Sa haute silhouette se repère de loin. Samuel Labarthe s’est glissé dans l’arrière-salle encore désertée du Select, prestigieuse brasserie du boulevard Montparnasse, à l’endroit même où Monsieur Mickey, le chat de la maison, aimait dormir sur la banquette. Il y a justement du félin chez cet homme au tempérament doux et calme. Ses mots sont pesés et exprimés avec ce calme helvétique, presque chantant. L’exercice de replonger dans son parcours l’amuse assurément.
Les premiers pas

Lorsqu’on lui demande comment l’amour du théâtre est venu au petit Genevois, il répond spontanément : « Par les professeurs ! D’où l’importance d’avoir des profs de français bien impliqués dans le suivi des élèves » L’un d’eux, Roland Aeby, qui montait des pièces de Robert Merle ou de Claude Magnier, lui met « le pied à l’étrier ». Il a quinze ans. « Ça a pris tout de suite… J’ai alors connu ce que c’était qu’une salle entière qui riait. C’était une énergie complètement dingue ». Il se souvient alors, les imitant, des encouragements des parents d’élèves : « C’est un crime si vous ne faites pas du théâtre plus tard ».
À la maison, le ton n’est pas le même, et le fameux « passe ton bac d’abord » sonne comme une sentence. « À l’époque, pour les parents, on pouvait aller au théâtre mais on n’en faisait pas ! » C’est au collège (l’équivalent du lycée en Suisse) qu’il fait la rencontre marquante de Georges Wod, « un grand acteur qui avait fait ses classes auprès de Maurice Sarrazin, au grenier de Toulouse. Il avait cette espèce d’exigence et de valeur directement issue du TNP. Et ça, je dois le dire, m’a accompagné toute ma vie. »
Le Théâtre de Carouge
Tout nouvellement nommé au Théâtre de Carouge, en 1981, Georges Wod y fait venir le jeune Samuel. Grâce à lui, l’adolescent rencontre Hugues Gall, qui venait de prendre la direction du Grand théâtre de Genève. Celui qui deviendra par la suite directeur de l’Opéra de Paris lui fait signer son premier contrat professionnel, et pas des moindres, puisque c’est le Don Giovanni de Mozart, mis en scène par Maurice Béjart, avec dans le rôle-titre Ruggiero Raimondi. Il a dix-huit ans. Émerveillé par l’univers de l’opéra, « les voix, la musique », il s’interroge sur sa vocation, mais « la vie en a décidé autrement ».
Georges Wod lui donne le rôle de Cléonte dans sa mise en scène du Bourgeois Gentilhomme. Il sera ensuite pour lui, Christian dans Cyrano de Bergerac. Entre les deux, il joue le directeur dans La mort d’un commis voyageur, mis en scène par Marcel Bluwal. Ce dernier le pousse à quitter Genève pour monter à Paris et lui conseille de passer le conservatoire où il enseigne.
À l’assaut de Paris

Arrivé à Paris, il se rend compte que cela sera moins facile qu’à Genève, où on lui « avait un peu tout servi sur un plateau ». Il s’inscrit à l’école Entrée des artistes, que dirigeaient Yves Pignot et sa femme Julie Ravix, y fait ses classes auprès d’autres jeunes, « dont beaucoup ont fait carrière ». Il tente la Rue Blanche, le TNS et le Conservatoire, trois concours qu’il rate alors. En 1984, à 22 ans, il entre enfin au Conservatoire. Si Marcel Bluwal n’y enseigne plus, il aura Michel Bouquet comme maître.
C’est là qu’il fait une rencontre déterminante en la personne de Gérard Desarthe qui l’engage dès sa sortie pour jouer Le Cid à la MC93 de Bobigny, pendant plus d’un mois, avant une « tournée comme on n’en fait plus ». Presque neuf mois à sillonner la France, le Canada, l’Italie, la Belgique… Comme le rideau de fer entre la France et l’URSS venait de s’ouvrir, il y a eu Kiev, Leningrad et Moscou… « C’était incroyable de repasser sur les traces de Gérard Philippe, qui s’y était rendu trente-cinq ans avant avec le TNP ».
Un jeune premier idéal
Sa beauté ne pouvait échapper au cinéma. Quand Moshé Mizrahi s’attaque à Mangeclous, le roman d’Albert Cohen, il pense à lui pour incarner Solal. Qui d’autre pouvait correspondre à ce héros magnifique ? De tous Les Valeureux, il garde un souvenir ému de Bernard Blier, dont c’était une des dernières prestations, de son élégance. Malgré la distribution prestigieuse, le film n’a pas bien marché. Mais comme lui avait prédit le réalisateur, Samuel Labarthe créé la surprise. Tous les agents sont venus à lui pour lui proposer du travail. Mais il est en tournée avec Le Cid, pas question pour lui d’abandonner son poste. « Il fallait être fidèle, il fallait tenir parole. Et quand je suis rentré, tout le monde m’avait oublié. »
Une carrière à construire

