Pourquoi avez-vous décidé de faire le Festival Off Avignon ?
Sophie Cusset : Pour que ce spectacle « extra ordinaire » continue de jouer. Pour que la vie et le théâtre soient plus forts que la maladie. C’est un grand spectacle avec des grands acteurs. Nous avions décidé d’aller à Avignon, en janvier dernier. Gilles était emballé par cette idée. Parce qu’il est un homme de théâtre et que je suis une femme de théâtre. J’ose penser que Voyage en Ataxie lui a permis de rester vivant plus longtemps qu’il n’aurait dû l’être. Il a vécu presque neuf années avec cette maladie neurodégénérative. En janvier nous décidons d’aller à Avignon et il meurt trois semaines après. J’ai eu un grand moment de flottement puis je me suis dit qu’il fallait continuer. Parce qu’il faut aussi que ces maladies soient connues. Que l’on comprenne comment on vit avec une telle maladie et que l’on réalise pourquoi le théâtre a une force salvatrice.
Au vu des spectacles de votre compagnie, notamment Wonder woman enterre son papa, peut-on dire que, pour vous, l’humour est une arme de guerre absolue pour vous ?

Sophie Cusset : Le rire et l’humour sont des boucliers contre le chagrin et la tragédie. Ce qui m’intéresse et me touche, c’est le moment où le rire bascule dans le tragique. Là, nous n’avions pas à prendre en charge dans le jeu la dimension tragique, puisqu’elle est intrinsèque au sujet de la pièce. Nous avons toujours voulu que la vie soit plus forte que tout ce que le théâtre nous permettait. Son texte est vertigineux absurde, hilarant, vrai et faux. Couple de vie et de scène, notre compagnie qui a 35 ans cet été a toujours brandi le rire, le grand burlesque et les débordements tragiques comme une arme pour affronter la vie.
Malgré la maladie, Gilles Ostrowsky était sur scène…
Sophie Cusset : Le spectacle a bientôt six ans. Au tout début, Gilles se posait la question s’il devait être ou pas sur scène. Il jouait sur scène Gilles Ostrowsky l’auteur. Son propre personnage est interprété par Thomas Blanchard. Ce spectacle est une vaste mise en abîme. Au fur et à mesure, on s’est retrouvé à jouer avec le réel, le vrai, le faux. Où en était-il dans sa maladie, où en étions-nous dans le théâtre ? Le spectacle a vraiment évolué. On a suivi un peu le souffle et les gestes de Gilles. Quand on l’a joué au T2G, il y a deux ans, Gilles voulait se faire remplacer. L’équipe l’a poussé à continuer, il a joué et transcendé son handicap. L’idée était de continuer à faire rêver, que le rire et le théâtre soient un bouclier contre la maladie. L’année dernière au théâtre des Célestins, Gilles n’était plus sur scène, mais présent en bord plateau. Notre fils Léon, qui est acteur, a repris un rôle dans le spectacle. Les performances de ses créatures apportent la dimension clown et cabaret si cher à la compagnie.
Et à Avignon, Gilles sera là sans être là ?
Sophie Cusset : Toute la présence de l’auteur réside dans son journal de bord de la maladie, son rapport à la famille. Le texte, projeté sur des matelas, s’écrit et se dégrade au fur et à mesure du spectacle. Un des symptômes de la maladie est que Gilles ne pouvait plus écrire ni parler. Dans Voyage, il y a un texte où il fait des fautes de frappe et où il invente une langue nouvelle. Une langue poétique où il manque des signes, où l’orthographe n’existe plus. C’est étonnant parce que le clown de Gilles mélangeait les mots, pataugeait dans les textes ! Il ne savait pas ce qui allait lui arriver. Aux Célestins à Lyon, il disait cette dernière phrase : « Il y a quelqu’un ? », et ça, on l’a gardé.
Même si vous parlez d’une certaine maladie, de symptômes précis, cela fait sens avec les autres maladies et handicaps. Le théâtre possède cette force énorme d’ouvrir à l’universalité…

Sophie Cusset : C’est vraiment un endroit où les émotions, la vie et la jubilation sont exacerbées. La maladie devient matière à jouer. Pour les pertes d’équilibre, nous voulions que le décor prenne en charge cela. Yvan Clédat et Corinne Petitpierre, les scénographes, ont imaginé dix-huit matelas gonflables sur lesquels les acteurs évoluent. Au départ les matelas sont rangés puis le chaos du plateau devient le miroir de l’évolution fulgurante de sa maladie. Thomas Blanchard, Grégoire Œstermann et Léon Ostrowsky sont des acteurs virtuoses, des grands sensibles qui jubilent et rendent les scènes hilarantes et bouleversantes.
L’autre soir, j’ai reparlé du spectacle avec mes étudiants en théâtre. Tous ont évoqué les fous rires qu’ils avaient eus, sans évoquer la maladie. Ils me parlaient d’une explosion du quatrième mur et de la performance d’acteur. Ce spectacle a une saveur particulière, parce qu’il est cent mille fois vivant, qu’il flirte avec la mort, se joue d’elle et la défie dans un dialogue qui passe par le théâtre, la danse et la joie. On va à Avignon parce qu’on aime ce spectacle plus que tout. C’était vraiment le désir de Gilles que l’aventure continue sans lui. On continue à jouer pour lui, pour nous, parce que nous sommes des artistes et que l’on ne sait pas faire autre chose. C’est le chaos, continuons à rêver.
Voyage en Ataxie de Gilles Ostrowsky
Spectacle vu en mai 2023 au T2G – Centre dramatique national de Gennevilliers
11 · Avignon – Festival Off Avignon
Du 4 au 23 juillet 2026
Durée 1h15.
Mise en scène de Gilles Ostrowsky et Sophie Cusset (compagnie Octavio).
Avec Thomas Blanchard, Grégoire Œstermann, Léon Ostrowsky.
Chorégraphie de Sylvain Riéjou.
Scénographie d’Yvan Clédat.
Costumes de Corine Petitpierre.
Lumières de Marie-Christine Soma.
Création sonore de Dayan Korolic.
Texte paru aux Éditions Esse que.



