Au plateau, un carré de lumière délimite l’espace de jeu. Autour, presque rien, sinon quelques diffuseurs. Le silence s’installe, puis une voix surgit, à peine audible. Micaël Florentz apparaît. Présence fragile, micro en main, il laisse sa voix se déployer, se diffracter, portée par un travail sonore qui en multiplie les textures et les points d’émission. Il traverse la scène comme porté par ses vocalises, puis disparaît, absorbé par l’obscurité.
Une danse du décalage

L’entrée d’Angela Rabaglio ne rompt pas cet état, elle le prolonge autrement, mue par les mêmes forces, mais cette fois le corps prend le relais. Dos au public, solidement ancrée, elle engage une danse d’une fluidité saisissante, comme traversée par le vrombissement sonore – souffle de vent ou moteur lointain – qui l’entoure et se déforme peu à peu en un chant altéré, presque distordu. Les bras se délient, les élans se suspendent puis bifurquent, avec la même limpidité. Une allure légèrement dégingandée affleure, toujours tenue avec précision. Tout se joue dans la nuance, dans l’écoute de ce qui traverse le corps.
Lorsque Micaël Florentz revient, le duo s’installe dans un régime singulier. Les interprètes partagent l’espace sans jamais se rejoindre. Chacun avance selon sa propre logique rythmique, retenu dans un décalage persistant d’où naît une tension continue. Les corps se croisent, se frôlent, s’éloignent, sans céder à l’unisson. La relation se construit dans cette distance active.
Son & lumière
Le son, conçu avec Daniel Bleikolm, irrigue l’ensemble. Vrombissements sourds, nappes distordues, fragments vocaux, la matière sonore agit directement sur la perception. Elle ne soutient pas le mouvement, elle le déplace, l’infléchit, parfois le déséquilibre. Les corps, en retour, absorbent, composent, se laissent traverser. Le geste devient un lieu de friction entre ce qui est entendu et ce qui advient.
La lumière participe pleinement de cette écriture. Elle resserre ou dilate l’espace, modifie les distances, déplace le regard. Les interprètes traversent ces zones comme autant d’états, allant d’une marche lente à des accélérations soudaines, d’une suspension presque immobile à des flux plus amples. La pièce avance par glissements, comme si chaque séquence éprouvait un seuil (Threshold en anglais).
Mouvement continu

Chez les deux artistes, même lorsque le mouvement se complexifie, rien ne vient perturber la fluidité de l’écriture. Les corps glissent d’un état à l’autre avec une évidence troublante. Sans se toucher, ils évoluent dans une proximité tendue, portés par une impulsion commune qui ne coïncide jamais tout à fait.
Les trajectoires se croisent, se frôlent, se dérobent. La répétition installe une dynamique fluide, nourrie de variations infimes. Dans un mouvement de bascule, ils s’engagent dans des allers-retours d’avant en arrière, traversés par une énergie qui, par moments, évoque l’allure de chevaux, avant de se fondre dans un flux plus ample, plus abstrait.
Vers la disparition
Peu à peu, les motifs se répètent, s’intensifient, se densifient. La variation glisse vers une forme de transe. Les corps accélèrent, se rapprochent, l’énergie circule avec plus d’insistance, sans jamais gommer les écarts. Le mouvement devient hypnotique. Les trajectoires finissent par se répondre avec une précision troublante, comme si une zone d’accord surgissait à la lisière du déséquilibre. L’osmose affleure, fragile.
La lumière décline, gagnée par l’ombre. Les corps continuent de danser, mais leur présence se dilue, jusqu’à disparaître. Le son se charge alors d’une gravité sourde, comme un chant lointain traversé d’échos de cloches, d’une vibration quasi religieuse.
Dans cette succession de temps suspendus, quelque chose se révèle peu à peu, une manière d’être faite de décalages et d’ajustements, de seuils traversés sans jamais se fixer. La danse se construit en chemin jusqu’à basculer dans une forme d’extase – trouvant, dans cet effacement, une justesse.
Envoyé spécial à Bruxelles
Threshold de Tumbleweed
Création les 8 et 9 octobre 2025 à la Biennale de Charleroi Danse, Les Ecuries (Charleroi, BE)
durée 45 min
Tournée
4 au 18 avril 2026 au Théâtre Les Tanneurs (Bruxelles – Belgique)
12 novembre 2026 au Centre culturel de Hasselt (Belgique)
20 novembre 2026 au Triangle à Rennes
27 novembre 2026 au Festival de Danse à Wintherthur (Suisse)
Création et interprétation Angela Rabaglio et Micaël Florentz
Création sonore Daniel Bleikolm et Micaël Florentz
Création lumière et scénographie Arnaud Gerniers
Création costume Catherine Somers
Direction technique Yorrick Detroy
Régie son Daniel Bleikolm
Regards artistiques Marion Sage, Garance MaillotMauvaise conscience Pierre GiorgiCoach vocal Yassine Belkaïd