Marcela Santander Corvalán © Carolina Aramayo Orellana

Marcela Santander Corvalán, chorégraphier les mémoires enfouies

Après avoir créé en septembre à la Briqueterie CDCN, Agwuas, la chorégraphe franco-chilienne présente au théâtre de l'Aquarium, sa pièce à l'occasion de la 20e édition de June Events. Entre concert, rituel collectif et traversée chorégraphique, l'incandescente artiste poursuit une œuvre où les gestes deviennent des archives vivantes.
Ecouter cet article

Il y a chez Marcela Santander Corvalán quelque chose qui précède la parole, une présence, une densité physique qui s’impose avant même qu’elle ait dit un mot. Brune, les yeux traversés d’une curiosité insatiable, elle dégage une énergie qui n’est jamais agitation mais intensité pure, une pensée en mouvement. Derrière cette vitalité s’organise pourtant une réflexion rigoureuse, traversée d’histoire et de politique, nourrie de lectures et d’archives, ancrée dans une vision du monde où la danse n’est jamais seulement un spectacle, mais toujours un acte.

Le Chili comme terreau
agwuas Marcela Santander Corvalan
© Makoto-C.-Okubo

L’artiste grandit au Chili, dans une famille où la transmission occupe une place essentielle. Son enfance est marquée par une énergie débordante qui lui vaut quelques difficultés scolaires. « J’étais une enfant hyperactive. Je n’arrivais pas à rester assise. Mes parents m’ont mise à la danse pour canaliser tout cela. » Ce qui commence comme un remède devient rapidement une révélation. Dans une école où l’art est au cœur de l’apprentissage, la jeune fille découvre que le mouvement est un langage, que le corps pense, que la danse peut être un espace d’émancipation autant que de concentration.

C’est à l’adolescence qu’une rencontre décisive vient sceller cette vocation. Une professeure de danse contemporaine lui ouvre des horizons insoupçonnés. La graine est plantée. Elle germera à travers deux continents, plusieurs langues et une formation aussi exigeante qu’éclectique.

L’Europe comme territoire de construction

Le voyage débute à Milan. Sa mère ayant choisi de s’installer un temps en Italie, la jeune femme y suit ses premières études supérieures à la Scuola d’Arte Drammatica Paolo Grassi, où elle se forme à la danse et au théâtre. En parallèle, elle étudie l’histoire à l’université de Trente, une double exigence qui ne la quittera jamais, entre le corps et les archives, entre le geste et le sens. Puis vient la France et le CNDC d’Angers, alors dirigé par Emmanuelle Huynh. Elle y complète sa formation par une licence de danse à l’université Paris-8.

En France, Marcela Santander Corvalán s’installe durablement. Elle y fait des rencontres fondatrices qui déposent en elle différentes strates, celles qui composent aujourd’hui son écriture. Comme interprète, elle travaille avec Dominique Brun et danse pendant cinq ans Le Sacre#197 et Sacre #2, une œuvre qui la marque profondément. « C’est une pièce à côté de laquelle il est impossible de passer. Musicalement, en termes d’écriture, elle s’est profondément gravée dans ma chair. » De la chorégraphe et de son processus créatif, elle retient la rigueur, la précision, la musicalité, l’exigence d’un geste pensé jusqu’à l’os.

Des rencontres marquantes
© Makoto-C.-Okubo

Parmi les artistes qui ont façonné ses débuts de danseuse et nourri son écriture, elle cite notamment Faustin Linyekula. « C’est un des artistes chez qui l’histoire politique est indissociable du travail. Ça m’a beaucoup marquée, cette manière dont le travail répond à un besoin dans un territoire. » Une leçon qu’elle n’oubliera pas.

Puis vient Volmir Cordeiro. Avec lui, Marcela Santander Corvalán découvre une autre manière d’habiter la danse, plus organique, plus radicale aussi, où le geste devient un espace de métamorphose. « Nous avons fait beaucoup de pièces ensemble. Ma première chorégraphie, c’est avec lui que je l’ai signée. C’est une écriture où les gestes deviennent une transformation de soi. Et cela, je le garde précieusement. »

Enfin, elle cite Mickaël Phelippeau, avec qui elle participe à plusieurs créations, dont Footballeuses, et qui lui transmet quelque chose d’essentiel. La danse peut sortir de l’espace réservé aux artistes, exister avec des non-professionnels, faire de l’amateur non pas l’opposé de l’artiste, mais parfois son miroir le plus juste.

