Manuel Roque © Manuel Roque

Manuel Roque : « Traverser l’épreuve à deux donne une portée beaucoup plus lumineuse »

Dans le cadre du Festival Off Avignon, le chorégraphe et interprète québécois présente, aux Hivernales CDCN, Bang Bang, un solo transmis au jeune danseur Nils Levazeux et devenu aujourd'hui un duo d'endurance et de virtuosité. Rencontre.
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Bang Bang est d’abord né comme un solo. Comment est-il devenu un duo ?

Manuel Roque : À l’origine, je souhaitais travailler autour de la notion de performance, autant dans le sens du dépassement physique que dans celui de la représentation devant un public. La pièce a rencontré un beau succès et j’ai beaucoup tourné avec elle, jusqu’au moment où il est devenu difficile de continuer à la danser tant son exigence physique est importante. 

Après la pandémie, j’ai eu envie de transmettre le solo à Niels Levazeux, un jeune danseur rencontré lors d’un cours que je donnais. En travaillant la partition avec lui, je me suis rendu compte qu’à deux, une tout autre charge apparaissait dans la proposition chorégraphique. Cela soulignait l’idée que traverser l’épreuve accompagné plutôt que seul, lui donnait une portée beaucoup plus lumineuse.

Qu’est-ce qui a nourri ce solo à l’origine ?
© Julie Artacho

Manuel Roque : C’était avant tout une exploration du mot « performance » dans ses deux sens, la prouesse physique et l’acte de se donner en représentation. Au départ, mon regard était assez critique. J’observais une société qui demande toujours davantage, où chacun est sous pression, doit produire, livrer, répondre à des exigences sans cesse croissantes. Je le vois dans mon métier de danseur, dans l’enseignement aussi, où la pression sur les étudiants et les professionnels ne cesse d’augmenter. Jusqu’où va-t-on pousser cette logique ?

Je ne voulais toutefois pas rester dans une simple critique sociale. Il existe aussi un véritable terrain d’épanouissement dans l’entraînement, la répétition, l’effort, quelque chose qui génère du plaisir, des endorphines, une satisfaction physique très concrète. J’ai donc cherché à faire coexister ces deux dimensions dans la pièce, sa portée sociale et politique d’un côté, le plaisir somatique produit par l’effort de l’autre. Comme toujours dans mon travail, j’essaie de créer des espaces ouverts, poreux, dans lesquels chacun peut projeter son vécu et son état émotionnel du moment.

Qu’est-ce qui vous a convaincu de choisir Niels Levazeux pour transmettre cette partition ?

Manuel Roque : Il faut d’abord qu’il y ait des affinités. En le regardant travailler, j’ai découvert un danseur doté d’un grand sens de l’athlétisme mais aussi d’une réelle finesse. La partition est très musicale, avec un travail très précis du rythme et des appuis. Il fallait une sensibilité particulière à cet endroit-là et il l’avait.

Je suis également attentif au risque de la blessure, car la pièce est extrêmement exigeante. Niels possède une préparation physique solide qui fait partie intégrante de son mode de vie. Enfin, nous avons tout simplement pris plaisir à travailler ensemble. J’aimais sa manière de s’engager dans l’effort, à la fois saine et très mature malgré son jeune âge.

Comment s’est déroulée la transmission ?
© Juraj Žilinčár

Manuel Roque : La partition était déjà écrite, ce qui a facilité les choses. Tout est fixé dans le vocabulaire chorégraphique. Il n’y a aucune place pour l’improvisation. L’interprétation se joue dans la façon de livrer la partition, non dans son contenu. Niels a d’abord appris le solo. La véritable phase de création a commencé lorsque nous avons décidé d’en faire un duo.

Nous avons choisi de travailler à l’unisson. Cette option crée une tension particulière, car la partition devient de plus en plus complexe au fil du temps. Arrive un moment où il est presque impossible de traverser la pièce sans commettre d’erreur. À deux, cette tension s’amplifie. Si Niels se trompe, j’essaie de comprendre où il se trouve pour le rejoindre. S’il se perd, il cherche à retrouver ma trace. Cette dynamique m’intéressait énormément. Une fois la matière maîtrisée, nous avons construit ensemble toute la dramaturgie du duo sur les quarante-cinq à cinquante minutes que dure la pièce.

C’est donc un véritable duo. Une troisième interprète, Raphaëlle Renucci, figure également au générique. Comment fonctionne cette alternance ?

Manuel Roque : C’est la première fois que nous faisons face à un volume de représentations aussi concentré. Dix spectacles en onze jours, avec une seule journée de repos au milieu, c’était trop exigeant pour deux interprètes seulement. Nous avons donc organisé des auditions avec Niels à l’automne dernier et recruté Raphaëlle, qui termine actuellement l’apprentissage de la partition.

La majorité des représentations sera assurée par Niels et moi, mais Raphaëlle participera à quatre d’entre elles. Elle est également là en cas de blessure. Je trouvais intéressant qu’une femme rejoigne l’aventure. Cela permet de dégenrer un peu la proposition et de rappeler que l’effort ou la virtuosité technique ne sont pas réservés qu’aux interprètes masculins. Sa présence apporte un regard neuf à la pièce.

