Coline Struyf © Margot Briand

Coline Struyf : « Accompagner la création, c’est accepter l’inconnu »

À Bruxelles, le Théâtre Varia ouvre un nouveau chapitre. Cinq ans après son arrivée, sa directrice et metteuse en scène entame un second mandat placé sous le signe du collectif, de l'ouverture et d'une création qui refuse le repli. Une saison traversée par les secousses du monde, entre vulnérabilité, résistance et désir de faire communauté.
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Quand vous avez postulé à la direction du Varia, qu’est-ce que ce théâtre représentait pour vous ?

Coline Struyf : Ce lieu a une histoire particulière. Il a été créé par trois artistes dans les années 1980. Ce garage squatté, devenu théâtre en 1986, a été pensé comme un outil au service de la création. C’est une époque où plusieurs espaces abandonnés deviennent des terrains de création. Les pouvoirs publics commencent alors à soutenir davantage le théâtre. Comme d’autres scènes bruxelloises (La Balsamine par exemple), le Varia naît de cette dynamique. Des artistes occupent un lieu, le transforment, puis construisent progressivement une institution.

Façade du Varia © DR

J’étais adolescente quand j’ai découvert ce lieu. Dans les années 1990, ce théâtre représentait un endroit phare de la création en Fédération Wallonie-Bruxelles. Je l’ai donc traversé successivement comme spectatrice, stagiaire puis metteuse en scène. Mais derrière cette histoire forte apparaissait aussi une forme d’épuisement institutionnel. Après des décennies sous les mêmes directions, le théâtre fonctionnait davantage en vase clos, avec ses habitudes et ses réflexes.

L’enjeu était donc de préserver cet outil tout en l’ouvrant davantage. Il fallait accueillir de nouveaux artistes, multiplier les collaborations avec les autres institutions bruxelloises, faire entrer d’autres imaginaires et d’autres profils dans le lieu. Il devenait nécessaire de sortir d’un certain entre-soi. Très vite, l’idée s’est imposée de renforcer les liens avec les autres scènes de la ville et de défendre des identités fortes sans rester enfermés dans une logique de concurrence permanente.

Vous arrivez en 2021, juste après le Covid. Quel souvenir gardez-vous de ce moment-là ?

Coline Struyf : C’était à la fois extrêmement compliqué et très stimulant. J’ai hérité d’un théâtre qu’il fallait reconstruire après la pandémie. Il a fallu rattraper les reports, réorganiser les équipes, repenser certains fonctionnements. Mais au même moment, un immense désir de retrouver les salles traversait le public. Les spectateurs sont revenus très vite, très fortement. Porter un nouveau projet dans cet élan a donné au théâtre une énergie particulière. Les gens avaient envie que les choses bougent.

J’ai aussi beaucoup travaillé sur les espaces. Certains endroits fermés ont rouvert. Un bar a été créé dans le studio. Les circulations du public ont été repensées. Cette période suspendue provoquée par le Covid a finalement permis de remettre le lieu en mouvement et d’engager des transformations qui auraient sans doute pris davantage de temps autrement.

Aujourd’hui, le contexte est très différent. J’entame ce second mandat dans un moment où le resserrement économique se fait fortement sentir. Le secteur culturel entre dans une période plus fragile, plus tendue.

Quel bilan tirez-vous de ces cinq premières années ?

Coline Struyf : Je suis heureuse d’avoir réussi cette ouverture. Historiquement, le Varia était très lié à une même famille théâtrale, à une même école, aux mêmes réseaux. Aujourd’hui, les profils se sont largement diversifiés. Le lieu s’attache à donner des moyens de création à des disciplines longtemps considérées comme secondaires dans la programmation, comme le théâtre dit jeune public, la danse, le cirque ou les formes hybrides.

J’essaie surtout de ne pas enfermer les artistes dans des catégories. Ce qui m’intéresse, c’est la création au moment où elle se cherche encore, quand personne ne sait exactement ce que deviendra le spectacle. Créer, c’est accepter une part d’inconnu. Si une œuvre pouvait entièrement se résumer dans un discours, il n’y aurait plus besoin de théâtre. Ce qui me passionne, ce sont les artistes qui continuent à chercher, à déplacer les formes, à inventer sur le plateau.

