Inka Romaní © DR

Inka Romaní, faire danser les héritages 

En ouverture du Festival de Marseille, la chorégraphe valencienne présente Fandango Reloaded, une pièce électrique où folklore, hip-hop et danses contemporaines se rencontrent pour réinventer une danse populaire détournée par le franquisme. À Poitiers, dans le cadre du Festival À Corps, le spectacle s'est révélé aussi vibrant que fédérateur, porté par une même question. Comment faire vivre une tradition sans la figer ?
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Au bar du TAP, la journée touche à sa fin. Tout juste sortie de scène, Inka Romaní reprend son souffle et cherche à redescendre de l’intensité du plateau. Sur scène, elle se donne sans compter et déploie une énergie qui paraît inépuisable. Petite silhouette blonde, regard vif, souriante, elle cherche parfois ses mots en français mais jamais ses idées. Son corps semble continuer de danser malgré l’arrêt du spectacle. 

Fandango Reloaded d'Inka Romaní ©  Naima Maleika
Fandango Reloaded d’Inka Romaní © Naima Maleika

Toujours en mouvements, la danseuse et chorégraphe parle par rafales, une idée en entraînant une autre. Ses pensées, tout comme sa danse, vont à vive allure. Pas le temps de se poser. Quelques minutes plus tôt, elle électrisait le plateau avec Fandango Reloaded. Six corps debout, d’abord tenus dans une même cadence très carrée. Un rythme de fandango répété, presque rituel, avant que les bras, les hanches et les styles de chacun ne prennent progressivement leur liberté. 

Sur scène, la tradition folk valencienne percute le breaking, la house et les musiques électroniques dans une pulsation collective presque cérémonielle. On sort de là avec quelque chose dans le corps, un résidu de groove, une chaleur de fête.

Une enfance d’énergie

Avant d’être un art ou un métier, la danse pour Inka Romaní répond à une nécessité très simple : Bouger. « J’ai toujours été une enfant avec beaucoup d’énergie. Je faisais plein de choses tout le temps, je ne savais pas rester en place, cela m’était tout simplement impossible. » Dans son village de campagne près de Valence, les choix sont limités. Elle apprend donc ce qui existe autour d’elle, le flamenco, les danses espagnoles, « un parcours typique somme toute », résume-t-elle en souriant. Très vite pourtant, quelque chose résiste. Elle n’est pas mauvaise, mais la structure rigide du flamenco, son rapport au rythme, ses codes fixes ne lui conviennent pas.

La découverte de la danse contemporaine agit alors comme une libération. La jeune femme comprend peu à peu que cette sensation peut devenir un métier. « C’était la seule chose qui me connectait vraiment à moi-même. La danse apaisait toute cette énergie que j’avais en moi. » Elle poursuit sa formation au conservatoire de Valence avant de rejoindre la France 

La danse et des images 
Volvamos al baile d'Inka Romaní © Francisco Guedes Rodrigues
Volvamos al baile d’Inka Romaní © Francisco Guedes Rodrigues

Quand elle évoque ses années de formation, les souvenirs remontent par strates successives. Il y a d’abord la rencontre avec Germana Civera, danseuse passée par l’univers de Mathilde Monnier, qui l’accueille en stage au CNDC de Toulouse. Ce premier séjour en France la convainc de tenter l’audition du programme Extension de La Place de la Danse. Elle est retenue. S’ouvre alors un autre horizon. 

Habituée à une approche nourrie par le contact improvisation, le release, l’héritage de Steve Paxton et les techniques de relâchement, elle découvre une manière différente d’aborder le mouvement, l’interprétation et la présence. « Pour moi, c’était comme si la danse s’était transformée en images. » La formule revient naturellement. Elle résume ce déplacement qui continue aujourd’hui de nourrir son travail. Plus que la virtuosité ou la forme, c’est la qualité de présence qui l’intéresse. L’énergie qui circule entre les corps. Ce qui se transmet sans forcément se dire. 

