Dans la pénombre, au centre du plateau, une silhouette apparaît, presque translucide. Enfermé dans un cylindre de plexiglas qui évoque un tube à essai, un homme en boxer noir court. Ce n’est pas un simple dispositif scénique, c’est un protocole. Le corps est mis à l’épreuve, poussé vers son point de rupture pour révéler ce qui surgit lorsque la résistance cède.
En fond de scène, un cardiogramme retransmet en direct les pulsations d’Olivier de Sagazan. La lumière monte, les électrodes apparaissent sur son torse, la respiration s’amplifie. Filmé sous tous les angles, démultiplié à l’écran, le corps devient terrain d’observation. Plus qu’un spectacle, Il nous est arrivé quelque chose relève de l’expérience menée à vue.
Le corps comme laboratoire

D’abord, le bruit sec des pieds nus sur le sol, qui impose la rythmique. Puis le souffle, de plus en plus ample, qui se mêle aux nappes sonores, à des fragments de chants grégoriens semblant remonter de très loin. Distorsion, trouble de l’oreille, réminiscence archaïque arrachée à l’effort ? Sur le plateau, Pierre Chéguillaume et Alexis Delong épousent la foulée. Ils passent de l’électro au silence, du baroque à des stridences quasi industrielles.
Sur l’écran, comme sous l’effet d’un grossissement au microscope, cellules et neurones – résurgence de son passé de biologiste – affleurent puis se dissolvent dans des visions cosmiques lacérées de stroboscopes. Les images se brouillent, les repères vacillent, la course s’emballe. Dans le cylindre, l’eau monte à mesure que l’artiste parle. Les mots jaillissent en grappes, sans logique apparente, et le niveau grimpe encore, comme si la logorrhée comprimait l’air, comme si la parole, telle le liquide qui remplit le tube, finissait par noyer la pensée. La transe s’étend alors, gagne chaque interstice, jusqu’à une rave finale, hallucinée, extatique, presque psychédélique.
La proposition ne cherche pas à séduire. Elle bouscule, peut tenir à distance. Pourtant, lorsque l’osmose se fait entre le plateau et la salle, tout se déplace. L’épuisement du corps devient un seuil tangible, presque éprouvé dans sa propre chair. Les résistances cèdent. Surgissent la peur de s’effacer, le vertige de l’aliénation, puis la possibilité d’un nouvel élan. Olivier de Sagazan remonte le cycle de sa propre vie comme celui du monde jusqu’au Big Bang, traversant ce voyage intérieur avec la fièvre et l’obstination d’une crise intime. Il embarque alors le public dans un inconfort sonore et visuel sans échappatoire, transformant le spectateur en véritable partie prenante de l’expérience.
Du verbe à la transe

Dans un espace presque nu, un autre vertige s’ouvre. L’homme dialogue en direct avec une intelligence artificielle. La frontière se brouille. Qui parle lorsque la machine répond ? Qui pense lorsque la pensée semble se fabriquer sous nos yeux ? Nourrie de ses lectures de Samuel Beckett, la séquence prolonge les obsessions anciennes de l’artiste autour du langage. Le corps n’est plus seulement chair éprouvée, il devient tête traversée par un flux qui le dépasse.
Cette performance expérimentale agit comme une déflagration. Olivier de Sagazan met un homme face à sa finitude, l’épuise, le presse jusqu’au point de rupture pour qu’il mesure sa place dans l’univers. À la sortie, les corps portent la trace du choc, lessivés, laminés, vidés, à l’image du sien. Mais rien n’est intact. Quelque chose s’est déplacé, en profondeur, du côté du spirituel. Une brèche s’est ouverte. Et plus rien ne semble pareil !
Il nous est arrivé quelque chose d’Olivier de Sagazan
Théâtre Silvia Monfort
du 12 au 14 février 2026
durée 1h
Performance et conception d’Olivier de Sagazan
Musiciens – Pierre Chéguillaume, Alexis Delong
Spatialisation du son – Rodrigue de Sa
Vidéo de Guillaume Ménard
Lumière d’Antoine Desprez
Texte voix off – Renaud Barbaras