Sati Veyrunes - _ Maté Kalicz motor unit
Sati Veyrunes © Maté Kalicz

Sati Veyrunes, l’incandescente

Après l'avoir créé en mars à la Ménagerie de Verre dans le cadre des Inaccoutumés, l’artiste-performeuse présentera Motor Unit en juin au Festival La Maison Danse Uzès, qui fête cette année ses trente ans. Une traversée chorégraphique entre transmission et répertoire vivant, portée par une interprète magnétique dont la présence brûlante ne cesse de déplacer les lignes.
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On ne regarde pas Sati Veyrunes. On la reçoit. Il y a dans sa présence quelque chose qui déborde le cadre de la scène, quelque chose de vivant et immédiatement palpable. Ce n’est pas seulement une silhouette gracile, un corps incroyablement souple qui se plie, se déploie, se contracte avec une précision quasi surhumaine. C’est une étrangeté irradiante, une intensité rare qui s’impose dès les premiers instants.

Son visage changeant, capable de passer en quelques secondes de la grâce à l’épouvante, de la douceur à la rage, lui confère une présence troublante, presque surnaturelle. Sur scène, le feu sacré qui l’habite explose, hypnotise, illumine. Ce n’est pas de la danse que l’on observe, c’est une force de la nature qui se lève.

L’enfance d’un feu
<em>Motor Unit</em> de Sati Veyrunes © Mathilde Roussin
Motor Unit de Sati Veyrunes © Mathilde Roussin

Tout commence à Grenoble, où elle naît en 1995 dans une famille où la danse est omniprésente. « C’était une manière de s’exprimer, de communiquer entre nous, de débattre aussi. » Son père est chorégraphe, sa mère danseuse et chorégraphe. Leurs discussions, qui se poursuivent encore aujourd’hui, portent moins sur les formes que sur la source du mouvement. La danse n’est pas pour autant une évidence imposée.

Après le bac, elle s’engage dans des études d’histoire. Cette matière, tout comme la littérature qu’elle affectionne particulièrement, et la danse, semble être mû d’un seul et même geste pour interroger, et voir comment une forme se transforme selon le regard qu’on lui porte. « Il y a quelque chose de l’ordre de la chorégraphie, de la question de l’interprétation. » Pendant plusieurs années, les deux se mènent de front. 

La révélation Colette

À cette époque, quelque chose se joue déjà dans son rapport au corps. Elle se souvient d’un court extrait de Colette découvert au collège, quelques lignes à peine tirées de Sido, où l’écrivaine raconte l’éveil des sens d’une enfant au contact de la nature. Cette lecture agit comme un trouble physique. « Je me souviens d’une émotion très vive, dit-elle, d’un rapport très sensoriel au monde, comme si le texte venait soudain rendre le corps plus précis, plus tangible. »

Adolescente, elle commence à apprendre la danse contemporaine à l’Album Cie, une compagnie fondée par Cathy Cambet. Puis, elle passe des heures à la MC2 de Grenoble, toute proche du Conservatoire, où elle poursuit sa pratique. Grâce aux places à cinq euros, elle découvre une programmation où se croisent théâtre, danse et performance : Alain Platel, Maguy Marin, François Verret. Des œuvres qui ouvrent un espace plus vaste, presque vital. « J’avais l’impression que c’était le seul endroit où je pouvais vivre mes émotions dans leur contradiction. » Parmi ses souvenirs, un reste particulièrement intact, Dorothée Munyaneza dans Do You Remember ? No, I Don’t de François Verret. Son cri, au-delà de l’interprétation, dépasse le simple effet sonore. Il devient prolongement du corps, état de présence, appel lancé bien au-delà du plateau. Quelque chose qui, déjà, la traverse en profondeur.

L’exil comme nécessité
Motor Unit de Sati Veyrunes © Marc Domage
Motor Unit de Sati Veyrunes © Marc Domage

Après plusieurs tentatives restées sans suite, Sati Veyrunes comprend qu’elle ne correspond pas vraiment aux attentes des écoles françaises. « On m’a beaucoup dit non. » Loin de la décourager, ces refus déplacent son regard. Ils la poussent à chercher ailleurs, à quitter les chemins balisés pour inventer son propre endroit.

En 2019, elle rejoint la Salzburg Experimental Academy of Dance, en Autriche. Le rapport au corps change. La danse cesse d’être uniquement affaire de forme ou de technique pour devenir un terrain d’expérience plus vaste, traversé par l’imaginaire, les sensations, les états intérieurs. « Là-bas, il y a quelque chose qui m’a désinhibée. » L’école devient autant lieu d’apprentissage qu’espace de vie et de recherche. avec ses ami.e.s et collègues, Eftychia Stefanou, Camilo Mejía Cortés et Jakob Jautz, elle investit les rues, improvise dans l’espace public, prolonge les expérimentations bien après les cours.