Le Quartz, ou le passage à l’écriture

C’est au Quartz de Brest, où elle présentait en mars sa nouvelle création, qu’elle franchit le pas. Artiste associée dans le cadre d’un dispositif imaginé par le directeur de l’époque, Matthieu Banvillet, proposant à trois interprètes – danse, théâtre et musique – de passer trois ans en résidence, la jeune artiste trouve enfin le cadre idéal pour faire émerger sa propre voix « J’avais trente ans. C’était le moment. Je n’ai pas hésité. Cela m’a permis d’avancer et de grandir dans des conditions idéales. »

En 2015, elle cosigne Époque avec Volmir Cordeiro, un duo autour des archives des femmes chorégraphes du XXe siècle, figures oubliées du cabaret et de l’histoire de la danse « Avec Volmir, nous nous sommes fait un cadeau d’interprètes. Toute la question tournait autour de comment raviver des partitions écrites par des femmes chorégraphes qui ne sont plus là, tout en dialoguant avec les fantômes. »

Les premières pièces

Puis vient Disparue, son premier solo, en 2016, une pièce qu’elle dansera pendant des années et qu’elle s’apprête aujourd’hui à reprendre, dix ans après sa création. Dans sa bouche, il y a moins de nostalgie que l’idée d’une continuité vivante, d’une conversation ininterrompue avec les œuvres du passé.

Dans la foulée, elle crée, avec Ana Rita Teodoro, Plateau, un duo tout en lenteur qui lui apprend à habiter une temporalité radicalement différente de la sienne. « Son écriture est très lointaine de mon énergie. Elle m’a appris à travailler dans une tonicité qui n’est pas du tout la mienne et m’a permis de découvrir d’autres endroits d’interprète. » C’est cette capacité à se laisser déplacer par l’autre qui fait de Marcela Santander Corvalán une artiste à la sensibilité si large.

Archives, disparition et mémoires du vivant
© Carolina Aramayo Orellana

Son geste chorégraphique se nourrit de la mémoire, des archives, des histoires des gestes. « Je suis obsédée depuis toujours par ces questions-là. Pourquoi certains gestes perdurent et pourquoi d’autres disparaissent… » Un regard profondément politique sur ce qui survit et ce qui s’efface selon les territoires, les histoires dominantes et les récits transmis.

Toute son œuvre s’organise autour de ce fil. Chaque pièce devient un territoire de recherche, une fouille dans des archives humaines, visuelles, sonores, historiques. Jusqu’en 2020, elle travaille à partir d’archives de la danse, de postures, de figures du cabaret ou de l’histoire chorégraphique. Puis quelque chose bascule. « Les archives humaines me semblaient incomplètes, J’avais besoin d’archives beaucoup plus complexes, plus planétaires. »

C’est ainsi que naît la trilogie et le travail autour des éléments. Une manière de penser le corps non plus seulement comme une anatomie occidentale, mais comme un espace traversé d’éléments et de mémoires. Une intuition qui ouvre vers une archéologie du vivant, vers ce qu’elle appelle des « archives planétaires », capables de devenir des mythologies du futur.

Agwuas, l’eau comme puissance collective

Le premier volet de cette trilogie, Bocas de Oro, convoquait la terre et la pierre à travers le mythe de la Porte du Soleil. Le second, Agwuas, présenté au Théâtre de l’Aquarium dans le cadre de June Events, plonge dans l’élément liquide, avec toute sa polysémie, sa puissance et sa fluidité. Pour nourrir cette création, Marcela Santander Corvalán fouille les archives online d’une bibliothèque au chili, et retrouve la vidéo rare d’une danse de pêcheurs, Danzas Chinas, rituel en voie de disparition.

Elle découvre aussi Undrowned, Black Feminist Lessons from Marine Mammals de Alexis Pauline Gumbs, un texte-poème consacré aux mammifères marins et à d’autres façons d’entrer en relation avec les éléments. « Ce livre m’a beaucoup nourrie, dans sa manière d’observer les eaux, les animaux, dans cette autre façon de se relier aux éléments. »

Un duo complice
© Carolina Aramayo Orellana

Sur scène, Agwuas prend la forme d’un duo entre la chorégraphe et Gérald Kurdian aka Hotbodies, artiste non binaire, DJ, compositrice et chanteuse, complice de longue date depuis Quietos en 2019. Ensemble, elles composent des chants, travaillent avec des instruments à eau d’inspiration précolombienne conçus par l’artiste Vica Pacheco, tissent une matière sonore et chorégraphique où les frontières s’abolissent. « Je voulais une interprète qui soit musicale et capable de danser. Et à l’inverse, quelqu’un qui puisse m’emmener dans la musique et le chant. »

Mais ce qui distingue Agwuas de ses créations précédentes tient surtout à sa forme. La pièce se joue en configuration quadrifrontale, avec une porosité entre le plateau et la salle. Le public est invité à entrer dans l’espace de la danse. Je voulais me demander ce que l’eau porte comme apprentissage et comme puissance collective. Les eaux sont collectives. Les eaux rassemblent. « Je voulais donc créer un espace fluide et mouvant entre artistes et publics. »

Marcela Santander Corvalán imagine alors une double chorégraphie : celle des corps au plateau et celle des spectateurs conviés à faire expérience. Non plus des regardeurs passifs, mais les participants d’un rite collectif. La pièce brouille les frontières entre scène et public, passé et présent, mémoire et devenir.