Le Varia travaille beaucoup autour des écritures dites de plateau. Cela peut passer par différents médiums, mais toujours avec cette idée que le plateau reste un espace vivant, mouvant, où quelque chose s’invente dans le présent de la représentation. J’aime profondément ce que le théâtre produit d’éphémère, ce rapport immédiat aux spectateur·ices, cette part de jeu et d’inattendu qui ne peut exister qu’au plateau.

Il a aussi fallu mener un immense travail plus invisible : restructurer l’institution, repenser les équipes et les modes de fonctionnement. Un chantier considérable, mais qui donne aujourd’hui le sentiment d’un théâtre beaucoup plus solide pour affronter la suite.

Cette notion de collectif revient constamment. Elle est importante pour vous ?
Le Mauvais Sort de Céline Champinot © Jean-Louis Fernandez

Coline Struyf : Je parlerai plutôt de collaboration, de coopération, de « faire ensemble ». J’y crois profondément, parce que je viens du collectif de metteuses en scène Mariedl, fondé avec Selma Alaoui et Émilie Maquest, et cette expérience continue de nourrir ma manière de penser un théâtre. Une aventure artistique ne se construit jamais seule. Bien sûr, ma personnalité traverse la programmation, mais le Varia ne doit pas devenir le théâtre d’une seule personne, d’un seul regard. Ce qui m’importe, c’est que chacun·e puisse porter le lieu, le représenter, participer à cette aventure commune.

Cette idée traverse aussi les spectacles que je défends. Je suis moins attirée par les récits construits autour de figures héroïques que par ceux qui racontent des dynamiques de groupe, des communautés, des fragilités partagées. Le faire ensemble n’est pas seulement une manière de travailler, c’est aussi une manière de regarder le monde.

Dans un contexte où tout pousse au repli, à la concurrence et à la survie individuelle, continuer à fabriquer des espaces où l’on pense et agit ensemble devient presque un geste politique. C’est aussi ce qui a guidé beaucoup des directions prises depuis mon arrivée.

Qu’est-ce qui guide vos choix de programmation ?

Coline Struyf : Je cherche des œuvres capables de regarder ensemble la complexité du monde. Des œuvres qui refusent les simplifications. Il y a souvent chez les artistes que j’aime une manière de montrer la vulnérabilité sans tomber dans le cynisme ou la démonstration.

Je tiens aussi énormément à ne pas opposer culture populaire et pensée exigeante. Quand j’étais étudiante à l’INSAS en mise en scène, je lisais au même moment Pasolini et des romans iconiques de la pop culture des années 2000. Ça raconte quelque chose de mon rapport au théâtre. Je refuse l’idée qu’il y aurait une « bonne » culture et une autre qui le serait moins. Ce qui m’importe, c’est ce qu’une œuvre raconte du monde et de notre manière de faire société ensemble.

Au Varia, on peut voir des formes très différentes. Certaines très accessibles, d’autres plus exigeantes. Je crois beaucoup à la multiplicité des portes d’entrée. Chaque spectacle ne doit pas répondre à tous les publics. C’est l’ensemble de la programmation qui crée un paysage.

Et puis j’essaie toujours d’être honnête dans l’adresse. Dire clairement à qui l’on parle, sans projeter ce que les spectateur·rices seraient capables ou non de recevoir.

La saison prochaine semble traversée par une inquiétude du monde très présente.
Rectum Crocodile de Marvin M’Toumo © Albane Durand Viel

Coline Struyf : Sans avoir été pensée autour d’un thème précis, la saison laisse apparaître plusieurs lignes de force. Elle s’ouvrira avec Rodéo de Léa Drouet, une création qui traverse l’idée d’un monde sous tension, entre fatigue chronique, épuisement des corps, violences sociales et crise écologique. Ce qui me touche énormément dans ce projet, c’est qu’il ne cherche pas à produire du désespoir. Il dit simplement que nous avons le droit d’être tristes, nous avons le droit d’être en colère. Et surtout, nous pouvons partager cela ensemble.