Elle y rencontre surtout l’artiste slovène Mala Kline, dont l’enseignement agit comme une révélation. « C’est la première personne qui a mis des mots sur le fait que l’imaginaire est une puissance, un outil à la création. » Avec elle, l’imaginaire cesse d’être une abstraction mentale pour devenir une expérience concrète, immersive, presque organique. Cela devient quelque chose de très physique qui traverse le corps dans toutes ses couches. C’est aussi à Salzbourg, en fin d’études, qu’elle croise pour la première fois Oona Doherty et Erna Ómarsdóttir. Deux rencontres décisives, chez qui le mouvement ne s’arrête jamais au geste seul, et où le corps porte en lui des strates de mémoire, de voix et de tensions contradictoires.

Oona Doherty, la transmission comme épreuve physique

Avec Oona Doherty, quelque chose se déplace immédiatement dans son rapport au corps et à l’interprétation. Lors de l’audition pour Hope Hunt and the Ascension into Lazarus, Sati Veyrunes découvre une écriture où tout part d’une nécessité viscérale. « Je me suis sentie très libre avec elle. » Une liberté paradoxale tant le solo est une pièce d’endurance, construite comme une traversée physique sans échappatoire. Créé en 2016, il porte en lui les tensions sociales en Irlande, les violences héritées, les mémoires qui s’impriment dans les corps. En 2020, la chorégraphe choisit de le transmettre : un geste rare, et une véritable épreuve pour celle qui le reprend.

Hope Hunt and the Ascension into Lazarus d'Oona Doherty © Mona Blanchet
Hope Hunt and the Ascension into Lazarus d’Oona Doherty © Mona Blanchet

« Quand on commence Hope Hunt, on sort du coffre d’une voiture et il faut y aller, donner tout de soi. » Aucun temps de préparation. Aucun sas. Il faut immédiatement entrer dans cet état d’urgence permanent où le corps parle avant la pensée. Sur scène, tout s’accumule en même temps, courir, parler, crier, respirer, continuer malgré l’épuisement. Cette saturation physique devient le cœur même de la pièce. « Il y a quelque chose qui s’emballe et déborde par l’effort concret, dit-elle du travail de la chorégraphe irlandaise. »

Depuis, Sati Veyrunes tourne le solo, qui l’a fait connaître en France et à l’international. Il continue de se charger d’autres états, d’autres expériences. Leur collaboration se prolonge avec Hunter – filmed puis Navy Blue, créé à Kampnagel à Hambourg en 2022. Chez Oona Doherty, elle trouve un espace où l’interprète peut venir avec tout ce qui la constitue, les émotions, les contradictions, les failles, la fatigue même deviennent des matières de jeu. « Sa danse est composée de toutes ces textures et tensions contradictoires qui traversent un corps. » Plus qu’une simple interprète, la danseuse et performeuse devient une présence capable d’habiter ces écritures jusqu’au débordement, d’y faire résonner quelque chose de profondément personnel sans jamais les refermer sur elle-même.

Le cri comme matière première
Motor Unit de Sati Veyrunes © Marc Domage
Motor Unit de Sati Veyrunes © Marc Domage

En arrivant à Marseille en 2021, Sati Veyrunes sent que quelque chose cherche à se déplacer dans son travail. La rencontre avec Benjamin Kahn va cristalliser cette intuition. Le chorégraphe mène alors une recherche autour du cri. Elle assiste à une sortie de résidence et aussitôt un terrain commun apparaît  « J’avais besoin de travailler là-dessus, sur le cri, comme manière de recollecter et de réunifier quelque chose à l’intérieur de moi. »

Chez elle, il n’a rien d’un effet spectaculaire. Il ne vient ni illustrer ni surligner l’émotion, mais agit plus profondément, comme un endroit physique à traverser. De cette rencontre naît Bless the Sound That Saved a Witch Like Me, deuxième volet d’une trilogie consacrée aux individualités, sélectionné par Aerowaves en 2024. Une pièce dont le souvenir reste imprimé longtemps après la représentation.

