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Europa : Krzysztof Warlikowski dans les maux de Wajdi Mouawad

En ouverture du Printemps des Comédiens, le metteur en scène polonais offre une résonance très personnelle au Serment d'Europe, dernière pièce de l'artiste libano-québécois, et invite à plonger dans les méandres de la psychogénétique en écho aux tragédies antiques.
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L’espace porte la signature de Krzysztof Warlikowski. Couloir grillagé à cour, rappelant ceux oppressifs d’une prison, d’un camp, d’une frontière. En fond, un écran, porte ouverte vers ailleurs, un plateau quasi nu au centre, un mur à jardin. Lieu mental plus que décor, c’est un espace de mémoire où les fantômes circulent. 

Avant même que la fiction ne commence, Wajdi Mouawad apparaît. Seul en scène, vêtu d’un costume noir décontracté, il reprend sa leçon inaugurale prononcée au Collège de France en février 2025. Texte aussi bien intime que philosophique, autobiographique autant qu’universel, il le porte avec verve et fougue. Par sa faconde et sa présence habitée, il déborde du cadre et plonge immédiatement la salle dans un état de sidération, proche d’une forme d’extase.

Un prologue fulgurant
© Marie Clauzade

Ce que l’auteur, poète et metteur en scène livre sur scène dépasse le cadre de la leçon pour venir réveiller nos consciences et les éclairer sur l’état du monde. Transmission, pensée, poésie et acte théâtral fusionnent en un seul souffle. Wajdi Mouawad habite les mots, leur donne force, virulence et vie. Ils brûlent dans sa bouche, traversent le plateau, emportent le spectateur au cœur d’une réflexion aussi poétique que philosophique. 

Face à l’accumulation des horreurs du monde, englouties avant même d’avoir été pensées, digérées et comprises, l’artiste s’obstine à marteler la nécessité de l’écriture. Avec simplicité et une grande sincérité, notamment lorsqu’il parle de son enfance bouleversée par la guerre, il livre toutes les clés, dans le théâtre comme dans le roman. Pour Wajdi Mouawad, pas de doute, aujourd’hui l’encre c’est le sang. Le sien, qu’il laisse couler sur scène et dont il se barbouille le visage. Descendre dans les profondeurs de nos barbaries, faire exister ce qu’elles ont tenté d’effacer, insuffler courage, révolte et pensée dans un monde trop souvent résigné. Une conviction qu’il résume en une phrase, « Tout ce qui n’est pas poésie est trahison. »

Du verbe à l’image

Après l’entracte, le poète laisse sa place à Krzysztof Warlikowski, qui s’empare de sa dernière pièce. Tout semble opposer les deux hommes. Wajdi Mouawad est un homme du récit, du souffle et de la parole poétique. Le metteur en scène polonais, lui, travaille par collisions visuelles, chocs sensoriels, surgissements. Là où l’un avance par la beauté du verbe, l’autre privilégie la fracture et l’impact. En s’emparant du Serment d’Europe, le metteur en scène polonais donne corps au texte en le triturant, en le déplaçant et en le recomposant selon sa propre grammaire théâtrale. 

Son esthétique, mêlant sophistication et trivialité, kitsch assumé et brutalité frontale, cherche à faire surgir les zones les plus obscures de l’histoire européenne, mais plus largement mondiale, à mettre le spectateur face à ce qu’il préférerait ne pas regarder. La troupe du Teatr Nowy de Varsovie qu’il dirige depuis des années s’empare de cette adaptation sans concession avec précision et dérision pour donner à la patte de  Warlikowski sa tragique vision, sa folle résonance. 

Les héritières du massacre
© Magda Hueckel

L’intrigue se déploie par fragments et récits croisés. Une enquêtrice de l’ONU tente de reconstituer les circonstances d’un massacre survenu soixante-quinze ans plus tôt. Ce faisant, elle s’intéresse à Europa, seule enfant survivante. À l’époque, elle n’avait que huit ans. Après plusieurs tentatives infructueuses, cette dernière accepte enfin de raconter son histoire et de confesser ses crimes. Sa seule condition est de retrouver les trois filles qu’elle a abandonnées à leur naissance.

