Krzysztof Warlikowski © Maurycy Stankiewicz
Krzysztof Warlikowski © Maurycy Stankiewicz

Krzysztof Warlikowski : « Le génocide n’a pas de fin. La tragédie non plus. »

En ouverture de la 40e édition du Printemps des Comédiens, le metteur en scène polonais présente, à la Cité européenne du théâtre à Montpellier les 29 et 30 mai, Europa, d'après Le Serment d'Europe de Wajdi Mouawad. Rencontre avec un artiste qui brouille les pistes entre fiction, mystification et réalité.
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Vous avez rencontré Wajdi Mouawad il y a une vingtaine d’années. Pourtant, c’est la première fois que vous mettez en scène l’un de ses textes.

Krzysztof Warlikowski : Je suis son œuvre depuis longtemps. La rencontre s’est faite à Avignon, quand j’ai découvert ses premiers spectacles. Très vite, quelque chose est apparu comme une évidence entre nous. Un Polonais avec une culture française, un Libanais vivant en France devenu l’un des grands auteurs du théâtre contemporain. À première vue, nous venons de mondes très éloignés. Pourtant, un terrain commun très fort nous a réunis : l’Antiquité.

Europa, d'après Le Serment d'Europe de Wajdi Mouawad, Mise en scène de Krzysztof Warlikowski © Magda Hueckel
© Magda Hueckel

Lui vient du monde grec, géographiquement et culturellement. Moi, j’ai commencé en Pologne avec les tragédies antiques, les auteurs grecs. C’est devenu notre langage commun, parce que cela nous nourrit tous les deux depuis toujours.

Dès qu’il a évoqué son projet pour le Festival d’Athènes et d’Épidaure, j’ai senti que quelque chose d’important était en train de naître. Pour Wajdi, cet amphithéâtre antique n’est pas une scène comme les autres. C’est presque un espace d’écriture. Il a composé ce texte avec en tête le paysage, la mémoire et les vingt-cinq siècles d’histoire qui traversent ce lieu. Je crois qu’il portait cette pièce grecque depuis très longtemps. Immédiatement, j’ai eu envie de m’en emparer. C’est là que notre dialogue autour d’Europa a véritablement commencé.

Qu’est-ce qui vous fascine dans son écriture ?

Krzysztof Warlikowski : La manière dont elle déplace sans cesse les lignes, particulièrement dans Europa. Les personnages portent des noms mythologiques, mais ils vivent dans le monde d’aujourd’hui. Ils traversent New York, Sydney, l’Afghanistan. Le mythe agit chez lui comme une chambre d’écho. Il agrandit les êtres, les déborde, les rend plus vastes que leur propre histoire.

Et puis il y a son combat intime. Wajdi se débat entre la mythologie grecque, constitutive de son identité libanaise, et la guerre qui a traversé son enfance – une guerre qui, même à distance, n’a jamais vraiment pris fin. Ce conflit-là rejoint quelque chose de très profond dans mes propres obsessions.

Dans votre théâtre, vous avez souvent confronté la tragédie grecque aux catastrophes du XXe siècle, notamment à la Shoah. Europa prolonge-t-il cette recherche ?

Krzysztof Warlikowski : Dans ma vie, il y a eu plusieurs périodes. Les classiques d’abord, les Grecs, Shakespeare. Puis les auteurs contemporains. Ensuite, j’ai commencé à travailler avec des collages, des montages, à demander à des auteurs d’écrire pour ces constructions fragmentaires. Je ne voulais plus servir ce qu’on appelle la well-made play, la pièce bien faite. Cela m’ennuie profondément, les petits problèmes de quelques personnages, ce genre de théâtre.

Dans L’Odyssée, inspirée des textes de Hanna Krall, je faisais entrer une véritable survivante juive polonaise dans le champ de la tragédie antique. À côté d’Ulysse tel qu’on peut l’imaginer à partir d’Homère, apparaissait une héroïne réelle, avec son histoire. Cette femme avait une obsession : que sa vie devienne un blockbuster hollywoodien et qu’Elizabeth Taylor, son idole de jeunesse, l’interprète. Après la première, sa fille et ses cousines étaient dans la salle. On parlait d’elle. Son rêve se réalisait d’une certaine manière, pas un film, mais un spectacle qui racontait son histoire.

En mettant la Shoah à côté de la tragédie grecque, je rendais la Shoah tragique à la manière antique. Je lui donnais cette hauteur-là. Wajdi fait exactement le chemin inverse. Là où je faisais entrer le réel dans la tragédie, lui construit une fiction qui paraît presque documentaire. C’est ce renversement qui me bouleverse.

