Lundi, 14 heures, la dernière semaine de répétitions s’apprête à commencer pour les artistes de La Troupe du Théâtre de la Cité à Toulouse. Des interprètes choisis par Bruno Geslin à l’issue du stage qui clôt le processus de sélection de ce dispositif d’insertion professionnelle destiné à accompagner les premiers pas de la jeune génération. Un rapport à la transmission qui intéresse particulièrement le metteur en scène, qui créait déjà en janvier 2026 Les Carabiniers, d’après le film éponyme de Jean-Luc Godard, avec la promo 12 de l’école du TNB, à Rennes. Il signait alors le premier volet de ce qu’il envisage comme un triptyque inspiré de l’œuvre du cinéaste, JLG / CUT UP.
« Une promesse d’échec »

Dans 9 minutes 43, il poursuit sur cette lancée avec comme point de départ le film Bande à part, sorti en 1964. Dans ce long-métrage, une séquence l’attire particulièrement, celle de la traversée du Louvre par Anna Karina, Claude Brasseur et Samy Frey. Moins de dix minutes pour visiter l’un des plus grands musées du monde. « Une promesse d’échec », résume non sans malice Bruno Geslin, qui y voit l’occasion de tenter à son tour une expérience tout aussi incertaine : « si on traversait l’œuvre de Godard en courant, qu’en resterait-il ? » Le désir va plus loin que le simple hommage, il s’agit de laisser une chance à l’urgence et à ce qui peut en émerger.
Soixante ans séparent ces deux épopées, pourtant chacune a son histoire à raconter. C’est pourquoi, plutôt qu’une reconstitution, le metteur en scène cherche à saisir un esprit. Celui d’une jeunesse en miroir avec sa propre époque. Qui sont les Odile, Franz et Arthur d’aujourd’hui ? Et quel rapport entretiennent-ils à leur propre contemporanéité ? « Ce qui m’intéresse, confie Bruno Geslin, c’est cet endroit d’ambiguïté. Parce qu’ils sont à la fois très concernés par un monde menaçant, mais ils n’ont pas le muscle politique qu’avaient les jeunes à ce moment-là. La question, c’est comment réactiver une conscience politique pour affronter ce qui nous arrive dessus. »
Une écriture de plateau
Alors au fil des différentes périodes de répétitions, à Toulouse comme à Boissezon dans le Tarn où la compagnie La Grande Mêlée a ses quartiers, l’écriture plateau fait peu à peu son œuvre. En tout, ce sont deux mois de travail cumulés pour parvenir à tisser sept destins nourris d’inspirations multiples. Des parcours sur mesure construits pour se croiser, se confronter et évoluer pendant près d’une heure trente, dans une esthétique des sixties qui implique des relations hommes-femmes devenues archaïques, aussi bien qu’une certaine idée de la radicalité politique.
Au plateau, les équipes techniques sont déjà à pied d’œuvre, préparant décors et accessoires pour la répétition à venir. Dans une scénographie qu’il cosigne avec Mickaël Labat, Bruno Geslin convoque un tableau presque clandestin, derrière des rideaux de plastique qui, en fond de scène, suggèrent comme un entrepôt. Une longue table entourée de sept chaises aux coques orange occupe l’image à cour. Dessus sont éparpillés des micros, des verres, des livres et autres objets, autant de vestiges de quelque chose qui a déjà commencé. À jardin, une petite estrade accueille quelques instruments de musique. Ici et là, des projecteurs de cinéma comme on n’en fait plus. Et de chaque côté, de grands panneaux noirs, repliés sur eux-mêmes et dont le contenu ne demande qu’à être révélé.
Une jeunesse de 60 ans