Une rencontre en particulier cristallise ce glissement. Agathe Pfauwadel, danseuse d’Odile Duboc, vient donner un stage pendant la formation.  « Cela a ouvert chez moi d’autres possibilités de concevoir la danse. Dans le travail de l’interprétation et de la présence, quelque chose me semble très développé ici, en France. » Cette attention à la présence plutôt qu’à la technique, à ce qui se passe entre les corps plutôt que dans chacun séparément, deviendra l’une des lignes directrices de son travail de chorégraphe.

Longtemps pourtant, Inka Romaní ne se projette pas dans ce rôle. « Je voulais être danseuse. » Après des passages en France puis à Londres, elle rentre à Valence. La communauté artistique y est plus restreinte, les opportunités plus rares. C’est alors qu’un autre fil réapparaît, celui du fandango.

Une danse cachée dans les corps
Volvamos al baile d'Inka Romaní © Francisco Guedes Rodrigues
Volvamos al baile d’Inka Romaní © Francisco Guedes Rodrigues

Dans sa famille, plusieurs femmes dansent. Une cousine consacre même sa thèse au folklore valencien, au fandango de leur région, à ses origines et à son histoire tourmentée. Elle transmet ses recherches à la jeune femme qui commence à les lire. La découverte est un choc. « Cette danse avait survécu à la dictature parce qu’elle était cachée dans les corps d’autres personnes. Comme dans l’histoire de la tradition orale. »

Le fandango, danse populaire de rencontre et de socialisation, a été récupéré et instrumentalisé par le régime franquiste. Transformé en symbole officiel, codifié à travers des concours et des représentations institutionnelles, il s’est peu à peu vidé de sa substance festive. Mais il ne disparaît jamais complètement, il se réfugie dans les corps de ceux qui l’ont appris avant que Franco ne se l’approprie.

Cette histoire résonne avec les questionnements d’une génération qui, cinquante ans après le retour de la démocratie, revisite l’héritage franquiste. « Les gens sont en train d’enlever cette couche de fascisme qui s’était déposée sur le folklore. Pourtant, ces traditions existaient déjà avant Franco. C’est lui qui se les est appropriées. Aujourd’hui, c’est le chemin inverse qui s’engage. »

Inka Romaní mesure ce que cela représente. En Espagne, il aura fallu attendre un demi-siècle de démocratie pour que les jeunes générations commencent vraiment à fouiller ce qui s’est passé et à se réapproprier ce que le régime avait confisqué. Au départ, elle imagine simplement un hommage, une petite forme entre amis, autour de cette danse de son village. Ce projet fait suite à un premier solo de vingt minutes créé à Valence. 

Mais le fandango se danse en couple, en groupe, dans une fête. Le réduire à deux corps n’aurait pas de sens. « Ce n’était pas cohérent avec l’esprit de cette danse. » L’artiste réunit alors six interprètes et, sans vraiment l’avoir décidé, se découvre chorégraphe. Le glissement, auquel elle ne s’était pas préparée, a été vertigineux. Elle continue d’ailleurs à danser dans la pièce, non par réflexe mais par nécessité. « Il faut d’abord que ça passe par mon corps pour que je comprenne ce que je fais. »

Le groove du fandango
Fandongo Reloaded d'Inka Romaní © Txus Garcia
Fandongo Reloaded d’Inka Romaní © Txus Garcia

Au moment où naît le projet, Inka Romaní fréquente les pratiques urbaines. La jeune femme apprend le breaking, découvre la house, participe à des sessions d’improvisation dans l’espace public. C’est là qu’elle rencontre ceux qui deviendront les interprètes de Fandango Reloaded. « C’est eux qui m’ont appris ce que je connais des danses urbaines. » Les inviter dans la pièce, c’est donc aussi leur rendre quelque chose.

Les différences deviennent alors un matériau de création. Les corps n’ont pas les mêmes appuis, les mêmes trajectoires ni les mêmes histoires. L’unisson parfaite est impossible, et tant mieux. Le groupe cherche le minimum commun. « Nous avons fini par enlever les bras, parce que chacun avait une manière très différente de les bouger » Revenir aux pieds, au rythme, au socle commun. Trouver ce que six corps très différents peuvent partager sans renoncer à ce qu’ils sont. De cette contrainte naît la vraie question. Qu’est-ce qui fait l’âme du fandango ? Pas ses figures ni ses ornements, mais ce qu’il produit entre les corps. Cette chaleur particulière, cette façon collective de se caler sur un rythme, de le laisser monter, puis de le donner. Ce que l’artiste cherche à préserver, c’est moins une forme qu’une vibration.