Quand on regarde toute la saison, il y a effectivement cette idée de « danser sur les ruines du monde ou sur un volcan » : comment continuer à trouver des espaces de joie, de vulnérabilité, de résistance alors que l’on sent le retour des logiques autoritaires, du repli, des violences sociales.

On accueillera aussi enfin Rectum Crocodile de Marvin M’Toumo, que nous devions déjà présenter l’an dernier avant des problèmes de santé dans l’équipe artistique. Et puis il y a Le Conseil des méchants d’Alyssa Tzavaras, une fiction grinçante autour d’ultra-riches coincés dans un ancien abattoir pendant une tempête de neige. C’est féroce, drôle, cruel. Ou encore Le Mauvais Sort de Céline Champinot, qui se passe concrètement dans les cendres d’un cabaret.

Le Varia accueillera aussi le festival Crush, porté par trois autres théâtres bruxellois emblématiques. Pourquoi ce projet vous semblait-il important ?

Coline Struyf : Il part d’un constat. La scène belge francophone traverse aujourd’hui un moment d’une grande vitalité et cette énergie mérite d’être défendue collectivement. Avec Crush, le Varia, mais aussi les Tanneurs, le Rideau et le Théâtre National Wallonie-Bruxelles choisissent de mettre en lumière ce qui se crée ici : la singularité des artistes, la diversité des écritures et la force qui traverse cette scène.

Le fait que plusieurs maisons s’associent me paraît politiquement fort. Cela montre un secteur capable de travailler ensemble plutôt que de se concurrencer. Et je pense que les publics le ressentent aussi.

Le festival fonctionne comme une constellation de coups de cœur récents, c’est-à-dire des spectacles qui viennent d’émerger et qu’on veut absolument partager avant qu’ils ne disparaissent. Il y a aussi derrière cela une volonté très forte de montrer la pluralité des corps, des écritures, des récits présents sur les scènes aujourd’hui.

Le Kunstenfestivaldesarts reste aussi un partenaire important du Varia.
Orchestre vide, longing for you d’Habib Ben Tanfous © Vivien Ghiron

Coline Struyf : Le Kunstenfestivaldesarts a été fondamental dans ma formation de spectatrice. Pendant longtemps, c’était quasiment le seul festival à Bruxelles où l’on pouvait découvrir une scène internationale contemporaine et innovante. Aujourd’hui, le paysage a changé, mais le festival reste un événement majeur.

Le Varia accueille régulièrement des créations dans ce cadre, notamment parce que notre grand plateau est particulièrement adapté aux phases finales de création. Il y a un vrai dialogue entre nos missions respectives. Le Kunsten permet aussi d’ouvrir nos regards vers des artistes internationaux que nous n’aurions pas forcément les moyens d’accueillir seuls.

Ce que j’attends surtout d’un festival comme celui-là, c’est qu’il me fasse découvrir des artistes, des écritures, des formes que je ne verrais pas ailleurs.

Comment aimeriez-vous que le Varia soit perçu dans cinq ans ?

Coline Struyf : Qu’il soit reconnu au-delà de Bruxelles, qu’il continue à s’internationaliser sans perdre son ancrage. Aujourd’hui, je crois que le théâtre a trouvé son identité. Maintenant, il faut créer des liens plus larges, continuer à faire circuler les artistes et les idées, même dans un contexte où tout pousse au repli.

Le danger actuel, avec la fragilisation des financements, c’est que chacun se replie sur sa propre survie. Je comprends ce réflexe. Mais justement, c’est maintenant qu’il faut continuer à défendre des espaces ouverts, communs, capables de faire circuler les œuvres et les personnes.

Et puis il y a quelque chose à quoi je tiens énormément : faire durer ce lieu au-delà de moi. Je crois profondément au partage du pouvoir. C’est peut-être moins spectaculaire qu’une figure de directrice omniprésente, mais je pense que cela construit quelque chose de plus solide. Au fond, tout converge vers cela : habiter pleinement un lieu, avec nos corps, nos émotions, nos pensées et partager cette présence et cette expérience.

Envoyé spécial à Bruxelles

Théâtre & Studio Varia
Bruxelles

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