Silhouette généreuse, voix affirmée mais douce, sourire facile, Charly Fournier dégage une bonhomie naturelle. Il y a chez lui quelque chose de chaleureux et de profondément bienveillant. L’homme parle avec calme, écoute avec attention et rit volontiers. Une gentillesse naturelle dont Simon Falguières a choisi de jouer à contre-emploi. Dans Le Livre de K, qui reprend sa route de tournée au Théâtre Nanterre-Amandiers, il lui confie l’Homme à un œil, tyran froid et inquiétant d’une fable hantée par Kafka.
Des débuts sur les marchés du Berry

Chez l’artiste, le goût du théâtre naît bien avant de monter sur les planches. Entre le Berry et la Sologne, il grandit au sein des gens du voyage, dans le monde des forains, du cirque et des marchés. Adolescent, il vend des vêtements, des matelas et des tapis. Derrière son étal, il observe surtout ceux qui s’arrêtent, regardent et l’interrogent sur les produits dont il vante les mérites. Les clients viennent acheter, mais aussi parler, parfois raconter leur vie. Certains voient en lui un fils, d’autres un cousin. « Je prenais un peu la place de ceux qui étaient absents. » Le jeune marchand apprend ainsi à écouter, à entrer dans leurs histoires, parfois à tenir le rôle qu’ils lui prêtent. Jusqu’à se demander si, finalement, tout cela était si éloigné du théâtre.
Son rapport à la mise en scène se dessine lui aussi très tôt, dans des gestes qui lui sont familiers. Déballer la marchandise, organiser son stand, trouver la bonne disposition, soigner la présentation. Chaque matin, il faut recomposer un espace à partir de presque rien. « Dans la famille, on est tous marchands, on a tous notre stand. Mon goût pour le plateau, raconter une histoire par un décor ou stimuler les imaginaires, vient aussi de là. » Des années plus tard, lorsqu’il passe à la mise en scène, il retrouve cette même attention portée à l’espace et à ce qui s’y joue.
Tout vendre pour apprendre
À 19 ans, le désir de théâtre finit par l’emporter. En 2010, il vend son camion et sa marchandise puis monte à Paris pour entrer au Cours Florent. Il passe ensuite par le conservatoire du XIXe arrondissement, avant d’intégrer, en 2015, le Conservatoire national supérieur d’art dramatique. Au fil de ces années, il explore des écritures et des univers très différents, affine son jeu et commence déjà à imaginer ses propres projets. Six spectacles voient ainsi le jour au fil de sa formation.
Le parcours est aussi jalonné de nombreuses rencontres, sans qu’il veuille réellement en distinguer certaines en particulier. Professeurs, metteurs en scène, comédiens, tous ont compté et participé à sa formation. Chacun lui a apporté quelque chose, une façon de travailler, d’aborder un texte ou d’envisager le jeu. Plus que quelques figures tutélaires, c’est cet ensemble d’expériences qui a peu à peu nourri sa manière d’être acteur.
Un camion pour aller chercher de nouveaux publics
Quelques années plus tard, son parcours le ramène vers un terrain qu’il connaît bien. Au Théâtre des Îlets, CDN de Montluçon, il rejoint Carole Thibaut, qui souhaite faire sortir le théâtre de ses murs et aller à la rencontre du public sur les marchés. L’idée lui parle forcément. Ensemble, ils imaginent le Camion des Îlets, une vieille estafette confiée à un plasticien puis transformée en petit théâtre itinérant. La troupe embarque, se glisse entre les étals et joue des formes courtes, puisées aussi bien dans les écritures contemporaines que dans le répertoire classique. « Sur un marché, il y a toutes les sensibilités politiques, il y a tout le monde. C’est l’endroit idéal pour capter les attentions, provoquer les échanges et apporter l’art dramatique au plus grand nombre, loin des lieux institutionnels. »

Il connaît surtout les réticences de ceux qui ne se sentent pas à leur place dans une salle de spectacle. Dans son entourage, beaucoup n’en poussent jamais la porte, par habitude, par crainte aussi de ne pas en posséder les codes. Avec le camion, la démarche s’inverse. Ce n’est plus au public de venir jusqu’au théâtre, mais au théâtre de se déplacer jusqu’à lui. Carole Thibaut pousse plus loin encore cette volonté d’ouverture en installant un marché autour du CDN et en ouvrant largement ses portes aux chalands. Une autre manière de faire tomber les barrières et, comme le résume le comédien, d’« enlever cette idée que ce n’est pas accessible. »
Cette volonté de partager ne s’arrête pas aux représentations. À Montluçon, il intervient auprès de lycéens, avant d’animer, en lien avec la MC93 de Bobigny, des ateliers de création avec des élèves de CM1, CM2 et sixième. Une transmission qu’il envisage dans le prolongement de sa propre expérience, attentive à ce que chacun peut apporter au collectif. « Ce que je souhaite, c’est qu’ils ne soient pas dans une concurrence face à d’autres comédiens, mais dans une quête du meilleur de soi. » Il aime d’ailleurs rapprocher le métier de l’artisanat, avec ce qu’il demande de travail, de patience et de savoir-faire, mais aussi ce que chacun y apporte de singulier.
