Un seau de métal rempli de boules neuves et rouillées, comme celui qui a toujours accompagné son enfance, voilà tout ce dont Iraka a besoin pour matérialiser son histoire. Micro équipé au coin de la bouche, l’artiste propose avec J’ai les boules un spectacle qui mêle deux pans essentiels de son identité, le slam et la pétanque. Pour cela, il imagine une forme hybride destinée à tourner dans les boulodromes. Une rencontre à première vue étonnante, dont les sensibilités communes se révèlent bien plus nombreuses et évidentes qu’il n’y paraît.
Agora populaire

Installés sur les chaises et les bancs qui accueillent habituellement le public de ce sport emblématique du sud, les spectateurs discutent et rient. L’ambiance conviviale est celle d’un boulodrome de quartier, l’espace d’une agora populaire où l’intime et le personnel se marient au social et au politique. Dans cette atmosphère à la fois légère et indispensable, l’entrée en piste des deux interprètes, vêtus d’une même veste de survêtement comme s’ils arrivaient en compétition, n’est pas un événement. Elle est la continuité même d’une dynamique qui met sur un pied d’égalité celui qui raconte et ceux qui écoutent. Le théâtre ne s’impose pas, il est convié à s’immiscer dans la quotidienneté des échanges.
Sur la piste de pétanque, pourtant, les platines de Mila Necchella sortent quelque peu de l’ordinaire. Tantôt réplique, tantôt soutien musical, la djette a elle aussi sa partition à jouer. J’ai les boules se met en place comme un dialogue entre elle et Iraka. Aux notes électro répondent alors les mots, dans une confession à cœur ouvert sur les rapports que le slameur entretient au monde.
Naître et grandir

Comme chez Pagnol, le paysage méditerranéen se dessine en toile de fond, bien qu’ici tout passe par l’imaginaire, au-delà du cadre. Dans son écriture, Iraka sélectionne le vocabulaire de ses textes avec soin, servant ses paroles avec générosité, qu’elles aient trait aux spécialités culinaires, aux termes issus de la pétanque ou au jargon du pays marseillais. Par petites touches, il esquisse ainsi un portrait sensible de cette région qui l’a vu naître et grandir. Dans son attitude perce une certaine sensibilité, dans sa voix la reconnaissance d’une véritable appartenance.
Le tableau dressé, l’artiste n’en reste toutefois pas à la simple carte postale. Parlés ou chantés, ses vers et sa prose tracent, l’air de rien, leur chemin vers des questions plus profondes, parfois plus inattendues. Aborder les traditions de sa famille sudiste ancrée dans ses habitudes devient l’occasion de soulever des thématiques de société, de justice ou de liberté. Sans s’affirmer en faveur d’une quelconque morale, Iraka se place de la sorte à mi-chemin entre ce qui l’a construit et son désir de s’ouvrir au monde. Dans sa sphère personnelle comme dans celle de la pétanque, la preuve en est, par exemple, du machisme ambiant dont il se sait héritier et qu’il tente ici de conjurer.
Parole ouverte
Glissant d’un sujet à l’autre, J’ai les boules se reçoit comme une déclaration d’amour à la Provence. Pour autant, celle-ci n’est pas hermétique au monde, loin s’en faut. À travers elle se perçoivent aussi les doutes, les colères et les incompréhensions, qui s’expriment là avec une belle pertinence, jusqu’à ces percussions antifascistes savamment suggérées au bruit des boules qui s’entrechoquent. Une création qui ouvre, dans l’écho des stimulantes compositions de Mila Necchella, un deuxième espace d’expression qui se poursuit bien au-delà de la représentation.
Envoyé spécial à Arles
J’ai les boules d’Iraka et Mila Necchella
En itinérance avec Les Théâtres – Aix Marseille
3 au 24 avril 2026
Durée 40mn.
Écriture, voix, apports musicaux - Iraka
Musique, Djaying - Mila Necchella
Regard extérieur, mise en scène - Anouck Couvrat