C’est ce brouillage entre fiction et réel qui vous intéresse ?
<em>Europa</em>, d'après <em>Le Serment d'Europe</em> de Wajdi Mouawad, Mise en scène de Krzysztof Warlikowski © Magda Hueckel
© Magda Hueckel

Krzysztof Warlikowski : Oui. Il existe dans le théâtre trois modes de narration très différents. Le reportage, comme un documentaire, la fiction et puis la mystification pour faire comme si tout était vrai et installer le spectateur dans le doute. Ce que Wajdi fait dans Europa, c’est qu’il échappe à ces trois catégories. Il les brouille toutes, déjà dans le texte. Et cela se reflète directement dans ma mise en scène. Je brouille les pistes. J’essaie de fabriquer une histoire vraie.

Le massacre qu’évoque Wajdi a-t-il vraiment eu lieu ? Pourquoi cette histoire paraît-elle si plausible ? Tout mon travail consiste à entretenir ce doute. Les noms de villes, les généalogies, les détails biographiques, tout est traité comme dans un témoignage ou une enquête. On regarde d’abord la pièce comme si elle racontait des faits réels. Puis, après coup, le doute apparaît. C’est exactement là que je veux amener le spectateur.

Le personnage d’Europa agit aussi comme une métaphore du continent européen.

Krzysztof Warlikowski : Évidemment. Quand quelqu’un porte le prénom Europa, cela ouvre immédiatement un deuxième niveau de lecture. On sait bien qu’on n’est pas seulement face à un personnage réaliste. Mais ce qui m’intéresse, c’est justement de le rendre le plus humain possible.

De quoi parle la pièce ?

Krzysztof Warlikowski : Europa est une femme de quatre-vingt-cinq ans qui porte depuis l’enfance un secret insupportable. Une enquêtrice de l’ONU la retrouve et réclame son témoignage, car elle serait le dernier témoin vivant d’un massacre. Elle accepte de parler à la seule condition que l’on retrouve d’abord ses trois filles abandonnées.

Ces dernières ignorent tout de leur mère, de leur histoire, du monde dont elles viennent. Et pourtant quelque chose circule malgré le silence. Quelque chose de sombre, sans paroles, sans mémoire consciente. Qui traverse les générations. Qui finit par atteindre, Zachary, le petit-fils, qui va commettre un acte indicible.

Cette question de la mémoire trans-générationnelle est au cœur du spectacle.

Krzysztof Warlikowski : Les traumatismes ne disparaissent pas. Ils circulent, se déplacent silencieusement d’une génération à l’autre. Car le sujet n’est pas le massacre lui-même, ni même le crime du petit-fils. C’est ce qui se transmet sans jamais avoir été formulé. On pourrait parler de malédiction, ou de trauma. C’est une contamination.

Zachary ne connaissait pas Europa. Il ignorait tout de cette histoire, pensant que sa grand-mère était quelqu’un d’autre. Pourtant quelque chose de tragique, de mal a circulé. La pièce suggère qu’il aurait fait un rêve. Une femme inconnue lui apparaît, se présente comme sa grand-mère et lui raconte le massacre dont elle s’est sentie responsable toute sa vie. C’est ce rêve qui provoque l’aveu de son crime. Mais la question demeure : comment une forfaiture ancienne peut-il ressurgir dans le corps d’un petit-fils qui ne savait rien ? C’est à nous, spectateurs, de faire le lien entre ces deux violences séparées par trois générations.

Cette histoire est une fiction. Et c’est précisément pour cela qu’elle est moins dangereuse que la vérité. Sauf qu’elle se reflète dans tout ce que nous connaissons, depuis la Shoah jusqu’à aujourd’hui, où nous vivons toujours la même chose. Le génocide n’a pas de fin.

Cette réflexion résonne aussi avec l’histoire polonaise.
Europa, d'après Le Serment d'Europe de Wajdi Mouawad, Mise en scène de Krzysztof Warlikowski © Magda Hueckel
© Magda Hueckel

Krzysztof Warlikowski : Après la Shoah, il y a eu des témoignages écrits, enregistrés. Mais quelque chose peut arriver sans qu’on sache immédiatement comment en parler, ou sans qu’on puisse politiquement l’évoquer. Après la guerre, il fallait d’abord que l’Europe se remette debout. Les générations suivantes ont commencé à parler autrement. Et chaque génération parle différemment.

Dans les années 1990, en Pologne, on a commencé à évoquer publiquement la participation de certains Polonais à la Shoah. Le livre Les Voisins a provoqué une immense déflagration : des habitants d’un village auraient tué eux-mêmes les Juifs de leur communauté avant même l’arrivée des Allemands. Pendant cinquante ans, la Pologne communiste avait préféré le silence. Puis tout explose. Les habitants contestent, se défendent, nient.

Ce qui vous intéresse, c’est moins le fait historique que ce qui vient après.