Motor Unit, renverser les rôles

Pour son premier projet porté en son nom, Sati Veyrunes ne part ni d’un concept ni de la volonté affirmée de « faire œuvre ». À la Ménagerie de Verre, qui accompagne le projet, une question revient au centre des discussions : qu’est-ce qui l’intéresse aujourd’hui ? La réponse surgit presque immédiatement. Deux noms s’imposent à elle, ceux d’Erna Ómarsdóttir et d’Adrienn Hód. Deux artistes dont les écritures la traversent depuis plusieurs années, deux univers qui ont déplacé sa manière de penser le corps, la voix et l’interprétation. Motor Unit prend alors forme autour d’un geste simple mais rare : inverser la logique habituelle de la transmission. Ce n’est plus l’interprète qui reçoit passivement une matière chorégraphique. C’est elle qui invite ces artistes à lui transmettre des fragments de leurs œuvres pour les retraverser depuis son propre corps.

Erna Ómarsdóttir lui confie une matière issue d’IBM 1401 – A User’s Manual, pièce créée en 2002 avec le compositeur Jóhann Jóhannsson, disparu en 2018. Adrienn Hód, rencontrée lors d’un festival à Heidelberg, lui transmet un extrait de Voice of Power. Entre elles, les échanges commencent bien avant le studio. Pendant près de deux ans, elles correspondent, s’envoient des notes, des réflexions, des questions autour du regard, de l’écriture et des états du corps. Avec Adrienne Hód, le travail devient un terrain d’expérimentation permanent. La chorégraphe hongroise construit ses partitions à partir de consignes physiques et psychiques parfois irréalisables, forçant l’interprète à choisir en temps réel ce qui tient et ce qui lâche. C’est précisément cet endroit-là qui l’attire. 

Ni reprise ni reconstitution, un troisième espace

Motor Unit ne cherche jamais à reproduire les œuvres originales. Sati Veyrunes refuse l’idée d’un répertoire figé, patrimonial, qu’il faudrait conserver intact. Ce qui l’intéresse, c’est traverser ces écritures comme des matières vivantes, capables de muter avec le temps, les corps et les regards. « Je les habite comme des peaux pour qu’autre chose puisse s’exprimer. »

Motor Unit de Sati Veyrunes © Mathilde Roussin
Motor Unit de Sati Veyrunes © Mathilde Roussin

Le spectacle devient alors un espace intermédiaire. Ni la pièce d’origine, ni sa copie. Quelque chose d’autre, chargé de mémoire mais traversé par une présence nouvelle. « Les matières restent les mêmes mais les questions qu’on leur pose changent. » Cette manière de déplacer les cadres revient sans cesse chez elle. Elle refuse les catégories trop nettes, les frontières entre interprète et chorégraphe, danse et performance. Ce qui l’intéresse se situe dans les zones de frottement, là où le corps doit négocier avec des tensions contradictoires. « J’essaie d’être dans un dilemme physique et psychique sur scène. »

Lauréate du programme Nouveau Grand Tour de l’Institut français en Italie en 2023, elle poursuit un chemin singulier, loin des cadres attendus. Et lorsqu’elle entre en scène, le feu ne faiblit pas. Une présence instable, mouvante, presque sauvage, qui donne parfois la sensation troublante que le plateau pourrait ne plus suffire à contenir ce qui cherche à surgir.


Motor Unit de Sati Veyrunes 
création le 12 mars 2026 à La Ménagerie de Verre dans le cadre des Inacoutumés
durée 1h

Tournée
5 juin 2026 juin 2026 au Festival La Maison Danse CDCN – Uzès
25 juin 2026 à la Villa Médicis, Nuit des Cabanes, Rome (Italie)
13 octobre 2026 au KLAP Maison pour la danse, Marseille — avant-première, en collaboration avec La Grande Scène – réseau des petites scènes ouvertes

onception et interprétation de Sati Veyrunes
Création technique de Marie Montfort Prédour
Regard extérieur – Mathilde Roussin
Régie générale en tournée en alternance – Marie Montfort Prédour, Lisa Marie Barry, Thibault Gambari

PARTIE 1
D’après Voice of Power (création 2023)
Chorégraphie : Adrienn Hód / Hodworks • Co-création et interprétation originale : Imola Kacsó • Musique additionnelle : Ábris Gryllus – Relent I

PARTIE 2
Manual Melody, d’après IBM1401 – a user’s manual (création 2002)
Conception, chorégraphie et interprétation originale: Erna Ómarsdóttir • Composition musicale: Jóhann Jóhannsson • Orchestration : Jóhann Jóhannsson et Arnar Bjarnason • Cordes interprétées par l’Orchestre Philharmonique de la Ville de Prague, direction Mario Klemens • Enregistré à Prague, en septembre 2005

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