surtout lorsqu’elle est jouée en direct. Mais ce qui nourrit profondément mon travail, c’est aussi le rapport aux textes, à la pensée. J’ai d’abord été très marquée par la philosophie occidentale – Gilles Deleuze, Félix Guattari, Spinoza, Antonin Artaud. Leur approche du monde et du vivant m’ouvrait des imaginaires très puissants, la possibilité d’incarner une pensée. Mon maître de butô faisait d’ailleurs constamment le lien entre Artaud et la danse.

Puis, bien plus tard – dix ans après – j’ai rencontré personnellement Elsa Dorlin qui m’a fait découvrir Audre Lorde puis bell hooks. Là, quelque chose s’est déplacé beaucoup plus intimement. Je cherchais mon afro-féminisme, ma place de femme noire métisse caribéenne. En faisant le choix politique de retourner vivre en Martinique, je me suis éloignée du centre européen. La périphérie est devenue un centre. Mon paradigme a commencé à changer jusqu’à aujourd’hui.

Ces textes parlent d’amour, de communauté, de violence aussi, de la manière de reconstruire des liens entre les femmes et avec les hommes noirs. Ils ne restent pas théoriques pour moi : ils entrent en résonance avec mon quotidien, le travail que je fais avec des femmes victimes de violences, des femmes incarcérées, des personnes en situation de prostitution, les communautés LGBTQ+ en Martinique.

Il y a toujours un aller-retour entre ce que je lis et ce que je vis. Certaines pièces viennent directement de là – Women Part one in Rio de Janeiro, Woman Part two: You might think I’m crazy but I’m serious, Hysteria – nourries autant par Audre Lorde que par Valeska Gert ou des revues d’art queer. Créer, au fond, c’est cela : prendre une pensée et la faire passer dans le corps jusqu’à ce qu’elle devienne une expérience partagée au plateau.

Comment passe-t-on du texte au corps ?
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Annabel Guérédrat : Souvent, cela commence par la voix. Dans le butô, j’ai appris à transformer les mots en matière sonore. Le texte devient souffle, vibration, puis active le corps. Le mouvement arrive presque après coup, comme une conséquence physique du son. Parfois les textes sont simplement lus – par exemple Audre Lorde ou bell hooks – mais quelqu’un danse déjà à l’intérieur de ces mots. Le corps écoute et répond.

J’écris aussi mes propres textes, souvent en écriture automatique, après des expériences rituelles – des jeûnes, des quêtes de visions vécues en communauté. Pendant plusieurs jours, je pars dans la nature, sans manger ni boire, et il arrive qu’un chant surgisse. Ce chant, je le ramène ensuite à la communauté qui m’a semée et qui vient me récolter puis, bien plus tard, au plateau pour le performer.

Mon expérience, même intime, n’est jamais vécue de manière purement individuelle. Il y a toujours une communauté qui soutient, qui accompagne. Ma création, c’est pareil : elle naît d’un corps traversé – pas seulement par une pensée – mais par quelque chose de collectif et de spirituel.

Comment est né Let’s Go Back to the River ?

Annabel Guérédrat : En juin 2023, je me suis assise au bord d’une rivière en Martinique et je me suis demandé ce que j’avais envie de restituer au monde. J’ai été initiée : je suis fille de la rivière, c’est ma mère, Oshun, divinité des eaux douces. Un appel très fort s’est imposé, accompagné du désir de partager cet amour avec des publics urbains, pas forcément connectés à la nature ni à cette spiritualité yoruba.

J’ai d’abord invité une performeuse de République dominicaine vivant à Porto Rico, Helen Ceballos, à venir créer avec moi. Au cours du travail, nous avons traversé une crise. Pour retrouver la paix, nous sommes retournées à la rivière faire un bain rituel et, en riant, nous avons dit :  » let’s go back to the river « . Le titre est resté – comme une manière de revenir à l’essentiel, à la sororité.

Plus tard, après son départ pour des raisons d’emploi du temps, j’ai organisé une audition à Paris où j’ai rencontré Chloé (Timon). Le coup de cœur a été immédiat. Il y a entre nous une relation de transmission, presque filiale. Le chorégraphe d’origine cubaine Lázaro Benítez Díaz nous a ensuite aidées en tant que dramaturge à structurer la pièce – la maternité, l’amour, la relation au public, ma relation intime avec Ana Mendieta, tout ce que je voulais faire coexister.

Puis je ne voulais plus d’un public dans le noir face à la scène, où nous serions séparés par le quatrième mur. Je voulais sa présence réelle, physique, dans la lumière, au plateau. Pendant deux heures trente, on partage une cérémonie : on ne regarde plus seulement, on fait une expérience commune.