Déplacer les cadres

Cette logique traverse également les costumes. Les rubans traditionnels demeurent, certains motifs folkloriques aussi, mais les silhouettes se mêlent aux baskets, aux vêtements urbains, aux jupes portées indifféremment par les hommes ou les femmes. Inka Romaní se souvient d’une phrase d’Enric Bono, l’un de ses enseignants en danse traditionnelle. À sa question sur l’avenir du folklore, il avait répondu simplement, « J’imagine les gens qui dansent en jean dans la rue. » Cette réponse ne l’a jamais quittée. Adapter le costume sans s’éloigner de l’esprit. Laisser quelque chose de la tradition sans le figer.

Le même mouvement irrigue la question du genre. Les couples se recomposent sans cesse, les rôles circulent librement. « Dans les danses traditionnelles, ça reste encore très binaire. C’est une vision que nous ne partageons pas avec les performeurs. » Plutôt qu’un manifeste, la chorégraphe cherche une cohérence avec le présent. L’Espagne a légalisé le mariage pour tous en 2005, parmi les premiers pays au monde, et son folklore porte pourtant encore les traces d’un héritage catholique profondément conservateur. Cette tension, Inka Romaní ne la théorise pas. Elle la travaille à partir des corps pour faire en sorte que cette danse de rencontre reste fidèle à sa fonction première. Créer du lien. Dépasser les assignations.

Chanter pour se transmettre des messages
El demonio del cuerpo d'Inka Romaní © Conni Tromlitz
El demonio del cuerpo d’Inka Romaní © Conni Tromlitz

Dans les traditions valenciennes, la danse ne va jamais sans le chant. Au fil de ses recherches, Inka Romaní découvre que ces paroles étaient souvent improvisées, presque à la manière du freestyle aujourd’hui. « Les gens connaissaient la mesure, mais chacun avait ses propres strophes. C’est dans les chansons que les gens se donnaient des messages. » On s’y racontait des histoires d’amour, de désir contrarié, de vie quotidienne. Le cadre était fixé, mais les mots restaient libres. Le fandango fonctionnait ainsi comme un espace d’expression dissimulé dans le rituel collectif.

La pièce prolonge cette tradition sous des formes contemporaines. L’un des danseurs, grand amateur de chant, propose de réinventer les paroles. L’idée séduit la jeune artiste. « Nous avons donc commencé à jouer, à varier les styles, d’abord, une version rap, puis reggaeton. Ainsi nous nous sommes réapproprié le fandango pour en inventer un nouveau. » Trois interprètes chantent dans des styles très différents. Les formes changent, le fond demeure. 

Inka Romaní parle de danse comme d’une matière vivante, toujours en transformation. Une pratique qui refuse la nostalgie. « Comment ça se danserait aujourd’hui si on ne pensait pas cette danse comme quelque chose du répertoire, mais comme quelque chose de vivant ? » Toute la force de Fandango Reloaded est là. Faire dialoguer les mémoires sans les figer. Remettre une tradition en mouvement pour qu’elle continue, simplement, à vivre.

Envoyé spécial à Poitiers

Fandango Reloaded d’Inka Romaní
Premières françaises du 1er au 2 avril au TAP

Tournée
17 au 18 juin 2026 au KLAP – maison pour la danse dans le cadre du Festival de Marseille

Dates passées
30 mai 2026 à La Place de la Danse dans le cadre du Nouveau Printemps (Toulouse)

Conception, mise en scène d’Inka Romaní
Chorégraphie, interprétation – Javier J Hedrosa, Silvia Sahuquillo, Angel Lara, Álvaro del Río, Manel Ferrandiz
Espace sonore de Biano, Manel Ferrandiz
Dramaturgie d’Ignacio de Antonio
Conception costumes de Teresa Juan assistée de Eloina Escrivá
Création lumières de Mingo Albin
Assistance aux costumes – Eloina Escrivá
Transmission des danses traditionnelles – Aina Pérez

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