Un bang de métronome fend le silence et impose sa pulsation. Le plateau est vide. L’un après l’autre, Manuel Roque et Nils Levazeux entrent en scène et viennent se placer en ligne, côté jardin. Immobiles, face au public, ils se laissent traverser par le rythme. Peu à peu, leurs corps s’abandonnent à cette mécanique implacable. Les genoux se plient, se redressent, recommencent. Le geste, répété à l’infini, gagne en amplitude sans jamais rompre l’unisson. La synchronisation est saisissante.
Presque imperceptiblement, cet équilibre se fissure. L’un saute avant de retrouver le motif initial, l’autre s’en échappe puis le réintègre. Guidés par le seul battement du métronome, les deux interprètes s’emparent progressivement du plateau, passant d’un registre à l’autre, empruntant au classique la fluidité des bras, au contemporain les corps ancrés au sol, au flamenco ou encore à la gymnastique, leur rythmique.
Le temps de l’endurance

L’intensité monte, tandis que la pulsation demeure invariable. Ce sont les danseurs qui accélèrent, poussant leur engagement toujours plus loin. Bras ballants, jambes en balancier, pieds martelant inlassablement le sol, tout rebondit, fuse, tourbillonne. Minute après minute, les tee-shirts se gorgent de sueur, collent aux torses, la peau se met à luire sous les lumières. Pourtant, jamais l’effort ne marque leurs visages.
Pas un souffle ostensiblement coupé, pas une grimace de douleur. Les deux incroyables performeurs transforment l’épuisement en terrain de jeu. Ils se provoquent, se chahutent, s’amusent de cette épreuve traversée ensemble. L’un feint de mordre le bras de l’autre, qui lui échappe aussitôt. Cette fantaisie désamorce la prouesse technique et rend l’ensemble aussi jubilatoire qu’hypnotique.
Des corps en accord parfait
Les sauts se succèdent presque sans interruption. Bang Bang tient autant de la performance que de l’expérience sensible. Manuel Roque et Nils Levazeux avancent comme des coureurs de fond, maintenant une même qualité de présence jusque dans l’usure. C’est de cette tension permanente que la pièce tire sa force.
L’œuvre repose aussi sur la complémentarité de deux présences. Manuel Roque, le crâne rasé, dialogue avec le plus jeune Nils Levazeux, à la longue chevelure bouclée. Leurs morphologies et leurs énergies composent un équilibre subtil. Lorsqu’un long arrêt, dos au public, suspend enfin la course, chacun reprend souffle avant de replonger dans une nouvelle déferlante de gestes débridés, souvent irrésistiblement drôles. Ce temps suspendu, loin d’annoncer la fin, relance le duo dans un final déjanté.
Quand la transmission devient création
Créé en 2017 comme un solo, Bang Bang trouve aujourd’hui une nouvelle dimension sous la forme d’un duo. Sauter. Compter. Reprendre. Sur une partition implacable, construite autour de cycles de onze temps, les deux interprètes traversent une épreuve qui tient autant du défi physique que de la transe. À mesure que la fatigue s’installe, la virtuosité change de nature. Ce qui se joue n’est plus seulement la résistance des corps, mais la manière de tenir ensemble, de partager l’effort et de soutenir l’autre lorsque tout menace de céder.
Manuel Roque signe une chorégraphie d’une remarquable exigence, fondée sur un mouvement presque ininterrompu qui ne cesse de se déplacer, de se transformer et de se renouveler. La pièce conserve la radicalité du solo tout en gagnant une véritable profondeur relationnelle. Si Raphaëlle Renucci alterne avec l’un des deux interprètes durant les représentations avignonnaises, c’est que cette partition réclame un engagement physique hors norme. En passant son solo à Nils Levazeux, Manuel Roque n’en propose pas une simple variation. Il en fait une œuvre nouvelle, où la transmission devient un acte de création. C’est là que réside la plus belle réussite de Bang Bang.
Bang Bang de Manuel Roque
Les Hivernales CDCN dans le cadre d’On (y) danse aussi l’été ! et du Festival Off Avignon
Du 10 au 20 juillet 2026
durée 50 min
Chorégraphie et création sonore de Manuel Roque
Avec Nils Levazeux et Raphaëlle Rennuci en alternance avec Manuel Roque ou Nils Levazeux
Costumes de Marilène Bastien
Direction technique – Olivier Chopinet
Création lumière – Olivier Chopinet & Karine Gauthiert
Collaboration artistique – Lucie Vigneault



