Andréa Givanovitch © Martina Lajczak

Andréa Givanovitch : Faire du corps un territoire de métamorphoses

Artiste associé à Danse Dense, le chorégraphe toulousain présentera en juillet, à Avignon, une version in situ de Leather Better, son deuxième solo créé à la Biennale de la danse de Lyon en 2025. Nourri par les arts visuels, les écritures queers et une recherche physique intense, il façonne une danse où le corps devient un lieu de transformation.
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Installé à la terrasse d’un café face au Génie de la Bastille, Andréa Givanovitch parle comme il danse. Avec fougue, précision, mais avec une pensée qui ne cesse de se déplacer. Les mains dessinent dans l’air ce que les mots ne disent pas encore. Une idée en appelle une autre, les phrases reviennent sur leurs pas, se précisent, se réinventent. Rien n’est figé, tout semble en mouvement.

Cette circulation permanente entre les images et les gestes irrigue aussi son écriture. Une musique, un film, une exposition ou un livre peuvent suffire à déclencher ce qu’il appelle « un processus créatif très visuel ». Avant d’être dansée, chaque pièce existe d’abord dans son regard.

Toulouse, la graine semée très tôt
© Camille Graule

Dans sa famille, la danse fait partie du quotidien. Sa mère la pratique en amateur depuis toujours. Son père aussi, à sa manière. Le théâtre et les arts occupent une place importante dans sa vie d’enfant. En feuilletant récemment un vieil album photo, Andréa Givanovitch est retombé sur une annotation de sa grand-mère, écrite sous un cliché où il n’a pas plus de trois ou quatre ans. Elle y avait noté qu’il « danse et aime ça. Et en plus il est très doué ». Le mouvement est déjà là, bien avant qu’il ne sache ce qu’est une scène.

Né dans la banlieue de Toulouse, il commence la danse à cinq ans par des cours d’initiation au mouvement. L’enfance n’est pas sans heurts. Longtemps seul garçon dans les cours, il subit des années de harcèlement scolaire. Il quitte la danse, puis y revient, avant de l’abandonner de nouveau. Jusqu’à ses douze ans, où il reprend les cours avec Noëlle Pelon, la professeure de sa mère. Cette fois, la pratique s’installe durablement. Les cours se multiplient, les stages aussi, et la question du Conservatoire finit par s’imposer.

À quatorze ans, il est admis au Conservatoire à rayonnement régional de Toulouse en cycle contemporain. Ses parents posent une seule condition, qu’il obtienne un baccalauréat général. Il tient parole. Trois années de lycée, de huit heures à dix-huit heures, avant d’enchaîner avec les cours de danse jusqu’au soir et les week-ends. Il y rencontre plusieurs enseignants déterminants, parmi lesquels Hervé Rumeau ou Sandrine Chaoulli, dont l’approche moins institutionnelle de la danse contemporaine laissera une empreinte durable.

Barcelone, Salzbourg, l’appel du large

À dix-sept ans, il auditionne pour les grandes écoles nationales et se retrouve sur liste d’attente à Angers et à Lyon. Dans le même temps, la Compañía Juvenil del Ballet Clásico de Cataluña lui propose de rejoindre Barcelone. Depuis un séjour en Angleterre quelques années plus tôt, l’idée de partir vivre à l’étranger a fait son chemin. Il n’hésite pas longtemps et choisit l’Espagne plutôt qu’une école française.

À dix-huit ans, Barcelone le plonge dans l’univers du ballet. Deux cours quotidiens remplacent les quelques heures hebdomadaires de Toulouse. L’expérience est rude. Les blessures s’accumulent et il comprend vite que le ballet n’est pas sa voie. Pourtant, cette année espagnole élargit considérablement son horizon. Il découvre les cours de Gaga, participe à des stages de Carolyn Carlson et nourrit une curiosité qui refuse les cloisonnements.

© DR

Accepté ensuite à Codarts Rotterdam et à la Salzburg Experimental Academy of Dance, il choisit Salzbourg. L’école fonctionne au rythme d’intervenants renouvelés toutes les cinq ou six semaines. Cette constellation d’esthétiques lui convient parfaitement. « J’aimais l’idée de venir piocher dans différentes choses plutôt que d’être teinté par l’artistique d’une seule personne. »

À SEAD, plusieurs rencontres façonnent durablement son rapport au mouvement. La praticienne Feldenkrais et chorégraphe Meytal Blanaru, dont We Were the Future demeure pour lui une des pièces les plus hypnotiques qu’il ait vues. Le danseur et chorégraphe Edivaldo Ernesto, dont il retient cette manière d’habiter un mouvement perpétuel. Son solo de fin d’études, créé avec Andrea Costanzo Martini, lui ouvre également les portes de l’univers Gaga.

