En fin de journée, sur le Vieux-Port de Marseille, Thibaut Eiferman s’accorde un moment de répit après plusieurs heures de répétitions. L’artiste travaille actuellement auprès d’Oona Doherty à la reprise de Leather Jacket, l’un des soli majeurs de la chorégraphe nord-irlandaise, recréé en extérieur pour huit interprètes. Son crâne parfaitement rasé met en relief un visage aux lignes sculptées. Le regard, mordoré et perçant, est adouci par un sourire lumineux, empreint d’une forme de pudeur. Sa silhouette longiligne, sèche autant que musculeuse, porte encore les traces de sa formation classique. Sous cette apparente douceur se devine une exigence constante, presque obstinée, qui irrigue aussi bien son parcours d’interprète que son travail de chorégraphe.
Une enfance entre deux rives

Né à Paris, Thibaut Eiferman grandit loin de la France et de la ville lumière. Le travail de son père conduit la famille aux États-Unis, à Princeton, dans le New Jersey. L’enfant a sept ans et ne maîtrise pas encore l’anglais. La danse devient alors son premier langage, sa manière d’habiter ce déplacement. « C’était la seule chose qui me paraissait juste dans mon expression de moi-même, confie-t-il. » Le plaisir précède la vocation. Rien ne lui paraît alors plus naturel que de danser.
Sa formation suit d’abord le chemin du classique. Après le conservatoire de Princeton, il intègre l’école de l’American Ballet Theater, à New York, véritable vivier de la compagnie nationale américaine. Cette discipline façonne son corps autant qu’elle révèle ses limites. Très vite, le désir de rejoindre la danse contemporaine s’impose. À New York, une seule école lui ouvre cette perspective : Alvin Ailey. L’expérience tourne court. Quelques mois plus tard, il quitte la formation et se retrouve seul à New York, contraint de réinventer son avenir.
Le Gaga comme révélation
S’ouvre alors une période d’incertitude, où la fête, les soirées l’emporte le plus souvent sur la pratique et une quête d’avenir. Un soir, ses parents l’emmènent découvrir la Batsheva Dance Company. Le choc est immédiat. Il retourne voir le spectacle dès le lendemain. Au même moment, les premiers cours de Gaga apparaissent à New York, dans des studios ou des synagogues de Brooklyn. Chaque soir, il s’y rend avec une fidélité presque obsessionnelle. Cette pratique bouleverse son rapport au mouvement. « Ça m’a donné un cap, résume-t-il. » Après la rigueur du classique, il retrouve le plaisir des sensations et la liberté du corps.
Ses références se construisent loin des studios. Patti Smith l’accompagne depuis des années. Son œuvre, sa poésie et sa liberté lui apprennent à renoncer au besoin d’être le bon élève. À l’autre extrémité du spectre se trouve Ram Dass, ancien professeur à Harvard devenu figure majeure de la méditation. « Elle, c’est mon punk. Lui, ma raison. » Deux présences qui dessinent un équilibre intérieur plus qu’une esthétique.
Le long détour

Après le tremplin Springboard à Montréal, il rejoint Ballet BC, à Vancouver, où il danse durant deux saisons. La compagnie, fortement tournée vers la création européenne, lui offre une expérience précieuse auprès de chorégraphes comme Jacopo Godani ou Johan Inger. La scène, la diversité des écritures, la visibilité nourrissent son parcours. Pourtant, il éprouve rapidement une forme de frustration. Quelques semaines de travail avec chaque chorégraphe ne lui suffisent pas. Il cherche une immersion plus profonde.
Cet appel le conduit à Los Angeles, où il rejoint la Ate9 Dance Company et pratique quotidiennement le Gaga. Pendant quatre ans, il s’y consacre pleinement avant de retenter l’audition de la Batsheva. Cette fois, Ohad Naharin le reçoit en audition privée à Tel-Aviv et l’invite à rejoindre la compagnie dès le lendemain.
L’expérience israélienne ne dure qu’une saison. Il y découvre une institution qu’il admire sans jamais s’y reconnaître pleinement. Il repart sans avoir trouvé les réponses espérées, mais avec une compréhension profonde d’une pratique qu’il continue aujourd’hui d’enseigner. Plus encore, le Gaga l’a éloigné du miroir pour le reconnecter à ses sensations, au plaisir du mouvement et au lâcher-prise.
Écrire sans renoncer à danser
De retour en Europe, il retrouve Paris, une ville qu’il n’avait plus habitée depuis l’enfance. C’est là qu’il crée HHH (Hand, Heart, Head), sa première pièce. Récompensée au concours chorégraphique de Hanovre, sélectionnée pour Danse Élargie 2020, lauréate du plateau du Groupe Geste(s) en Île-de-France en 2021, puis retenue par le Groupe des 20 Théâtres en 2023, l’œuvre entame un parcours en France, du Festival Paris l’Été à KLAP Maison pour la danse, en passant par le Point Éphémère et le Théâtre des Bergeries, avant de tourner en Turquie, en Lituanie et en Allemagne. Face à un mannequin façonné à son image, Thibaut Eiferman dialogue avec celui qu’il fut. Profondément personnelle, cette création marque l’entrée en écriture d’un artiste qui éprouve d’abord le besoin de mettre en scène sa propre traversée avant d’inventer d’autres récits. C’est autour de ce premier projet qu’il fonde, en 2019, la compagnie Entity.

