Comment êtes-vous venu au spectacle vivant ?
Inbo Lee : Je suis d’abord un musicien traditionnel coréen. Je joue du daegeum, une grande flûte traversière en bambou dont le nom signifie « grand bambou ». Mon père est calligraphe. Il connaissait un moine, lui-même proche de celui qui allait devenir mon professeur de flûte, et c’est ce professeur qui a proposé à mon père que j’apprenne l’instrument. J’ai étudié trois ans dans un lycée professionnel de musique traditionnelle, puis à l’université, à Séoul, une dizaine d’années en tout. Étudier l’art reste possible en Corée, mais la tradition demeure un domaine rare. Très peu de personnes choisissent la musique ou la danse traditionnelles. Je suis ensuite parti en France, où j’ai étudié le théâtre à l’université Paris 8 jusqu’au master 2.
Votre passage par la France a-t-il changé votre regard sur la tradition ?

Inbo Lee : Absolument. Durant mes années à Paris 8, mon quotidien consistait surtout à voir des spectacles. Les tarifs étudiants et la richesse culturelle parisienne m’ont permis de traverser une multitude de formes artistiques. Cette diversité m’a poussé vers des questions fondamentales. Qu’est-ce qui importe vraiment lorsqu’on crée un spectacle ? Dans quelle direction porter le geste créateur ? Avant la France, après dix ans de formation rigoureuse, mon obsession restait la virtuosité technique, la maîtrise parfaite de mon instrument. Le spectacle devait être « bien fait ». La France a déplacé ce regard. Aujourd’hui, l’essentiel n’est plus seulement la virtuosité, mais le sens. Qu’avons-nous à raconter ? Qu’avons-nous à dire au monde ?
Qu’est-ce qui vous a donné envie de créer votre premier spectacle ?
Inbo Lee : Je voulais partager le traditionnel avec les gens d’aujourd’hui. Cette première création est née en France et je souhaitais aussi la faire découvrir à un public étranger, parisien. J’ai réuni deux musiciens électroacoustiques parisiens et trois musiciens traditionnels coréens. Le spectacle s’appelait Relation. Il n’y avait pas de mouvement, seulement des images filmées en amont.
Qu’est-ce qui constitue le moteur de vos créations ?
Inbo Lee : En tant qu’artiste issu de la tradition, je voulais créer à partir d’elle. Mais m’en tenir au traditionnel ne m’intéressait pas vraiment. Je cherchais à voir et à entendre autrement quelque chose de cette tradition coréenne. Ce n’était pas facile. J’ai commencé à retirer des éléments, à mêler le traditionnel à d’autres formes artistiques. Le moteur de mon travail reste toujours le même. Une question me guide : comment voir réellement le traditionnel ? Parce qu’il est beau, précieux, mais il demeure à distance. Il n’est facile ni à approcher ni à apprécier.
Cette distance existe-t-elle aussi en Corée, et qu’est-ce qui vous pousse à continuer de le faire entendre ?
Inbo Lee : Oui. Avec le temps, très peu de personnes l’écoutent encore, s’y intéressent ou s’y ouvrent. Si je continue malgré tout, c’est que j’ai commencé très jeune, que j’ai grandi avec cet apprentissage. C’est lui qui me donne envie de créer et de partager cette tradition.
Comment faire entrer cette tradition dans le présent, vous qui la décrivez comme un art « parfait » ?

Inbo Lee : Nous la déconstruisons, puis nous la reconstruisons. Nous ouvrons un espace où la tradition et la modernité peuvent se rencontrer. Si je la déconstruis, c’est justement parce que sa perfection la rend « imperméable » et extrêmement difficile d’accès pour le public contemporain. Même après plus de dix ans d’étude et de pratique, je trouve que le répertoire traditionnel brut reste parfois complexe à écouter et à regarder aujourd’hui. En isolant ses éléments un par un, de manière plus « généreuse et accueillante », nous pouvons créer un véritable espace de rencontre avec le public. Deux questions m’accompagnent alors sans cesse. Quelle parole puis-je transmettre aujourd’hui par la tradition ? Et que pouvons-nous réellement partager ensemble ?
Déconstruire, est-ce alors une manière de transmettre, et qu’aimeriez-vous faire découvrir au public d’Avignon ?
Inbo Lee : Je ne cherche pas tant à conserver qu’à rendre cette tradition plus accessible, plus facile à partager. En la déconstruisant et en la mêlant à d’autres formes, nous exprimons nos sentiments et nous disons quelque chose de notre époque. Sur scène, tout part du traditionnel. Le public verra les costumes, entendra les rythmes anciens. Nous commençons avec le yeonhee dans sa forme la plus traditionnelle, puis tous les éléments se déconstruisent progressivement. Nous en conservons une sorte d’ADN avant de reconstruire à partir de lui avec des mouvements de danse contemporaine. Une interrogation traverse toute la pièce. Que peut encore faire aujourd’hui un corps traditionnel ?
Que reste-t-il du yeonhee une fois que tout a été déconstruit et réinventé ?
Inbo Lee : Ce travail de déconstruction et d’épuration était nécessaire pour créer un vide dans lequel d’autres formes artistiques puissent s’immiscer. Il s’agissait de demander à la tradition de suspendre sa virtuosité brute, pour investir toute son énergie dans la collaboration. En poussant cette logique de dépouillement à l’extrême, nous atteignons un point de rupture. Si nous retirons un élément de plus, cela cesse d’être de la tradition. C’est ainsi que nous avons trouvé notre ADN. Dans le yeonhee, cet ultime noyau irréductible se nomme le « Gulshin » (굴신), un mouvement vertical de flexion et d’extension du corps. De cette pulsation verticale naissent tous les mouvements, y compris la rotation du Sangmo, le chapeau à ruban. C’est d’ailleurs par ce geste précis que s’ouvrent certaines scènes du spectacle.
Pourquoi KIN : Yeonhee Project I ? Est-ce le début d’un cycle ?
Inbo Lee : Oui, il s’agit bien d’un cycle en mouvement. KIN : Yeonhee Project I a été créé en 2021. Comme vous l’avez deviné, cette pièce a initié une recherche au long cours, poursuivie en 2023 avec le second volet, OffOn : Yeonhee Project II, dont la démarche fait écho à nos explorations actuelles.
Comment avez-vous composé le travail avec les quatre interprètes et la musique est-elle née avec le mouvement ?