En parallèle, on découvre par fragments trois femmes que tout semble séparer. Jovette, la plus jeune, est influenceuse au Québec. Mégara travaille comme ingénieure acoustique en Grèce. Wediaa, l’aînée, vit en France et assiste impuissante au procès de son fils, jugé pour meurtre à Pau. Ces prénoms aux résonances multiples, mythologie grecque, héritages occidentaux, résonances orientales, ancrent l’œuvre bien au-delà du bassin méditerranéen. Toutes trois sont les filles d’Europa, une mère qu’elles n’ont jamais connue, pour expier une faute dont elles ignorent tout.

Au cœur de l’histoire, un massacre survenu au bord de la Méditerranée, dans la région imaginaire d’Aleaï-Jali-Handan. Cachés par leurs parents, dix-huit enfants attendaient d’être sauvés. La petite Europa les dénonce. Les hommes de sa famille les massacrent devant ses yeux. Les chiens dévorent leurs corps. Son frère l’emmène alors dans la forêt et lui fait prononcer ce serment indélébile. « N’oublie jamais la joie que tu as éprouvée aujourd’hui à voir les tiens massacrer des enfants, des femmes et des hommes qui ne pouvaient pas se défendre. » Cette injonction impossible transforme une enfant de huit ans en gardienne perpétuelle de sa propre culpabilité. « Une parole à laquelle je n’avais rien compris jusqu’à aujourd’hui, confie-t-elle à ses filles enfin retrouvées. »

Une tragédie pour notre temps

À travers trois générations, Wajdi Mouawad réactive les grands motifs de la tragédie. La faute originelle, la transmission du traumatisme, l’héritage invisible des violences collectives. Sans jamais nommer les pays ni les conflits, le récit acquiert une portée universelle. 

Krzysztof Warlikowski accentue cette dimension éclatée par un flux de vidéos, chansons populaires et ruptures de ton. Certaines images, malsaines, frappent durablement, avec notamment cette enfant incarnée par un adulte masqué dont l’innocence se fissure progressivement.

Le vertige de l’héritage

Près de deux heures durant, le metteur en scène polonais orchestre un théâtre de la mémoire où les morts refusent de disparaître. Quelques longueurs affaiblissent le récit, et la greffe entre lyrisme de l’un et brutalité visuelle de l’autre craque par endroits. Il demeure néanmoins l’impression d’avoir assisté à quelque chose qui dépasse la simple adaptation. En confrontant les deux univers émerge une œuvre âpre, dérangeante, souvent sidérante.

Au terme de cette traversée, une question reste suspendue. Comment vivre lorsque l’on hérite de crimes que l’on n’a pas commis mais dont on porte malgré tout la mémoire. C’est peut-être là, dans cette interrogation sans réponse, que réside la force la plus profonde d’Europa.

Envoyé spécial à Montpellier

Europa, d’après Le Serment d’Europe de Wajdi Mouawad
Domaine d’O – Théâtre Jean-Claude Carrière dans le cadre Printemps des Comédiens
Prologue en français / spectacle en polonais surtitré en français
Les 29 et 30 mai 2026
Durée : 3h30 avec entracte.
À partir de 18 ans.

Tournées
Le Serment d’Europe de Wajdi Mouawad
17 au 28 novembre 2026 au Théâtre national de Bretagne – Rennes
4 au 11 décembre 2026 à La Comédie de Genève
10 mars au 10 avril 2027 à La Colline – Théâtre national – Paris

Europa de Krzysztof Warlikowski
11 et 12 décembre 2026 – Boska Comedie, Cracovie
10,11 et 13 août 2026 – Salzburger Festpiele, Salzbourg
28 au 31 août 2026 – Rurhtriennale
18 et 19 septembre au Festiwal Wybrzeże Sztuki, Gdańsk

Mise en scène de Krzysztof Warlikowski
Avec Wajdi Mouawad (prologue), Claude Bardouil, Andrzej Chyra, Magdalena Cielecka, Małgorzata Hajewska-Krzysztofik, Krzysztof Oleksyn, Maja Ostaszewska, Magdalena Popławska.
Scénographie et costumes de Małgorzata Szczęśniak
Musique de Paweł Mykietyn
Vidéo de Kamil Polak

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