La thématique de Bang Bang me fait penser au travail de Catherine Gaudet notamment dans Les Jolies choses. Est-ce une préoccupation partagée ?
© Juraj Žilinčár

Manuel Roque : Nous sommes très proches et nous partageons des préoccupations communes. En revanche, nous ne travaillons pas l’affect de la même manière. Catherine plonge ses interprètes dans une intensité émotionnelle très forte, ce que je trouve magnifique. De mon côté, je privilégie davantage la retenue et la sobriété.

Il existe peut-être aussi une différence de positionnement. elle travaille depuis une place de chorégraphe extérieure au plateau. Cela lui permet une écriture chorégraphique extrêmement fine. Moi, je crée depuis l’intérieur, en tant qu’interprète. Cette position produit d’autres forces, mais aussi certaines limites. Et je nourris en fait une admiration profonde pour le travail et la démarche de Catherine.

Est-il important pour vous d’être encore au plateau ?

Manuel Roque : C’est une question qui m’accompagne beaucoup actuellement. j’ai quarante-cinq ans et mon corps commence à rencontrer certaines limites, surtout dans des pièces aussi exigeantes. J’ai commencé comme artiste de cirque avant de devenir interprète, et pour moi la création chorégraphique passe avant tout par une expérience physique. J’ai besoin de traverser la matière avec mon propre corps.

Progressivement, je commence à transmettre davantage. L’arrivée de Niels dans la pièce, puis celle de Raphaëlle, participent de cette évolution. Une transition est en cours, même si je reste aujourd’hui très attaché à la posture d’interprète.

Vous avez eu une longue carrière d’interprète. Quelles rencontres ont nourri votre grammaire chorégraphique ?

Manuel Roque : Lorsque j’ai commencé à créer, j’essayais justement de me débarrasser des signatures qui avaient marqué mon corps. Puis j’ai compris que notre identité se construit aussi à partir de ces traces laissées par les autres.

J’ai dansé pour Marie Chouinard. Cela laisse forcément une empreinte. Daniel Léveillé, disparu récemment, a lui aussi profondément nourri mon parcours. Son exigence et sa rigueur dans la position d’interprète ont été extrêmement inspirantes. Benoît Lachambre et Paul-André Fortier ont également compté pour moi, chacun à sa manière a laissé sa marque.

Il y a aussi toute la vitalité de la création québécoise actuelle. Des artistes comme Dana Michel, Catherine Gaudet ou Clara Furey contribuent à un environnement particulièrement stimulant. Et les jeunes générations qui arrivent aujourd’hui apportent une énergie et une effervescence très enthousiasmantes.

Venir jouer à Avignon depuis le Canada, est-ce compliqué ?
© Julie Articho

Manuel Roque : Notre contexte de diffusion est très différent de celui de la France. Ici, le réseau est si développé qu’une compagnie peut tourner sans jamais quitter le territoire. Au Canada, il est plus limité, sur un espace immense et avec moins de moyens de soutien. Nous sommes donc naturellement amenés à nous tourner vers l’Europe.

J’ai la chance de tourner régulièrement en Allemagne, en France, en Espagne ou en Italie. Cela demande beaucoup d’organisation et un important travail de recherche de financements, mais cela reste possible.

Et dans quel contexte économique crée-t-on aujourd’hui au Canada ?

Manuel Roque : La situation demeure complexe. Certains producteurs européens me disent que nous bénéficions d’un système de soutien remarquable, et ce n’est pas totalement faux. Nous avons trois niveaux de financement public : municipal, provincial et fédéral. Cela offre plusieurs possibilités d’appui.

En revanche, nous ne disposons pas d’un véritable filet social pour les artistes. Si un artiste ne travaille pas, il doit trouver un autre emploi pour vivre. Cette réalité crée une forte pression sur la production, car c’est elle qui génère les revenus. Les temps de recherche, les espaces d’expérimentation sans finalité immédiate, sont plus difficiles à défendre dans ce contexte.

Je suis davantage préoccupé aujourd’hui par les financements qui tendent parfois à s’organiser autour de critères très précis de productivité ou de cases à cocher. Cela risque d’appauvrir la diversité des démarches artistiques. Un écosystème culturel sain repose sur sa pluralité. Les organismes de soutien ont une responsabilité à cet égard. Or je ne suis pas certain que nous allions toujours dans cette direction actuellement.


Bang Bang de Manuel Roque
Les Hivernales CDCN dans le cadre d’On (y) danse aussi l’été ! et du Festival Off Avignon

Du 10 au 20 juillet 2026
durée 50 min

Chorégraphie et création sonore de Manuel Roque
Avec Nils Levazeux et Raphaëlle Rennuci en alternance avec Manuel Roque ou Nils Levazeux
Costumes de Marilène Bastien
Direction technique – Olivier Chopinet
Création lumière – Olivier Chopinet & Karine Gauthiert
Collaboration artistique – Lucie Vigneault

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