Le jour décline à la Part-Dieu. Les boutiques sont fermées, les rideaux baissés. Le centre commercial déserté des consommateurs reste ouvert et entre dans une seconde phase de vie. Des adolescents traînent, des personnes s’assoient, regardent passer des existences spectrales pour les unes ou ancrées dans un quotidien immuable pour les autres. Un père parle vivement avec son fils, des mères promènent en poussettes leur progéniture, d’autres avancent sans s’arrêter. Le lieu entre dans une autre temporalité, plus détendue, étirée. C’est dans cette continuité que le spectacle prend place.

Munis d’un casque et d’un téléphone, les spectateurs déambulent à leur guise, s’approprient les lieux et se laissent guider par leur instinct et leur curiosité. Grâce à ce dispositif et l’application conçues par Roland Auzet et SMARTHEA, – qui sera bientôt téléchargeable sur tous les smartphone et ainsi permettra la diffusion de cette technologie à d’autres metteur en scène – , le son arrive au plus près. Les voix, les ambiances, les silences se superposent à ce qui est déjà là, comme une nappe discrète, faisant coexister deux réalités. Développé sur plusieurs années, le système repose sur une diffusion wifi qui en garantit la précision dans un espace ouvert. L’écoute oriente le regard sans jamais l’imposer.
Une fiction à chercher
Une musique se lance dans le casque, puis trois voix s’imposent. On comprend qu’il s’agit d’une prise d’otage. Une femme doit tirer, elle hésite, retient son geste. La situation est claire, mais l’endroit ne l’est pas. La scène n’est pas visible, elle semble lointaine. Il faut regarder autour de soi, avancer, changer d’étage, revenir en arrière pour en saisir les contours, pour enfin découvrir les trois protagonistes qui ont fait des allées de ce temple de la fast fashion leur terrain de jeu. Le récit se construit au fil de ces déplacements.
Autour, le centre commercial continue de vivre. Les clients des restaurants quittent les lieux, d’autres traversent l’espace, Un homme passe, le dos voûté sous le poids de ses sacs, tandis que des agents de sécurité font leur ronde et veillent au bon déroulement de la performance. Certains s’arrêtent, curieux de ce qui se joue là, en parallèle de leur propre trajectoire. D’autres poursuivent leur chemin sans rien remarquer. Le spectacle progresse au milieu de ces présences, sans les interrompre, en s’inscrivant dans leur mouvement.
Une fable sous tension

Le texte de Laurent Gaudé situe l’action dans un futur proche. Des groupes éco-terroristes mènent des actions simultanées dans plusieurs pays. Sabotages, attaques, enlèvements, meurtres. Les vidéos des autres activistes apparaissent sur un écran géant, mettant en perspective l’action à laquelle on assiste.
Au centre, deux militants – un homme et une femme – retiennent un troisième, un dirigeant lié à des activités qui participent à l’exploitation des ressources. Ils l’ont enlevé pour inscrire leur action dans un mouvement plus large. Le monde brûle, la nature recule, et le capitalisme continue d’avancer sans frein, sans se soucier de ce qu’il détruit. Leur geste se veut une réponse, directe, irréversible.
Face à eux, l’homme (Hervé Pierre), un peu veule, ne se laisse pas enfermer dans le rôle du méchant archétypal à sacrifier sur l’autel de l’écologie. Il parle, se défend, tente de déplacer la situation, de trouver une faille. Il argumente, cherche à convaincre, à faire douter, à rompre l’équilibre fragile entre ses deux ravisseurs. L’une (Victoire Du Bois) reste ferme, portée par la conviction d’agir pour le vivant. L’autre (Thibault Vinçon) hésite, s’interroge, mesure ce que signifie aller jusqu’au bout.
La parole circule tendue, violente, incandescente, les positions bougent, se confrontent jusqu’à l’inévitable rupture. Rien n’est tranché. Le geste reste suspendu, pris dans cet échange où s’opposent une urgence politique et une décision intime.
Un théâtre en friction
Au cœur de cette vie qui renvoie à ce que la fable de Laurent Gaudé met en cause, le spectacle se déploie et déplace le regard. Le contraste est net entre l’insouciance de certains et la prise de conscience des autres, plus brutale face à une crise écologique qui ne cesse de s’aggraver. Dans ce cadre, le récit gagne en densité. La violence évoquée, les actions menées au nom d’une nature abîmée, se frottent à ce quotidien très concret, fait d’achats, de trajets, de gestes répétés.

La forme imaginée par Roland Auzet, pensée pour se déplacer et s’adapter à d’autres environnements, pourrait trouver ailleurs d’autres résonances – en extérieur, dans une forêt, sur un site industriel ou une décharge. Ici, elle s’écrit avec ce lieu précis et ses usages encore actifs, pour faire apparaître, sans insister, les contradictions à l’œuvre : une conscience écologique qui cohabite avec des habitudes bien ancrées.
Victoire Du Bois, Hervé Pierre et Thibault Vinçon avancent dans cet espace partagé avec une grande précision. Ils jouent à vue, au milieu des passants, portés par un travail sonore qui rend chaque inflexion sensible. Autour d’eux, certains s’arrêtent, observent, d’autres passent sans un regard. Au nom des arbres se construit dans cette coexistence, au présent, au milieu de vies qui continuent.
Envoyé spécial à Lyon
Au nom des arbres de Laurent Gaudé
Centre Commercial de la Part-Dieu
du 21 au 25 avril 2026
Durée 1h15
Mise en scène de Roland Auzet
Avec Victoire Du Bois, Hervé Pierre, Thibault Vinçon et en vidéo Antonia Bill, Blaise Pettebone, Rose Martine