La hotte aux idées refusées
Avant de passer à la mise en scène, Charly Fournier reste d’abord comédien. Il aime se mettre au service de celui ou celle qui dirige. Lorsqu’une de ses propositions n’est pas retenue, il ne la jette pas pour autant, mais la garde quelque part, avec toutes les autres. « J’ai une sorte de petite hotte où je mets tous mes refus. Comme ça, il n’y a pas de frustration. » Au fil du temps, la hotte se remplit. Aux idées laissées de côté viennent s’ajouter les discussions avec les camarades, les conversations de coulisses, souvent traversées par les questions politiques et sociales qui l’occupent. Il commence à noter des bribes, puis à écrire des histoires. Il les fait lire autour de lui, cherche à les entendre et bientôt à les voir prendre corps. De fil en aiguille, l’envie de les porter lui-même au plateau s’impose.
En 2020, il fonde dans son Loir-et-Cher natal la compagnie Le Gros Acte, où se retrouvent ce goût de l’écriture, du collectif et d’un théâtre ancré dans le réel. Il y signe notamment Motel, comédie noire créée au Petit Saint-Martin, puis cosigne avec Manon Chircen À-Mort, comédie poético-macabre autour de la réincarnation. Les formes changent, mais demeure la volonté de s’adresser au plus grand nombre. « C’est du théâtre social, du théâtre très populaire, parce que je viens de là, de cet endroit où les gens n’entrent pas dans les théâtres. »
Reste à aller les chercher. L’itinérance répond à cette envie autant qu’elle rejoint son histoire personnelle. « J’ai vécu dans des caravanes. Le monde du cirque, le monde des forains, je le connais bien. » Le camion imaginé quelques années plus tôt à Montluçon prend ici tout son sens. Jouer hors les murs, déplacer les spectacles, inventer d’autres lieux de rencontre lui permet de rapprocher deux univers qu’il connaît intimement, celui dont il vient et celui qu’il a choisi.
Une amitié au long cours

Avec Simon Falguières, l’histoire dure depuis près de quinze ans. Les deux futurs comédiens et metteurs en scène se rencontrent au Cours Florent et se découvrent vite des affinités. Dans un café, l’un travaille aux premières pages du Nid de cendres, tandis que l’autre commence à écrire ses propres pièces. Des amis communs les rapprochent, les projets nourrissent les premières conversations, bientôt suivis par « la vie aussi, beaucoup. »
Quelques années plus tard, Charly Fournier prend sa voiture pour rejoindre la bande à Angoulême, chez la comédienne Pia Lagrange. Un fragment du Nid de cendres doit se jouer au bord de l’eau. Il vient donner un coup de main, reste avec eux et, le soir, chante avec le public. L’aventure lui plaît, à Simon Falguières aussi, qui finit par lui proposer de rejoindre la troupe. La réponse ne se fait pas attendre, « bah évidemment ! » Depuis, ils ne se sont plus jamais quittés. Entre eux, un véritable compagnonnage s’est naturellement noué.
