Comme toujours, c’est l’histoire de X (Sam) qui aime Y (Kate) qui aime Z (le frère de Sam). Autrement dit, c’est le bordel. Celui des amours déçues et des corps impatients. Et pour cause, ils n’ont que 16, 18 et 20 ans, ces corps. De quoi faire d’eux une chaire à leçons sous la plume de l’autrice Rhiannon Collett, pour la première fois jouée au Festival Off Avignon. Des apprentissages à la schlague, inculqués à coup de claques sur les fesses et de couteaux dans les cœurs. Parce que c’est la vie, et que c’est comme ça qu’elle commence, une fois échappés les rêves d’enfance.
Des vies à tiroirs

Des rêves déçus, c’est ça la vie ? Pas que. Chez Collett, vue par les yeux de la metteuse en scène Véa, elle est aussi un genre de commode à tiroirs. Des casiers plein de larmes qui arrosent les sels de l’existence. Les larmes de l’amour, d’abord, cet idéal qui court comme un poulet sans tête sur le champ de bataille de la vie de Sam.
Et pour cause, trahie par son propre frère, qui lui enlève son aimée, la jeune femme traîne son spleen et perd son idéal. Une peine de cœur en forme d’universel adolescent qui arrose donc les graines du continent, lui aussi universel, de la jalousie. « Tu quoque mi fili » disait César, « Tu quoque mi frérot » pourrait envoyer Sam à son frère, Caïn de son cœur et premier assassin de ses rêves. Ou l’acte I de l’apprentissage de la vie. Une déception qui forge l’âme et fait l’humain.
Mais c’est du théâtre, alors sonne l’heure de l’acte II. Celui de l’apprentissage ultime, le plus grand de tous les salauds qui ruine à lui seul un autre rêve, celui de l’idéal en personne. Ou quand vivre ne suffit plus. C’est en tout cas le sentiment qui traverse les personnages quand la sœur de Kate est victime d’une agression irréparable. L’occasion pour le trio d’éprouver pour la première fois l’impossibilité de la justice chez Sapiens.
Rien de nouveau sous le soleil, si ce n’est qu’à filer la métaphore biblique et à lire le Deutéronome, c’est de Dieu que Caïn et Abel devront faire le deuil. Car dans les textes, point de justice égale pas de Dieu, et donc plus de sens. Mais heureusement, toute pièce a deux faces, et même une tranche. Tuer l’idéal justicier pourrait ainsi arroser son inverse. La naissance dans le cœur des ados d’une bataille ad vitam pour la résurrection du juste. Ou quand l’idéal renait de ses cendres.
Attrape-cœurs du XXIe siècle

Suite et fin, c’est l’acte III. Défait, le club des trois est en errance le cœur meurtri, arraché même. Littéralement. C’est d’ailleurs tout le sel du texte qui se joue ici. L’arrachement du cœur comme basculement vers le genre. Tout son intérêt autant que sa limite, tant l’économie de moyens dans laquelle il est adapté ne lui permet pas de retranscrire le geste au plus précis de son intention. Le jeu des lumières et le travail du son ne suffisent à plonger le spectateur dans l’univers voulu. Quelques néons en hémicycle et des nuages de fumée ne parviennent à faire ressentir l’étrange. Ce d’autant que la scénographie et le jeu de Pénélope Ducharme viennent aussi contrecarrer le geste. Trop réaliste, ce brancard symbole d’une opération à cœur ouvert. Trop littéral, le jeu de la comédienne.
Mais après tout est-ce bien grave ? Est-ce ici que se trouve l’intérêt de la pièce ? Attrape-cœurs du XXIe siècle, elle n’en a pas le style mais néanmoins fait sens, à l’image du roman de Salinger. Une histoire cathartique pour le jeune public qui viendra l’écouter à La Manufacture d’Avignon, avec un finish pas si sombre en guise de morale. Car oui, dans l’histoire du trio, les cœurs sont arrachés mais continuent de flotter dans l’eau, ou de glisser sur la neige. Autrement dit l’espoir est mort, vive l’espoir !
J’ai jamais… de Rhiannon Collett
Du 4 au 21 juillet 2026 à La Manufacture dans le cadre du Festival Off Avignon
Durée: 55mn
Texte – Rhiannon Collett
Mise en scène de Véa
Interprétation – Pénéloppe Ducharme
Traduction – Pénéloppe Bourque
Création son – Sarah Magnan
Création lumière – Martin Sirois