Des corps éprouvés, des scènes fondatrices

Avant de créer, il interprète. Et surtout, il regarde. À quinze ans, Tragédie d’Olivier Dubois le bouleverse. La nudité frontale, la puissance des corps, leur engagement jusqu’à l’extase deviennent des repères durables dans sa propre recherche. Il est tout autant marqué par Ce que j’appelle oubli d’Angelin Preljocaj, où un fait divers devient matière chorégraphique et théâtrale. Plus tard, Fase d’Anne Teresa De Keersmaeker, découvert à ImPulsTanz, confirme son admiration pour le travail de partition et la dramaturgie musicale.

Comme interprète, il rejoint en 2021 la Bodhi Project Dance Company à Salzbourg. Il y travaille notamment avec la chorégraphe grecque Patricia Apergi, avant de la retrouver à Athènes pour The House of Troubles, produit par Onassis Stegi. Son parcours l’amène également à croiser les univers d’Ohad Naharin, Damien Jalet, Mathilde Monnier, Alex Baczynski-Jenkins ou encore François et Christian Ben Aïm. Autant de méthodes et de langages qui enrichissent peu à peu sa propre boîte à outils.

Écrire depuis le corps

L’envie de chorégraphier apparaît très tôt. À Toulouse déjà, les examens de fin d’année donnent lieu à ses premiers solos. Barcelone puis SEAD nourrissent ce désir jusqu’à l’évidence. Sa manière de créer est très personnelle.Pas de longues dérives en studio, pas de recherche ouverte sans cap défini. « Quand j’ai essayé de faire ça, je me suis retrouvé à faire des crises existentielles à répétition. » Une intention précise, un point de départ concret, voilà ce qu’il lui faut avant d’entrer en salle. On n’y entre pas pour attendre qu’une idée surgisse. On sait ce qu’on vient y éprouver.

© Camille Graule

Pour Leather Better, tout commence avec une veste en cuir. Il passe des heures à improviser avec la matière, à se filmer, à explorer la manière dont le cuir transforme le geste, produit du son et modifie la silhouette. Peu à peu se construit une partition où le mouvement naît autant de l’image que de la matière. Chez Andréa Givanovitch, une pièce naît souvent d’une image avant de devenir danse. Le studio vient ensuite éprouver ce que le regard a déjà construit.

Les références qui nourrissent son écriture viennent rarement de la danse. Pour Untitled (Some Faggy Gestures), créé en 2024 au Gymnase CDCN, elles puisent dans la poésie de Danez Smith, les performances de Jack Smith, les écrits de Renate Lorence et les happenings de Carolee Schneemann. « Les références chorégraphiques sont peut-être plus sous-jacentes. Elles font partie de moi et s’expriment toutes seules. »

Le cuir, le queer, la transformation

Créé à la Biennale de la danse de Lyon en 2025, Leather Better prend naissance autour d’une veste en cuir. Très vite, cet objet devient le révélateur d’une histoire plus intime. Le cuir porte une iconographie virile, celle du cowboy ou du motard, que la culture queer s’est appropriée et a détournée. Cette tension irrigue toute la pièce.

À mesure que l’effort s’intensifie, le corps se défait des représentations qui l’enserrent. La veste devient instrument sonore, puis costume en transformation. La danse glisse progressivement vers la transe, portée par la musique de Paul JF Fleury.

« Je pense que le point de vue est très personnel et en même temps, le point de départ a été très impersonnel. » Entre expérience intime et portée universelle, Andréa Givanovitch cherche moins à raconter son histoire qu’à faire éprouver un corps en transformation.

Prolonger la recherche
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Depuis 2024, il codirige avec Clara Lou Munié Collectif Melted Milk, installé à Toulouse. Le Centre de développement chorégraphique national de Toulouse, dirigé par Rostan Chantouf, accompagne désormais sa prochaine création, Hidebound, un trio attendu en février 2027 au Théâtre Garonne. Avec cette nouvelle pièce, il ne cherche pas à décliner sa précédente mais à prolonger la recherche engagée avec son premier solo, cette fois à trois corps.

Autour de lui, il réunit Thésia Peirat et Anthony Roques, retrouve le musicien Paul JF Fleuryet la créatrice lumière Dgiorgia Chaix de Leather Better et confie la scénographie à Axel Lelait et les costumes à Leo Defforge. Les lectures de Guillaume Dustan nourrissent cette nouvelle étape, centrée sur les relations entre les corps, le politique et le collectif.

En juillet, à Avignon, Leather Better quittera une nouvelle fois le théâtre pour investir l’espace public. Une étape supplémentaire dans le parcours d’un chorégraphe qui préfère prolonger ses recherches plutôt que répéter ses certitudes.


Leather Better d’Andréa Givanovitch
Les Subs – Biennale de la Danse de Lyon
Le 10 septembre 2025
Durée 50mn.

Tournée
11 au 13 juillet 2026 dans le cadre de La Belle Scène Saint-Denis au Festival Off Avignon

Concept, Chorégraphie, Performance et Costumes : Andréa Givanovitch
Lumières : Dgiorgia Chaix
Musique originale : Paul JF Fleury Musique « SLUG » AJA Ireland
Dramaturgie : Antoine Larbre
Regard Extérieur : Theo Samsworth

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