L’auteur anglais Michael Sadler (Brexit sentimental) s’est inspiré d’une authentique histoire pour tisser la trame de sa pièce. En 1964, Alfred Hitchcock est au sommet de sa gloire. Il vient d’achever le film Les oiseaux. Sa prochaine réalisation, Pas de printemps pour Marnie, a été repoussée. Il profite de cette pause forcée pour remettre à l’ordre du jour ce projet qui lui tient à cœur, Mary Rose, une pièce du père de Peter Pan, qu’il a découverte dans sa jeunesse lors de sa création en Angleterre.
Le passé ne meurt pas

L’action se déroule dans la suite du Château Marmont, le mythique hôtel d’Hollywood. Hitchcock a convoqué la scénariste Jay Presson Allen et sa comédienne fétiche du moment, Tippi Hedren. Tous les trois vont préparer la lecture qu’ils doivent faire le lendemain devant Lew Wasserman, le légendaire magnat du cinéma hollywoodien.
Pour bien comprendre le contexte de la pièce, l’auteur ouvre son récit par des dialogues un peu trop explicatifs. Une fois ce passage obligé franchi, la dramaturgie prend toute son ampleur. L’intrigue se déploie sur deux plans : d’un côté, la lecture de Mary Rose, la pièce alors inédite en français ; de l’autre, la relation ambiguë qu’entretient le maître avec sa comédienne. Empêché de réaliser ce film, jugé trop intellectuel par les studios, et incapable de posséder cette femme sublime qui finit par se rebeller, le cinéaste tout puissant se heurte à ses propres limites. L’auteur brosse ainsi le portrait d’un Hitchcock confronté à l’échec, tant sur le plan artistique que personnel.
Un enchantement esthétique
Entouré de son équipe technique habituelle, Christophe Lidon signe un objet théâtral remarquable. Il entraîne le spectateur sur plusieurs plans à la fois : dans l’esprit du maître du suspense et au cœur des images suscitées par la lecture de Mary Rose. Le voyage en train, l’île mystérieuse des Hébrides, la maison des parents traversant le temps, surgissent en une succession de fondus enchaînés. Lorsque l’action revient à la réalité, dans la suite du palace, l’esthétique demeure celle d’un cinémascope aux couleurs somptueuses. Tout concourt à recréer l’univers des films d’Alfred Hitchcock.
Un trio d’experts

Silhouette massive, regard de prédateur ou d’enfant capricieux, Éric Prat possède les nuances nécessaires pour incarner le réalisateur. Sa prestation de cet ogre aux pieds d’argile est marquante. Brindille blonde et fragile, Mélanie Page est très convaincante en Tippi Hedren. Ses regards apeurés ou plein d’incompréhension expriment admirablement les tourments que lui fait subir le réalisateur. Docile lorsqu’elle suit ses indications pour le personnage de Mary Rose, elle n’hésite pas à se rebeller quand il s’attaque à sa personne.
Dans le rôle de la scénariste qui connaît les rouages du métier, Marjorie Frantz impressionne par son sens de la rupture et la richesse de sa palette de jeu. Cette femme de caractère n’hésite pas à rabrouer le maître, tout en prenant la défense de la « blonde masochiste ». Formant un ensemble parfait, tous font entendre la partition de cette pièce qui, à l’image d’une musique de film hitchcockienne, accompagne la comédie du pouvoir, l’élan de la création et le drame de l’emprise.
Hitchcock et Mary Rose, de Michael Sadler
Théâtre des Gémeaux Avignon – Festival Off Avignon
Du 4 au 25 juillet 2026
Durée 1h20.
A partir du 3 septembre 2026 au Théâtre de l’Œuvre – Paris.
Mise en scène et scénographie : Christophe Lidon
Avec : Mélanie Page, Éric Prat, Marjorie Frantz
Assistante mise en scène : Mia Koumpan
Lumière : Cyril Manetta
Costumes : Jean-Daniel Vuillermoz
Musique : Cyril Giroux
Vidéo : Leonard.



