Faire parler les archives des non-alignés ©Manou Broben

Mila Turajlić, maïeuticienne des archives

Dans Faire parler les archives, la réalisatrice serbe Mila Turajlić explore la fabrication du narratif national yougoslave à travers ses archives.
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Sur scène, un écran de projection et un espace vide. Puis la silhouette de la réalisatrice et intellectuelle serbe Mila Turajlić, qui s’approche de son public. « Je ne suis pas comédienne », dit-elle. Comme une excuse formulée pour introduire son projet. Ou comme la mise au point d’une « archive junky » venue exposer en direct les coulisses de la construction d’un narratif. Celui des actualités yougoslaves sur le monde, dont elle a déterré les bobines 35mm restées dans le noir d’une cave depuis 45 ans. Du réel en barre, donc. De la vérité pure, dont la ressemblance avec le théâtre n’a d’égal que les pipes de Magritte, qui n’en étaient pas. Dont acte.

L’image et son double
Faire parler les archives des non-alignés ©Manou Broben

Place alors aux images de ce « vrai ». Un monde disparu mais visible pour toujours grâce aux films de Stevan Labudović, réalisateur au service de Tito, dont Mila Turajlić nous fait découvrir le travail. Des images projetées à côté de son visage à elle, filmé face caméra. Un dispositif simple qui agit en double : le son de sa voix et l’image de son sourire. Autrement dit, le discours et son infra, celui que seul le visage peut dévoiler quand les commentaires ne suffisent plus à dire ce qu’elle ressent.

Il faut dire que c’est émouvant, ce monde vu par les yeux de Labudović. Ou par Tito, on ne sait plus, tant les deux corps ne font plus qu’un à mesure que les images défilent et qu’avec elles se dessinent les contours d’un monde. Celui des non-alignés, dont les visages fixés sur gélatine apparaissent rapidement. Haïlé Sélassié, Jawaharlal Nehru, Gamal Abdel Nasser… Et Tito, donc. Des corps disparus qui contiennent en eux toute la difficulté d’écrire l’histoire dès lors que l’archive leur redonne vie. Qui doit on regarder ici : le corps du Roi ou son double ?

C’est d’autant plus compliqué que, si la mémoire se rappelle les coups portés par le dictateur, l’image montre autre chose. La figure débonnaire du bonhomme rêveur, en l’occurrence. Celui qui parcourt le monde au service d’un idéal dont ses enfants rêvent encore, cinquante ans plus tard. Un rêve de papier dans lequel nulle puissance dominante ne viendrait imposer sa marche au reste du monde.

Mécanique d’un théâtre
Faire parler les archives des non-alignés ©Manou Broben

C’est cette question de la construction du récit par l’image et du regard que nous portons sur lui, que pose in fine Mila Turajlić. Une adresse dont son dispositif se fait intelligemment l’écho. Comme nous devant ses images, la réalisatrice ne sait pas. Son esprit dit non, s’amuse même de ces images construites. Du récit biaisé de Labudović, dont les films furent diffusés à travers le monde par différents médias qui les utilisaient tous à leur façon. A leur avantage et pour la construction de leur propre récit, qui n’avait souvent rien à voir avec celui du voisin.

Mila Turajlić le sait et le dit. Elle n’est pas dupe. Plus que nous encore, spectateurs français, elle est la fille du rêve de ces hommes. Alors elle sourit parfois et se fait triste souvent, quand bien même cela contredirait son discours. En particulier quand apparait la carcasse rouillée du bateau de Tito. Celui-là même sur lequel nous l’avons vu parcourir les mers du monde entier sous le regard bienveillant de Stevan Labudović. A cet instant, le paquebot décati aurait pu être le symbole de ces statues dont on est heureux qu’elles soient déboulonnées, mais non.

C’est la dérive d’un rêve que la réalisatrice observe. L’incarnation d’un monde déçu dont les images que nous venons de voir prouvent que parfois, les pipes en sont bien. Pour preuve, Mila Turajlić n’est peut-être pas comédienne, mais il s’agissait bien de théâtre. Celui d’un monde qui use de l’image pour entretenir les rêves de ceux qui les achètent. Un théâtre de prestidigitation dont l’exposition des archives dévoile la mécanique de façon implacable. Triste, révoltante et joyeuse.  


Faire parler les archives des non-alignés, de Mila Turajlić
Création le 20 novembre 2024 au Théâtre National de Bretagne
Vu au Théâtre de la Bastille – Paris
9 au 16 avril 2026
Durée 1h15.

Tournée
27 mai 2026 au Festival Passages – Metz
5 et 6 juin 2026 à La rose des vents, Villeneuve d’Ascq dans le cadre du Festival Latitudes contemporaines
5 au 7 novembre 2026 au TnBA Bordeaux dans le cadre du Festival international du film de Bordeaux

Texte, mise en scène et interprétation Mila Turajlić
Direction artistique Barbara Matijević

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