Comment ce rituel partagé s’est-il fabriqué ?
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Annabel Guérédrat : Très progressivement, avec beaucoup de résidences. En Martinique, j’ai emmené Chloé à la rivière, je lui ai transmis les bains rituels que je connais, à Cœur Bouliki. Elle est martiniquaise aussi ; très jeune, elle ne connaissait pas ce patrimoine immatériel que j’ai eu à cœur de lui transmettre, et elle était disponible pour cela. Dès le début de la création, nous n’étions pas dans de la danse pure.

Sur l’Hexagone, chaque sortie de résidence nous a permis d’expérimenter l’immersion et la participation du public. La dramaturgie a permis de mettre de l’ordre et d’agencer progressivement toutes les strates que je souhaitais voir exister au plateau : ma maternité, ma relation à Ana Mendieta, notre sororité avec Chloé, le rituel collectif. J’aime dire que c’est une dramaturgie mangrovaire : les racines s’entrelacent jusqu’à tenir debout et constituer un rhizome, des ramifications solides et évolutives.

Pourquoi impliquer le public ?

Annabel Guérédrat : J’ai traversé une crise face au théâtre frontal : pourquoi toujours vivre la même configuration quand je vais voir un spectacle, à savoir les artistes éclairés sur le plateau et le public dans l’ombre, assis en jauge ? En Martinique tout se vit en communauté : le carnaval, les rituels, les ben démaré, les soirées bélè et danmyé sont des moments spirituels, sacrés, de guérisons collectives. On ne danse jamais seul. Mes expériences multiples sur mon île ont déplacé ma manière de penser la scène.

Dans Let’s Go Back to the River, ma création 2025, le public est convoqué : il peut refuser les invitations proposées mais reste physiquement présent. Mes pratiques spirituelles, l’empathie et la communication non violente m’ont menée vers un art relationnel incarné, partagé plutôt qu’observé.

Le spectacle active tous les sens…

Annabel Guérédrat : Oui, les cinq sens sont sollicités. L’odorat d’abord, très présent pour moi, très lié à la Caraïbe. Il y a la vue avec les images vidéo, le toucher puisque nous entrons réellement en contact avec les spectateur·rices, et le goût car, à la fin, nous partageons des offrandes, un repas. On ne reste pas dans une représentation : on vit une cérémonie ensemble.

Comment apparaît le corps politique des femmes noires ?
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Annabel Guérédrat : Avec Chloé, nous ritualisons nos coiffes liées aux divinités féminines Oshun et Yemaya. À un moment, je dis au public que nous sommes toutes et tous descendants d’esclaves, en citant un poème d’Audre Lorde. J’inclus aussi les spectateurs blancs, parce qu’il s’agit de déplacer chacun dans une histoire commune et de transmuter le groupe dans un imaginaire caribéen.

La pièce part d’un point de vue situé. Ce n’est pas une proposition universaliste. Nous sommes Chloé et moi maîtresses de cérémonie : nous guidons l’expérience et assumons notre autonomie d’énonciation. La musique accompagne ce geste. Elle traverse les traditions afro-caribéennes jusqu’au shatta, mais j’ai tenu à privilégier des voix de femmes pour sortir des représentations souvent misogynes et retrouver une dignité du corps féminin noir.

La sororité entre femmes noires n’est pas un mot d’ordre abstrait. Nous avons appris, Chloé et moi, puis la DJ, à travailler entre nous trois, à nous reconnaître dans nos différences et nos similitudes ; puis nous avons ouvert le plateau au public. À partir de là seulement, l’expérience peut devenir partageable par tous.

Est-ce compliqué de créer depuis la Martinique ?

Annabel Guérédrat : Oui, surtout pour la diffusion. On peut avoir des moyens de production, être accompagné, mais sans visibilité cela ne sert presque à rien. En Martinique, on joue souvent deux dates et la vie de la pièce s’arrête là.

Dans l’Hexagone, la temporalité est décalée. Quand une programmation arrive deux ans plus tard, l’artiste est déjà ailleurs, sur un autre projet, dans un autre moment de recherche. Il y a un décalage permanent entre le rythme de création et celui de la diffusion de la pièce.

Alors nous avons décidé, avec Henri Tauliaut, de créer notre propre festival international de performances pour être davantage libres, autonomes. Il faut inventer d’autres circulations, d’autres manières de faire exister les œuvres.

Que souhaitez-vous que le public emporte ?

Annabel Guérédrat : Un geste d’amour partagé. Pendant deux heures trente, nous formons une communauté éphémère entre inconnus. Revenir à la rivière, c’est se lier, se relier à soi, aux autres, s’offrir le temps de communier ensemble, même brièvement.


Let’s Go Back to the River d’Annabel Guérédrat 
Le Carreau du Temple dans le cadre du Festival Everybody
21 et 22 février 2026
Durée 2h30 

Conception, chorégraphie, performance d’Annabel Guérédrat
Performance & interprétation de Chloé Timon
Dramaturgie de Lazaro Benítez Diaz
Musique & composition sonore de Renaud Bajeux
Coiffes de Judith Tchakpa
DJing Set – DJ Sugar Tantine

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