Suivront Le Nid de cendres, présenté dans son intégralité au Festival d’Avignon en 2022, les étés du Moulin de l’Hydre, puis Molière et ses masques. Au fil des spectacles, il se familiarise avec l’écriture de Simon Falguières, sa musicalité, ses rythmes, cette manière bien particulière de faire circuler la parole. Il compare volontiers cet apprentissage au ski. Au début, « il y a quelques gamelles », avant que le corps ne trouve peu à peu ses appuis. « Maintenant, quand je lis du Simon Falguières, je rentre tout de suite dedans. On a la langue, on a son rythme, on marche dans les pas de l’auteur. »
Cette complicité tient aussi à la place singulière qu’occupe Simon Falguières, à la fois auteur, metteur en scène et acteur. Une proximité qui autorise les essais, les erreurs, les chemins de traverse avant de trouver le ton juste. « C’était assez agréable de pouvoir se tromper avec cet homme-là. »
Le charme au service du tyran
Avec Le Livre de K, le registre change radicalement. Dans cette fable hantée par Kafka, Simon Falguières lui confie le rôle du méchant, dont la violence tranche avec les personnages qu’il lui a jusque-là proposés. « Dans ses spectacles, j’ai souvent la carte du facteur sympathique, des rôles beaucoup plus joyeux. C’est quelque chose que je dégage. » Simon Falguières choisit précisément de jouer avec les attentes du public. « En me prenant dans ce rôle-là, c’est perturbant pour le spectateur. Dès le début, il va vouloir m’apprécier. »
Charly Fournier choisit donc de ne pas charger davantage un personnage que l’écriture désigne déjà comme le mal. Plutôt que d’en souligner la cruauté, il cherche ce qui peut lui donner d’autres contours et y glisse notamment une part de merveilleux. Une façon de laisser coexister plusieurs facettes de l’Homme à un œil sans jamais chercher à l’excuser. Sa violence est déjà inscrite dans le texte. À l’acteur de trouver ce qui peut, autour, rendre le personnage moins attendu et, peut-être, plus dérangeant encore.
Une famille choisie

À côté des spectacles avec la bande du Moulin de l’Hydre, Charly Fournier poursuit ses propres projets. Il prépare actuellement le court-métrage Pour une poignée de truffes, coécrit avec le comédien Gabriel Mireté, et travaille à Caravane, encore à ses débuts sous la direction du metteur en scène américain Michael Lessac. Un projet qui le touche de près. « J’ai envie de raconter ceux qui voyagent depuis toujours, les guerres qui les ont accompagnés et tous ceux qui ont survécu. C’est un peu aussi mon histoire et celle de ma famille. »
Derrière ses projets, la troupe reste essentielle. Une famille choisie qui fait écho, autrement, à celle dans laquelle il a grandi, même s’il dit n’avoir pris conscience que récemment de ce lien. « J’ai ma famille de sang et j’ai ma famille de cœur, ma troupe, avec qui je peux penser, créer. » Dans une période où les inquiétudes autour du théâtre se multiplient, le collectif lui offre aussi un endroit où continuer à avancer, à croire en l’avenir.
Un espoir qu’il rattache directement à la place que le théâtre peut encore occuper dans la société. Créer ensemble, aller vers les autres, faire circuler des récits, ouvrir des espaces de discussion donnent à son parcours une dimension profondément politique. « Nous sommes en première ligne et nous pouvons encore changer des choses. » Une confiance dans le collectif qui tient autant à sa manière de faire du théâtre qu’à sa façon d’envisager le monde.
Le Livre de K de Simon Falguières
spectacle créé du 12 au 19 novembre 2025 au ThéâtredelaCité -Toulouse
Durée 2h45.
Tournée
30 septembre au 17 octobre 2026 au Théâtre Nanterre Amandiers, CDN (92)
17 au 21 novembre 2026 au Théâtre Dijon Bourgogne, CDN (21)
Texte, mise en scène et scénographie : Simon Falguières / Le K
Avec Florence Banks en alternance, Rosa-Victoire Boutterin, Mathilde Charbonneaux, Lomane de Dietrich, Simon Falguières, Karine Feuillebois, Myriam Fichter, Charly Fournier, Pia Lagrange en alternance, Liza Alegria Ndikita, Stanislas Perrin et Mathias Zakhar
Assistanat : Lolita de Villers
Dramaturgie LSF : Vincent Bexiga
Lumières : Léandre Gans
Régie lumières : Didier Barreau, Philippe Ferreira, Thelma Sanchez-Battestini
Accessoires : Alice Delarue
Musique et conception sonore : Hippolyte Leblanc et Simon Falguières
Régie son : Jonathan Mathieu et Coline Honnons
Surtitrage et création vidéo : Typhaine Steiner
Régie vidéo : Éric Andrieu et Manuel Rufié
Costumes : Lucile Charvet
Réalisation costumes : Marion Moinet et Maïalen Biais
Régie habillage : Muriel Senaux et Sabine Rovere
Régie plateau : Alice Delarue et Roméo Rebière, Simon Clément et Flavien Renaudon
Régie générale : Clémentine Bollée et Léo Thévenon
Régie son : Hippolyte Leblanc
Accompagnement scénographique : Emmanuel Clolus