Inbo Lee : Les quatre interprètes sont issus soit du yeonhee traditionnel, soit de la danse contemporaine. Nous avons commencé par de longs ateliers d’échanges croisés, où chacun enseignait sa discipline aux autres. Les musiciens traditionnels transmettaient leurs rythmes et leurs codes physiques aux danseurs, tandis que les danseurs contemporains partageaient leurs techniques de conscience corporelle et leurs principes de mouvement. La musique, elle, a été composée avec Joo Joon-young, un compositeur basé en France, de manière organique. Nous avons d’abord posé, lui et moi, les bases musicales de la structure, et c’est à partir de cette matière sonore que la chorégraphie s’est tissée et affinée au fil des répétitions.
Que représente Avignon pour vous et pour cette création ?
Inbo Lee : J’ai consacré dix ans de ma vie à la musique traditionnelle en Corée avant de venir en France étudier les arts du spectacle et la mise en scène. Le Festival d’Avignon résonne donc en moi de façon immense. Je me souviens de mon arrivée en 2010. Découvrir Avignon et ses spectacles si radicaux, si expérimentaux, a été un véritable choc esthétique. Je me demandais alors qui étaient ces artistes capables de créer de telles œuvres, et si j’aurais un jour la chance de participer à cette fête, même modestement. Seize ans après ce premier choc, revenir à Avignon comme metteur en scène pour y présenter mon propre travail est pour moi une joie et une émotion indescriptibles.
Comment ce travail est-il reçu aujourd’hui en Corée, et y trouve-t-il des soutiens ?
Inbo Lee : Les retours sont très chaleureux, notamment du côté de la critique, qui salue une œuvre à la fois hautement expérimentale et d’une grande exigence artistique. À l’origine, le yeonhee est un art né et épanoui dans la rue. Nous l’avons d’abord réinventé et épuré pour la boîte noire du théâtre, avant de le ramener vers l’espace public. La question de la place que peut encore occuper cette pratique dans l’espace urbain contemporain demeure au cœur des recherches de Liquid Sound. C’est pourquoi la pièce tourne beaucoup en Corée, dans les théâtres nationaux comme dans les festivals d’arts de la rue. Plusieurs fondations soutiennent par ailleurs les artistes issus de la tradition. Elles financent les créations, les tournées et les déplacements à l’étranger.
Pourquoi est-il essentiel, selon vous, de faire vivre les arts traditionnels plutôt que de les laisser au patrimoine ?

Inbo Lee : Conserver le patrimoine en l’état reste nécessaire, bien sûr, mais une eau qui stagne finit toujours par s’asphyxier. Je crois profondément qu’une tradition se porte mieux lorsqu’elle reste en mouvement, lorsqu’elle accepte de se frotter au présent pour évoluer. Et puis, pour être tout à fait honnête, redonner vie à cette matière, la faire bouger et vibrer aujourd’hui, voilà ce qui me passionne le plus. C’est là que je trouve mon plaisir d’artiste.
Que souhaitez-vous transmettre avec ce spectacle ?
Inbo Lee : Le traditionnel pour vivre aujourd’hui. Cette formule résume le spectacle, mais elle ne dit pas tout. Faire dialoguer l’art traditionnel et la danse contemporaine raconte avant tout « l’acte d’être et de faire ensemble ». Pour que notre tradition s’ouvre à d’autres disciplines et rencontre le public d’aujourd’hui, une véritable posture d’écoute est nécessaire. C’est cette disponibilité, cette manière d’accueillir l’autre, que nous souhaitons partager avec les spectateurs.
KIN: Yeonhee Project I – 긴: 연희해체프로젝트 I de Liquide Sound
Création 2021
Festival d’Avignon
du 8 au 11 août 2026
durée 1h
Avec Sohee Gim, Seho Park, Eungyo Son, Myongmo Yi
Mise en scène et direction artistique d’Inbo Lee
Musique de Juneyoung Joo
Chorégraphie de Juyoung Shim
Scénographie de Hwisoon Lee