Krzysztof Warlikowski : Exactement. Comment ce village vit avec cela. Comment cette mémoire se transmet, ou ne se transmet pas. Les enfants de ceux qui ont participé au pogrom, qu’ont-ils entendu ? Officiellement, rien. Mais en réalité, une phrase glissée, un silence étrange, une question évitée. Cette histoire devient taboue et pourtant chaque enfant entend quelque chose. Le silence lui-même se transmet. Il laisse des traces dans les corps.

Aujourd’hui encore, il existe deux narrations : celle qui cherche la vérité historique et une narration émotionnelle, défensive. Entre les deux, les enfants et les petits-enfants portent quelque chose qu’ils ne savent pas nommer. C’est exactement le mécanisme de la pièce.

Et pendant la création, le présent lui-même s’est invité dans le travail.

Krzysztof Warlikowski : Oui, très concrètement. La guerre au Liban continuait pendant que nous travaillions. La pièce n’était pas fermée. Je le savais. Je demandais à Wajdi si, selon lui, il était encore possible d’aller ailleurs, notamment pour la fin. Puis un événement est arrivé : la délégation française partait à l’ONU, à New York, pour reconnaître l’indépendance de l’État palestinien. L’Élysée a invité Wajdi à suivre cette délégation. Il en a tiré un écrit un texte qui a été publié dans Le Monde. Cet article est devenu une partie du spectacle.

Qu’est-ce qui vous a frappé dans cet article ?
Europa, d'après Le Serment d'Europe de Wajdi Mouawad, Mise en scène de Krzysztof Warlikowski © Magda Hueckel
© Magda Hueckel

Krzysztof Warlikowski : Le regard qu’il porte sur cette scène politique. À l’ONU, personne ne s’entend réellement. Les traductions couvrent les voix. Ces grands discours, personne ne les comprend vraiment. On dirait que personne ne comprend personne. C’est le regard d’un artiste sur le monde politique – l’humain face à quelque chose qui devient incompréhensible, même pour ceux qui y participent.

La grande question reste donc entière : comment sortir de cette répétition tragique ?

Krzysztof Warlikowski : Comment finir la tragédie et celle des guerres qui n’arrêtent jamais, des génocides qui se répètent jusqu’à aujourd’hui ? Les Grecs avaient inventé le deus ex machina. Déjà dans l’Antiquité, ils ne voyaient pas comment des humains toujours en conflit pouvaient trouver un moment d’accord. Alors un dieu descendait sur scène et réglait ce que les hommes étaient incapables de résoudre. C’était une fiction de la solution. Une forme de happy end antique. Aujourd’hui, nous savons que cela n’existe pas. Il n’y a pas de deus ex machina, ni pour notre monde, ni peut-être même pour le théâtre.

C’est ce qui a conduit au prologue que Wajdi Mouawad présentera lui-même.

Krzysztof Warlikowski : Cela s’est construit très concrètement, je ne savais pas du tout que ça allait prendre cette forme-là. Il y a d’abord Le serment d’Europe; puis de nouveaux passages écrits par Wajdi. Puis son article dans Le Monde. Puis sa venue à Varsovie, dans mon théâtre, pour une conférence proche de sa leçon inaugurale au Collège de France. Beaucoup d’éléments différents qui forment maintenant une seule chose.

À Montpellier, ma mise en scène sera précédée de ce prologue, presque à l’antique. Sa parole à lui, vivante, sur scène. Et c’est moi qui réunit tout cela : la pièce, le prologue, certaines conclusions qu’il a écrites dans Le Monde. Notre rencontre autour d’Europa s’est transformée en quelque chose de beaucoup plus complexe, beaucoup plus attaché au présent.

Moi, Polonais. Lui, Libanais. Tous les deux dans cette culture française devenue aussi la nôtre. Et à chaque fois, le présent intervient sans prévenir. La guerre continue. Le monde continue d’entrer dans la pièce. Cette œuvre n’est pas close. Elle ne peut pas l’être. Elle ne doit pas l’être.


Europa, d’après Le Serment d’Europe de Wajdi Mouawad
Domaine d’O – Théâtre Jean-Claude Carrière dans le cadre Printemps des Comédiens
Prologue en français / spectacle en polonais surtitré en français

Les 29 et 30 mai 2026
Durée : 3h30 avec entracte.
À partir de 18 ans.

Mise en scène de Krzysztof Warlikowski
Avec Wajdi Mouawad (prologue), Claude Bardouil, Andrzej Chyra, Magdalena Cielecka, Małgorzata Hajewska-Krzysztofik, Krzysztof Oleksyn, Maja Ostaszewska, Magdalena Popławska.
Scénographie et costumes de Małgorzata Szczęśniak
Musique de Paweł Mykietyn
Vidéo de Kamil Polak

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