Depuis, Thibaut Eiferman poursuit un double parcours. Interprète pour Oona Doherty, les frères Ben Aïm ou plus récemment Ayelen Parolin, il refuse l’idée qu’un chorégraphe cesse de danser. Pour lui, l’interprète n’est jamais un simple exécutant. Il participe pleinement à l’élaboration d’une œuvre, nourrit les propositions du chorégraphe et laisse son propre imaginaire entrer en dialogue avec celui des autres. Cette circulation permanente alimente sa réflexion, même si son écriture demeure, dit-il, profondément personnelle. « Je ne pense à aucun des chorégraphes avec lesquels j’ai travaillé quand j’écris. Mon écriture, c’est la mienne. »
Sa rencontre avec Ayelen Parolin, à l’occasion de la création d’Irresistible Revolution, marque d’ailleurs une nouvelle étape. Au sein de son univers décalé et volontiers irrévérencieux, il découvre une autre manière de collaborer, où l’interprète est invité à proposer autant qu’à recevoir. Une expérience qui conforte sa conviction qu’interpréter et créer procèdent d’un même mouvement.
Faire de la chute un territoire
Présenté cet été au Festival Off Avignon, Terre 1 ouvre un nouveau chapitre de cette recherche. Son titre emprunte son nom à l’astronomie, où « Terre 1 » désigne le satellite naturel de notre planète. Avec la plasticienne Alice Vasseur, rencontrée lors d’un stage de Gaga qu’il donné et avec qui il a obtenu une une résidence de cinq mois à la Cité internationale des arts en partenariat avec l’Académie des beaux-arts, Thibaut Eiferman imagine un monde où les lois de la gravité seraient différentes.
Le déclic naît d’une observation simple. Marcher n’est jamais qu’une succession de chutes continuellement rattrapées. Cette évidence scientifique devient une métaphore de l’existence. Avancer consiste parfois à accepter de perdre l’équilibre. À l’époque, le chorégraphe a précisément le sentiment de progresser tout en vacillant. La gravité cesse alors d’être un obstacle pour devenir un moteur dramaturgique.
La bande sonore prolonge cette intuition. On y entend la voix de son jeune neveu jouant à tomber, des notes de Tchaïkovski, mais aussi des grondements volcaniques qui donnent à la terre une présence presque organique. L’enfant lance : « Je marche, je saute et je tombe. Boum ! » Ces mots deviennent un appel au mouvement, comme si la chute retrouvait l’insouciance du jeu.
Haute technicité

À rebours d’une certaine tendance qui oppose parfois virtuosité et accessibilité, Thibaut Eiferman revendique l’héritage de sa formation classique. Il croit à l’intelligence du corps, à la précision, à la concentration qu’exige la technique. Loin d’être un obstacle à l’émotion, cette exigence lui semble en être l’une des conditions.
S’il choisit aujourd’hui de présenter Terre 1 à Avignon, c’est aussi pour confronter son travail au regard direct des professionnels et du public. Au-delà des dossiers, des commissions et des intentions, il croit encore à la force du plateau. Montrer avant d’expliquer. Danser avant de convaincre.
Chez le danseur-chorégraphe, le vertige n’est plus une menace. Il est devenu une méthode. Une façon de transformer chaque déséquilibre en élan, chaque chute en possibilité de recommencer.
Terre 1 de Thibaut Eiferman
L’Atelier (La manutention) dans le cadre du Festival Off Avignon
Du 10 au 20 juillet 2026
durée 30 min
Tournée
29 novembre 2026 au Théâtre de l’Esplanade à Draguignan dans le cadre du Festival de Danse Cannes Côte d’Azur
Chorégraphie de Thibaut Eiferman En Collaboration Avec Alice Vasseur
Avec Thibaut Eiferman
Scénographie & Décors d’Alice Vasseur
Dramaturgie d’Agathe Vidal
Composition Musicale de Variéras
Création Lumière de Laurent Patissier
Costume Design de Marylin Perrod