Fuegos, le feu après l’eau

Après la terre et l’eau viendra le feu. Le troisième volet de la trilogie, Fuegos, est en cours de création pour 2027. Une pièce plus collective, réunissant trois danseurs et une percussionniste autour de la diablada, danse traditionnelle des Andes. « Le feu est un élément ambivalent, dangereux. Je me demande comment le traduire. »

Chez Marcela Santander Corvalán, les éléments ne sont jamais des motifs décoratifs. Ils deviennent des espaces de recherche, des manières d’interroger les gestes, les récits et les liens qui traversent les corps. Dans Agwuas, l’eau faisait surgir une expérience collective et poreuse. Avec Fuegos, la chorégraphe poursuit cette exploration du vivant, attentive à ce que les danses anciennes, les mémoires enfouies et les présences oubliées peuvent encore raconter du présent.

Transmettre comme manière d’être au monde
© Makoto-C.-Okubo

Chez la chorégraphe, la question de la transmission a longtemps été traversée par une forme d’ambivalence. « Pendant longtemps, j’ai eu l’impression que les artistes qui font de la transmission n’étaient pas vraiment considérés comme des artistes. » Une idée dont elle s’est peu à peu détachée. Issue d’une famille d’enseignants, elle comprend aujourd’hui combien cette dimension a toujours été présente dans son parcours. « La transmission, de manière presque ancestrale, a toujours fait partie de mon histoire. »

Depuis son arrivée en France, elle multiplie les projets pédagogiques, d’abord par nécessité, puis par conviction. « Ce sont les espaces où il se passe parfois plus de choses que dans les salles de spectacle. » Avec sa compagnie Mano Azul, fondée en 2021, elle développe des écoles itinérantes, des projets participatifs, invente même un Sacre pour enfants et récemment Cuerpas, pièce pour un groupe de 40 participants. Transmettre, pour elle, c’est comprendre ce qui circule d’un corps à l’autre, d’une génération à l’autre.

Ce qui l’intéresse dans ces espaces, c’est l’échelle du un à un, ce contact direct avec l’autre. « Quand tu es dans un espace de transmission, tu te préoccupes de ce que l’autre est en train de vivre. Ce n’est pas seulement ton travail ou ta recherche. » Un principe qu’elle cherche désormais à faire entrer au cœur même de ses pièces. Plus de frontière entre la salle et le studio, entre le spectacle et l’atelier. Agwuas apparaît ainsi comme une lointaine sœur de Concha, Histoires d’écoute, conférence performée créée avec Hot Bodies et Hortense Belhôte en 2020, où récits, musique et images s’entrelacent pour apprendre ensemble.

Les Laboratoires d’Aubervilliers, penser le collectif

Depuis janvier 2025, Marcela Santander Corvalán a franchi un nouveau cap. Elle rejoint la codirection des Laboratoires d’Aubervilliers aux côtés de Mara Teboul et Patricia Allio, l’une des structures les plus singulières du paysage artistique français, pensée comme un espace de recherche, d’expérimentation et d’accueil. « Je crois que ça prolonge une même réflexion autour de la manière dont on ouvre des espaces aujourd’hui, de celles et ceux qu’on y fait entrer, et de ce qu’on y construit ensemble. »

Cette responsabilité nouvelle n’est pas un détour dans son parcours chorégraphique. Elle en constitue le prolongement naturel. Une artiste qui a toujours pensé la danse comme un acte collectif et émancipateur ne pouvait qu’en venir à vouloir construire les espaces permettant à cet acte d’exister pour d’autres.


Agwuas de Marcela Santander Corvalán
création le 25 septembre 2025 à La Briqueterie – CDCN du Val du Marne
spectacle vu en mars 2026 au Quartz – Scène nationale de Brest dans le cadre du Festival DañsFabrik
durée Durée 1h10. Suivi d’un DJ set Hot Bodies

Tournée
30 mai 2026 à l’Atelier de Paris-CDCN, June Events

Chorégraphie et interprétation – Marcela Santander Corvalán
Créé en collaboration avec et interprété par Hot Bodies
Collaboration artistique – Carolina Mendonça, Luara Raio
Composition musicale : Hot Bodies
Lumière et espace – Leticia Skrycky
Instruments à eau – Vica Pacheco
Costumes : Ann Weckx
Régie son – Jean-Louis Waflart
Régie lumière – Antoine Crochemore

Recevez notre newsletter

Chaque semaine, l'édito de la rédaction et un aperçu de tous les articles publiés sur le site.

Avec nous, pas de courrier indésirable. Vous pouvez vous désinscrire quand vous le souhaitez.

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.