C’est la fin, le tout dernier acte. Après avoir créé l’électrochoc à Avignon en 2023 avec A Noiva e o Boa Noite Cinderela, Carolina Bianchi referme sa trilogie des chiennes en s’attaquant à ce qu’elle considère comme l’acte le plus violent qui soit, écrire. Après le viol et les mécanismes du patriarcat, le champ de bataille se déplace vers la création elle-même. Écrire consiste ici à s’arracher à soi, à mettre au monde une œuvre dans la douleur et à accepter qu’elle vous vide autant qu’elle vous constitue.

Chez la metteuse en scène, la création n’a rien d’un geste romantique. Elle tient d’un mal qu’il faut traverser jusqu’au bout, quitte à s’y perdre. C’est précisément cette violence qu’elle met en partage dans un spectacle où la littérature, la chair et le sang finissent par parler une même langue.
Fragmenté, éclaté, le spectacle avance par blocs, tels des cahiers ouverts puis refermés ou des brouillons jetés au plateau dans le désordre fécond de la pensée. L’artiste donne littéralement corps à l’acte de création. Vêtue de noir, en maîtresse de cérémonie de son propre geste, elle orchestre à distance, observe, commente, tandis que ses interprètes occupent le cœur d’un dispositif quasi chaotique, véritable big bang artistique dont chaque déflagration engendre une image nouvelle.
La chair avant les mots
Comme toujours chez Carolina Bianchi, les images parlent avant le langage. Elles frappent avec une puissance que les mots peinent parfois à atteindre. Dans un prologue sans parole, les interprètes, les yeux bandés, offrent leurs corps nus au regard, abandonnés à l’observation du public. Ce n’est qu’après cette traversée des corps que surgissent les mots. Ceux d’Hilda Hilst, bien sûr, mais ceux aussi d’Emily Dickinson et tant d’autres encore qui ont fait de leur corps et de leur sang la matière de leur œuvre. Carolina Bianchi convoque également le souvenir de l’un de ses pairs, Alberto Greco, figure tutélaire de l’acte auto-destructeur, qui transforma son suicide en ultime geste créatif. Après avoir absorbé tous les somnifères présents chez lui, il écrivit jusqu’à perdre connaissance avant de tracer, sur sa main, le mot « fin ». Cette image vertigineuse, qui surgit tard dans la représentation, irrigue rétrospectivement l’ensemble.
Car c’est bien de cela qu’il est question, de l’œuvre ultime, de la douleur d’écrire, des liens troubles qui unissent écriture et sexualité, désir et destruction, sadisme et masochisme. Carolina Bianchi signe ce troisième chapitre comme un acte d’auto-sabotage, à l’instar de ceux de la cubaine Tania Brugera, qui, en pleine performance, presse contre sa tempe le canon d’un revolver chargé d’une seule balle, comme si l’écriture portait en elle la promesse de son propre échec.
Rouge vif

S’il fallait résumer Uma Luz Cordial en une couleur, ce serait le rouge. Il flamboie sur les immenses écrans qui enveloppent le plateau, teint les costumes, sature progressivement les lumières. Il gicle surtout du sang que Carolina Bianchi fait réellement couler lorsqu’elle entaille sa main comme pour extraire de son propre corps l’encre ultime de la création.
Chez Carolina Bianchi, écrire ne relève ni de la thérapie ni de la confession. Écrire ne répare rien. Écrire n’espère pas davantage de lecteurs. L’écriture s’impose parce que vivre autrement devient impossible et créer demeure la seule manière d’exister pleinement. La littérature apparaît comme une hémorragie volontaire, une nécessité qui consume autant qu’elle construit.
Jusqu’au point de rupture
Le plateau devient alors le théâtre de visions d’une beauté vénéneuse. Les corps s’entrelacent, s’empilent, se fondent les uns dans les autres au sein de longues bacchanales où l’organique côtoie le sacré. À l’image d’une Marina Abramović ou d’une Angélica Liddell, Carolina Bianchi engage son propre corps dans le processus créatif autant que celui de ses interprètes. Puis cette image, sublime, évocatrice : au-dessus d’elle, dans l’alcôve d’un balcon, apparaissent chanteurs et chanteuses, torses à demi dénudés, entonnant à cappella Because the night de Patti Smith. Peu à peu, une pluie de plumes rouge écarlate tombent lentement sur l’artiste quasi extatique. L’image, d’une beauté saisissante, ne cesse d’annoncer la blessure sous une douceur apparente.
Après avoir construit le premier chapitre sous l’emprise de la « drogue du violeur », elle pousse ici encore plus loin l’engagement physique. Entre masturbation et autres gestes sexuels, simulés ou réels, la frontière demeure volontairement poreuse. Il ne s’agit plus seulement de dénoncer les violences patriarcales, mais d’interroger ce qu’elles produisent jusque dans l’acte même de créer.
Cette outrance atteint son paroxysme lorsqu’elle donne à entendre le roman pornographique d’Hilda Hilst, dans lequel une fillette de huit ans raconte ses fantasmes sexuels, tandis qu’une marionnette blanche et rose figure l’instrumentalisation de son corps d’enfant. La séquence, volontairement interminable, voire insupportable éclaire moins la provocation de l’écrivaine qu’elle n’en révèle la stratégie : secouer un monde littéraire corseté par ses propres codes sexistes, quitte à s’y brûler soi-même.