Derrière leurs consoles, Philippe Ferreira, Loïc Célestin et Manuel Rufié, respectivement à la création lumière, son et vidéo, font de derniers essais avant la séance de travail. Bientôt les sept comédiennes et comédiens prennent possession de l’espace de jeu. Leurs costumes, imaginés par Bruno Geslin et Nathalie Trouvé, renforcent le style années 60 tout en ouvrant les portes d’une passerelle qui s’étendrait jusqu’à nos jours. D’une couche à l’autre, la théâtralité de 9 minutes 43 se met en place avant même d’être habitée par les interprètes, à qui revient désormais la responsabilité de se l’approprier.
Début de séance, début de semaine, il y a toute une énergie commune à retrouver en cette reprise. L’échauffement individuel des corps et des voix prend peu à peu une direction collective. Dans les enceintes, une musique s’affirme, celle d’un madison, comme dans cette séquence de Bande à part. Sur scène, Leïa Besnier, Matthieu Calvié, Julien Desmarquest-Prada, Tristan Jerram, Apolline Peccarisi, Lalou Wysocka et Marine Déchelette se rapprochent. Les uns après les autres, ils osent de premiers pas de danse ou rejoignent ceux de leurs camarades. Certains mouvements se cherchent, se déploient, se réinventent lors de cet exercice qui n’a rien d’anodin. Faire corps ensemble, c’est aussi avancer dans la même direction. D’autant que la danse en ligne, tout droit venue des États-Unis, donne une lecture très éloquente des faiblesses qui persistent dans la construction des images.
Désordonner
Pour Bruno Geslin, pas de doute possible : « La ligne est votre ennemie », conclut-il au moment de faire quelques raccords. L’enjeu est de taille, tant la pièce se structure précisément autour des scènes de groupe, impliquant une recherche permanente de l’équilibre du plateau et un refus catégorique de l’alignement. À quelques jours de la création, si la justesse et la précision sont toujours en recherche, le temps est également venu de dé-ranger, désordonner, « salir » ce que le travail a trop verni. Une quête de l’organique qui se retrouve au cœur de cette journée de répétition.
Tableau chorégraphié, postures, regards et présences muettes sont passés au peigne fin, dans l’espoir d’y voir survenir des évidences. Gestes et répliques se déroulent jusqu’à trouver le point de friction, celui qui nécessite qu’on s’y attarde davantage. Une intention de jeu, un placement dans la lumière, un curseur de registre est adapté jusqu’à trouver ce qui fait sens. Un agencement particulièrement méticuleux, tant la fenêtre de tir est étroite entre le foisonnement du groupe et les scènes plus intimes qui s’en extraient, en solitaire ou à deux. Des échappées, comme des respirations, qui tissent les récits individuels, essentiels à la dramaturgie, dont le collectif reste la colonne vertébrale. La métaphore est la même au plateau que dans la fiction : il s’agit de faire troupe.
Donner corps

C’est peut-être le meilleur moyen de parvenir à habiter le plateau par la pensée plutôt que par la forme. Pour les jeunes interprètes de La Troupe du Théâtre de la Cité, la formation ne s’arrête jamais vraiment. Donner corps à un personnage, à une intention, à une présence, est généralement le fruit de recherches, de tentatives, d’échecs. Un travail d’interprétation qui se joue aussi sur l’apprentissage de la mesure et de la pleine conscience, du groupe autant que du plateau.
À une semaine de la première, quelques frayeurs surviennent ici et là. Un accessoire disparu, un accroc sur le texte, une immobilité passagère se glissent dans des failles qui ne demandent qu’à se refermer. Une lumière ou une écriture sonore pourra toujours venir ici ou là soutenir les incertitudes, mais il s’agit surtout de garder confiance. En soi, en l’autre, au projet, au théâtre. La question est moins d’écarter le doute que de l’accepter comme matériau dramaturgique. Un certain sens de l’écriture plateau qui n’avait rien d’étranger à Jean-Luc Godard et dont Bruno Geslin a fait, depuis des années, sa propre approche du théâtre.
Envoyé spécial à Toulouse
9 minutes 43, très librement inspiré de l’œuvre de Jean-Luc Godard
Théâtre de la Cité – CDN de Toulouse
Du 6 au 15 octobre 2026
Durée 1h30
Tournée
20 novembre 2026 au Théâtre de Nîmes
Mise en scène Bruno Geslin / Cie La Grande Mêlée
Avec Leïa Besnier, Matthieu Calvié, Julien Desmarquest-Prada, Tristan Jerram, Apolline Peccarisi, Lalou Wysocka, comédien·nes de La Troupe du TC et Marine Déchelette
Scénographie Bruno Geslin et Mickaël Labat
Lumière Philippe Ferreira
Son Loïc Célestin
Vidéo Manuel Rufié
Costumes Bruno Geslin et Nathalie Trouvé
Assistanat à la mise en scène Nathan Barus
Collaboration artistique Simon-Élie Galibert
Regard chorégraphique Sylvain Huc
Fabrication des costumes et des décors dans les Ateliers du Théâtre de la Cité