Traversant une période « un peu compliquée », il rejoint au Théâtre de la Madeleine, la « délicieuse » Fanny Ardant dans Comme tu me veux de Luigi Pirandello, mis en scène par Maurice Attias. Il y incarne Bruno, un rôle qu’il connaît bien, pour l’avoir joué au lycée sous la direction de Georges Wod. Ce sera ensuite, Ce qui arrive et ce qu’on attend de Jean-Marie Besset, mis en scène par Patrice Kerbrat au Théâtre de la Gaîté Montparnasse. Samuel Labarthe obtient alors le Prix Gérard Philipe, « le seul et unique prix que j’ai reçu ». Nous sommes en 1993.
En entrant dans le Privé, à l’instar de Gérard Desarthe et de bien d’autres, le comédien voit les portes des théâtres subventionnés se refermer sur lui. « À l’époque, c’était perçu à comme une trahison ! ». Et même si en 1995, il est sur la scène de Chaillot avec L’important d’être Constant, mis en scène par Jérôme Savary, puis en 1997, dans Oncle Vania, mis en scène par Patrice Kerbrat, au Théâtre Hébertot, il demeure catalogué comédien du Privé.
Solidement bâtie
Il va alors creuser avec précision son sillon. Le comédien ne craint pas les personnages complexes, comme celui de Richie, de la pièce de Joe Penhall, De si bons amis, adapté et mis en scène par Stephan Meldegg (1999). « Des gens comme Meldegg nous manquent tellement aujourd’hui ! » Il est Brick, l’alcoolique malheureux et ambigu de La chatte sur un toit brûlant, donnant la réplique à la sulfureuse Cristiana Reali (2000). Affrontant un Robert Hirsch diabolique, Samuel Labarthe apporte bien des nuances au personnage d’Aston du Gardien de Pinter (2006). Il est un looser formidable face à l’exquise Line Renaud, dans Très chère Mathilde d’Israel Horovitz (2009). Il garde une grande tendresse pour ce spectacle qui lui a permis de rencontrer, à travers l’immense artiste que « le Tout-Paris venait célébrer dans sa loge », une très chère amie.
Un rôle à sa mesure
Son élégance fait incontestablement songer à celle des grands acteurs hollywoodiens, aussi à l’aise dans le romantisme que dans l’humour subtil, comme James Stewart et surtout Cary Grant. Cela n’a pas échappé au metteur en scène Jean-Jacques Zilbermann quand il projette de monter La petite boutique au coin de la rue, adapté de la pièce, Parfumerie, du dramaturge d’origine hongroise Miklos Laszlo, et du film qu’en avait tiré le grand Ernst Lubitsch, The Shop Around the Corner. Face à Florence Pernel, remplacée ensuite par Marie Bunel, le comédien s’y révèle prodigieux. La pièce montée en septembre 2001, quelques jours avant les attentats de New York, a failli s’arrêter par manque de spectateurs. Une fois l’état de choc passé, cette comédie « qui faisait du bien » connaît un gros succès, qui a tenu deux saisons et demie au théâtre Montparnasse, puis une tournée de six mois.
Et Swan Laurence parut

Samuel Labarthe entre à la Comédie-Française en 2012 et, n’y trouvant pas sa place, en repart en 2015. D’autant qu’à la même époque, la télévision lui offre un rôle récurrent dans la série Les petits meurtres d’Agatha Christie, où il incarne avec charme et humour british le commissaire Swan Laurence. Sa notoriété explose. « Swan m’a bien reposé des personnages à costumes et des personnages politiques, que j’ai beaucoup faits ». Il enchaîne avec la mini-série franco-belge La Forêt.
Le voyage avec Nicolas Bouvier
Cette notoriété conquise par le petit écran, « est un double tranchant, parce qu’il y a beaucoup de gens qui viennent vous voir au théâtre et qui ne vous connaissent absolument pas dans le répertoire que vous avez choisi. Mais ça les fait venir au théâtre et c’est tant mieux. Cela m’a donné une crédibilité pour pouvoir proposer des choses un peu plus pointues. Je pense que sans Les petits meurtres, je n’aurais pas pu monter Nicolas Bouvier tout seul au théâtre. » Il aura aussi fallu vingt ans pour, qu’après le magnifique Soie d’Alexandro Baricco, adapté et mis en scène par Christophe Lidon, Samuel Labarthe s’attaque à nouveau à un seul-en-scène. « Comme je dis toujours, il y a la vie avant un seul-en-scène et la vie après. Je crois que c’est la plus grande angoisse qu’on puisse avoir ».

L’usage du monde est en somme son livre de chevet. Longtemps, il a abordé l’ouvrage en lisant des passages, comme pour sa carte blanche au Français, qui « avait été mise en espace par Christophe ». Il faudra attendre que Philippe Tesson lui demande un projet pour qu’il se lance. Mais, comme s’amuse à le raconter Samuel Labarthe, ce dernier lui dit : « J’ai d’abord trouvé que c’était un peu de la littérature de guide du routard. Mais quand j’ai dit ça à mon fils, Sylvain, il a piqué une telle colère, en disant que c’était sa Bible à lui, qu’il avait mis ses pas sur les siens. » Philippe Tesson prend le spectacle. Malade, il sort de l’hôpital pour assister à « cette dernière première, car il est mort quelques jours après », se souvient l’acteur avec émotion.
Retour à Carouge
Ce spectacle conçu à partir de l’œuvre de son compatriote suisse Nicolas Bouvier, mis en scène par Catherine Schaub, permet au comédien de renouer avec le Théâtre de Carouge à Genève. Lorsqu’il demande à son directeur, Jean Liermier, d’acheter quelques représentations, « pour que la tournée existe », celui-ci lui annonce « qu’évidemment » le théâtre coproduira le spectacle. Il y crée le second, Le Poisson-Scorpion. « Maintenant que le théâtre change de direction, il faut que je négocie avec Jean Bellorini, pour le dernier volet du triptyque, Les chroniques japonaises. L’idée est un jour de proposer l’intégralité de ces récits, pour ceux qui voudront voir les trois spectacles. » En attendant, le public parisien est au rendez-vous pour repartir, grâce au Poisson-Scorpion, en voyage avec Nicolas Bouvier et Samuel Labarthe.



