En mai 2024, la Nouvelle-Calédonie, et plus particulièrement Nouméa, a connu une vague de violences d’une ampleur inédite. Des jeunes indépendantistes radicalisés ont érigé des barrages, procédé à des pillages et affronté les forces de l’ordre. En réaction, des groupes de loyalistes se sont organisés pour assurer la défense de certains quartiers, donnant lieu à des affrontements parfois meurtriers. Ces événements ont profondément marqué l’archipel et ravivé les fractures qui traversent la société calédonienne.
Les traces de l’histoire coloniale

Dans cette atmosphère de haine proche d’une guerre civile, un groupe de professeurs et de parents d’élèves se mobilise pour défendre leur établissement scolaire. Des barrages sont érigés à ses portes. L’un d’eux est tenu par Kevin (sensible Stéphane Piochaud), un Caldoche loyaliste et par Marguerite (extraordinaire Laurence Bolé), une Kanak indépendantiste. Ils se connaissent depuis l’enfance, ont fait leurs études ensemble en métropole. Devenus enseignants, ils travaillent dans le même lycée. Cette histoire commune nourrit leurs échanges, où les divergences répondent souvent aux moments de complicité. Malgré leurs convictions opposées, ils partagent un profond attachement à ce bout de terre du Pacifique. A travers leurs dialogues, le spectacle donne à voir toute la complexité du conflit.
Impression d’une nuit de colère
Comme dans son précédent spectacle Racines mêlées, présenté aux dernières Zébrures d’Automne, on peut reprocher à Jenny Briffa d’être, par moments, trop didactique. Il faut bien sûr que les « Zoreils » – surnom donné aux habitants de la métropole – saisissent les enjeux d’une situation souvent méconnue. Mais cette dimension pédagogique est contrebalancée par l’intimité qui se dégage de ses personnages. Frédéric Andrau a privilégié l’espace vide occupé en son centre par deux chaises. La pénombre de la nuit règne. Des découpes de lumière indiquent les lieux, les endroits comme ce placard où ils se cachent. Le comédien et la comédienne, par leurs différences, dans une belle complicité, font vibrer ce dialogue intense. Ils incarnent les autres personnages qui dressent un diaporama des habitants de l’île.
Une écriture sensible
La scène finale, de toute beauté, élève la pièce vers une universalité bouleversante. La bibliothèque du lycée a été brûlée par les jeunes en colère contre la société et la politique. Une seule page a échappé aux flammes. Elle porte le poème de Victor Hugo, A qui la faute ? Une puissante condamnation de l’ignorance et de la destruction.
L’abandon de toute une partie de la jeunesse, privée d’éducation, de perspectives et d’attention, finit toujours par se retourner contre la société elle-même. À force de ne pas prendre soin de ses enfants, la République s’expose à en payer le prix.
Barrage, de Jenny Briffa
TOMA – Chapelle du Verbe incarné – Festival Off Avignon
Du 4 au 25 juillet 2026
Durée 1h05.
Mise en scène Frédéric Andrau
Avec Laurence Bolé et Stéphane Piochaud
Musique / Compositeur et arrangement musical David Le Roy
Création lumière Laurent Lange.



