© Christophe Raynaud de Lage / Festival d'Avignon

1 Degree Celsius (1도씨) : Sung Im Her réchauffe les corps

La chorégraphe d’origine coréenne s’empare de la cour du Lycée Saint-Joseph dans le cadre du Festival d’Avignon, où elle présente son dernier spectacle. Une pièce physique à l’écriture précise, qui cherche à transcrire dans le vocabulaire des corps une mécanique complexe inspirée par le réchauffement climatique.
6 juillet 2026
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Dans le silence à peine perturbé par le souffle du vent, une silhouette s’immisce sur scène depuis le bord du plateau. Discrète dans son costume sombre, Sung Im Her ose une première approche, roulant lentement sur elle-même pour pénétrer l’espace blanc délimité par un carré de tapis de danse. Au-dessus d’elle, et jusqu’au lointain, s’étendent des dizaines de projecteurs – lumières de Younguk Lee –, braqués en ligne droite vers le sol et le public. Tous ne sont pas encore allumés, mais leur présence en masse laisse déjà envisager l’idée d’une surchauffe, d’une intensité à venir.

© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Avant cela, c’est avec une certaine quiétude que la chorégraphe fait ses premiers pas, seule au cœur de ce grand vide qui l’entoure. Dans un solo très organique qui semble aussi bien la connecter à elle-même qu’aux éléments, elle donne une première impulsion à 1 Degree Celsius (1도씨). Une interprétation sensible et fluide qui s’apprête à donner naissance à une toute autre dynamique. S’effaçant devant l’arrivée des six interprètes venus prendre sa suite, elle disparaît instantanément de l’image. Son écriture, elle, se poursuit bien au-delà de sa présence, sorte de geste offert à une nouvelle génération, plus légitime à porter le propos de sa pièce.

Sous l’effet du collectif

Et pour cause, c’est la question du réchauffement climatique qui l’intéresse dans cette création. Moins comme un manifeste que pour comprendre la mécanique de ce qui, sous l’effet du collectif, finit par se dérégler. Pour cela, son écriture chorégraphique se transforme progressivement, à vue, au gré des micro-ruptures qui rythment la pièce. Partant d’une première énergie presque solitaire, avec laquelle chacun des six danseurs affirme sa propre individualité, Sung Im Her prend peu à peu les corps au piège de l’élan commun, gommant très vite toutes les singularités.

1 Degree Celsius (1도씨) est dès lors une affaire de marche, en tant que vocabulaire chorégraphique aussi bien que mouvement global d’un monde qui ne peut pas s’arrêter. Les pas sont rapides, les foulées immenses, et les trajectoires sont faites de lignes et d’angles droits. En moins de temps qu’il en faut pour l’écrire, le plateau a basculé dans une atmosphère de nécessité productiviste. Les regards, figés sur l’horizon et aveugles à ce qui les entoure, guident des corps qui ne peuvent plus répondre que par l’intensité. La machine a beau d’office montrer des signes de faiblesse et d’instabilité, elle est lancée, inarrêtable.

Quelque chose d’inévitable
© Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Sur les visages, rien ne bronche, pas même le souffle qui doit bel et bien se raccourcir au fil de l’effort physique. Les gestes, en revanche, traduisent un épuisement depuis longtemps annoncé. Une répétition de trop, une marche arrière, un demi-tour vient soudain fracturer la fluidité de la chorégraphie. Mais le dérèglement est de courte durée. À la manière de tout organisme vivant qui s’adapte aux changements qu’on lui impose, la troupe d’interprètes s’approprie ce qui le parasite, et continue d’avancer. Ces modulations, infimes au cas par cas, redessinent, un degré après l’autre, tout le visage de la pièce telle que Sung Im Her l’avait ouverte.

Revenant sur scène, la chorégraphe tente de renouer avec un rapport plus intime et rituel à la danse. Il est probablement trop tard, à voir la vague de six corps qui, à son tour, l’emporte dans son énergie. Au plateau comme dans la composition musicale de Husk Husk et Lucy Duncan, quelque chose d’inévitable se prépare. Les dizaines de projecteurs gorgent bientôt sols, murs et regards d’une puissante lumière blanche qui occulte tout le reste. Un ultime point de non-retour qui, cette fois, ne laissera plus que des êtres agonisants, cherchant dans une dernière inspiration un espoir déçu d’avance.


1 Degree Celsius (1도씨) de Sung Im Her
Création le 30 octobre 2025
Première en France dans la cour du Lycée Saint-Joseph –
Festival d’Avignon
Du 5 au 11 juillet 2026
Durée 50mn

Tournée
14 et 15 juillet 2026 au Grec Festival – Barcelone
10 au 16 décembre 2026 à
Chaillot – Théâtre national de la Danse – Paris

Avec Junhong Cho, Sung Im Her, Changmin Lee, Hyeontaek Oh, Jisoo Ryu, Jiwon Son, Jaesung Yu 
Direction des répétitions – Jihye Ha, Eisul Lee
Lumière – Younguk Lee
Son – Husk Husk, Lucy Duncan
Costumes – Mio Jue
Régie générale – Sang Ji Choi
Conseil costumes – Sunyeol Lim

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