C’est pourtant là que le spectacle vacille. Carolina Bianchi semble parfois s’enfermer dans son propre dispositif. Les images demeurent d’une puissance plastique exceptionnelle, mais certaines séquences s’étirent jusqu’à perdre leur nécessité dramaturgique, comme si le geste d’auto-sabotage qu’elle revendique contaminait également la forme du spectacle. Cette démesure fait aussi sa singularité. Carolina Bianchi refuse obstinément l’efficacité, le confort ou la séduction. Elle préfère consumer son œuvre sous nos yeux plutôt que de la rendre aimable.
Une même quête d’absolu
Il reste néanmoins une puissance rare chez Carolina Bianchi qui possède cette capacité peu commune à changer la littérature en matière vivante, en organisme traversé de désir, de violence et de sang. À cet égard, sa démarche rejoint celle de Julien Gosselin dans la Cour d’honneur. Tous deux plongent au cœur d’un brasier littéraire pour y chercher moins des réponses que des points de combustion. Ils partagent cette conviction que les grandes œuvres ne s’admirent pas à distance, mais qu’elles s’éprouvent physiquement, jusqu’à mettre en jeu le corps de celles et ceux qui les portent.
Avec Uma Luz Cordial, Carolina Bianchi clôt sa trilogie sans rien céder de son intransigeance, quitte à être incomprise. Ni manifeste féministe, ni simple exploit d’endurance, son spectacle explore le prix à payer pour créer lorsque l’on refuse les récits dominants. L’œuvre se révèle excessive, parfois jusqu’à l’épuisement, mais traversée de visions incandescentes, qui rappellent qu’écrire n’est peut-être rien d’autre que d’accepter de souffrir pour continuer à exister.
Uma Luz Cordial, Capítulo III da Trilogia Cadela Força, de Carolina Bianchi
Opéra Grand Avignon – Festival d’Avignon
du 5 au 7 juillet 2026
durée 2h30
Tournée
19 septembre au 1er octobre 2026 à l’Odéon Théâtre de l’Europe (Paris, France) dans le cadre du Festival d’Automne
Avec Rodrigo Andreolli, Larissa Ballarotti, Carolina Bianchi, Lucas Delfino, Joana Ferraz, Flow Kountouriotis, Fernanda Libman, Amanda Lyra, Danielli Mendes, Carolina Mendonça
Conception, texte, mise en scène et scénographie de Carolina Bianchi
Le texte contient un extrait du livre « O Caderno Rosa de Lori Lamby » de Hilda Hilst
Révision du texte de Larissa Ballarotti
Traduction pour le surtitrage de Marina Matheus (Anglais), Thomas Resendes (Français)
Dramaturgie et recherche de Carolina Mendonça
Direction technique, création sonore et musique de Miguel Caldas
Assistanat à la mise en scène – Murillo Basso
Réalisation du décor et design graphique – Luisa Callegari
Lumière de Jo Rios
Vidéo et projection de Montserrat Fonseca Llach
Costumes de Luisa Callegari, Carolina Bianchi
Stage à la mise en scène – Thomas Médioni



