Comment l’écriture vous est-elle venue ?
Sonia Chiambretto : En découvrant la poésie contemporaine. Je ne m’étais jamais projetée dans l’écriture ni imaginée écrire un livre. J’avais simplement beaucoup de choses à dire. La poésie m’a offert un espace pour les formuler, avec une immense liberté formelle. J’y ai découvert un véritable lieu de recherche sur la langue, où tout semblait possible.
Comment êtes-vous passée à l’écriture pour le théâtre ?

Sonia Chiambretto : Mes premiers textes, Chto interdit aux moins de quinze ans, Mon Képi blanc et Douze sœurs slovaques, ont d’abord été publiés en poésie. Hubert Colas s’en est emparé et les a portés au plateau. Très sensible à l’écriture poétique, il aime mettre en scène des textes qui ne sont pas spécifiquement conçus pour le théâtre, en cherchant leur dramaturgie dans la langue elle-même plutôt que dans une construction classique.
C’est ainsi que je suis entrée au théâtre. À travers son travail, j’ai découvert combien mon écriture était orale et j’ai continué à creuser cette dimension. J’ai commencé à performer mes textes, à les porter moi-même, puis, depuis cinq ans, à les mettre en scène. Une manière de poursuivre le geste d’écriture jusqu’au plateau.
Qu’est-ce que cela a changé dans votre rapport à l’écriture ?
Sonia Chiambretto : Je retrouve au présent le geste de l’écriture. Le souffle, l’adresse directe au public permettent d’aller plus loin dans ce geste. Mais l’écriture vient toujours en premier. Pour moi, elle relève de la littérature et il est important que le texte existe d’abord dans un livre. Ensuite vient une autre étape, comment le faire sortir du livre et l’amener jusqu’au plateau ?
Pensez-vous à la scène lorsque vous écrivez ?
Sonia Chiambretto : Pas du tout. Je pense à ce que je veux dire, à la manière de le raconter et à la forme à trouver. Chaque texte est une aventure. Si je pensais au plateau, j’aurais une impression d’enfermement. La scène me semblerait trop petite, trop limitée. Ce qui m’intéresse, au contraire, c’est de m’échapper. Je travaille beaucoup sur l’escapisme. Quand j’écris, c’est l’infini, le lointain, un espace de liberté.
La plupart de mes textes sont publiés chez L’Arche, dans la collection « Des écrits pour la parole », qui accueille justement des formes où les genres se mélangent. Ce n’est qu’ensuite que j’adapte le texte au plateau. C’est une deuxième écriture.
Qu’est-ce qui nourrit vos textes ?

Sonia Chiambretto : Ils sont souvent liés à ma propre histoire, à mon expérience. Mais j’ai besoin de faire communauté, que d’autres entrent dans mon écriture pour raconter avec moi, que mon regard croise celui des autres.
Je ne pars jamais de l’actualité. Elle ne fait que remettre au présent des questions qui traversent depuis longtemps notre société et son histoire, le colonialisme, le patriarcat, les violences policières, la précarité. Je ne décide pas de travailler sur une thématique. Un livre me conduit souvent vers le suivant. Les sujets changent, mais certaines questions restent, notamment celles de l’Autre et de l’exil.
Comment la jeunesse est-elle entrée dans votre travail ?
Sonia Chiambretto : Je m’en suis rendu compte après coup. Ce n’était pas décidé. Je travaille beaucoup sur la jeunesse parce que je la trouve maltraitée, et sans doute aussi parce qu’elle vient questionner ma propre histoire d’adolescente. J’ai envie de lui donner la parole parce qu’on ne l’écoute pas assez. Je trouve terrible le peu de place qu’on lui laisse. On l’enferme, on l’empêche de parler, de s’exprimer. Et dans les quartiers populaires, on la harcèle.
Quelle place le réel occupe-t-il dans votre travail ?
Sonia Chiambretto : J’en ai besoin. Au départ, je me suis beaucoup interrogée sur le témoignage. Comment témoigner ? Comment faire entendre une parole en échappant au traitement médiatique ?
Je ne cherche pas pour autant à faire du documentaire. Je voudrais que la poésie soit un média entre ce que je raconte et le public, qu’elle nous permette de questionner ensemble le réel en passant par la fiction. Il ne s’agit pas d’asséner des vérités.
La langue des médias ment en permanence. Mon travail consiste alors à reprendre les mots, parfois un seul, à les revitaliser, à leur redonner une place et un sens. Aujourd’hui, un mot peut tuer. Avec un mot, on peut être arrêté, emprisonné. Tout mon travail autour du témoignage consiste justement à prendre soin du mot, de la langue, du récit.
Comment ce soin se poursuit-il au plateau ?
Sonia Chiambretto : Quand le récit arrive sur scène, je veux qu’on l’entende sans masque. En même temps, je travaille sa musicalité pour le poétiser, par le rythme, la musique, la manière de dire. Dès que cela devient trop spectaculaire, je suis gênée. Je ne veux pas faire de ces paroles un spectacle, ni spectaculariser le sujet. Je cherche la forme qui permettra d’entendre le mieux possible ce que je veux raconter. Je pense également la scénographie comme une installation plutôt qu’un décor.
Comment ce travail sur le réel vous a-t-il menée à Oasis Love ?
Sonia Chiambretto : J’avais d’abord écrit Polices !, un montage de documents, de témoignages et d’archives, puis Tu me loves ?, avec la photographe Marion Poussier, à partir de paroles recueillies dans des cités périphériques. À cela s’est ajouté, pendant deux ou trois ans, un travail dans les quartiers, les lycées et les associations de Nanterre.
Ces textes parlent beaucoup des violences policières, mais ces questions traversent aussi mon histoire familiale. J’ai eu envie de les porter sur scène parce que le théâtre reste un lieu de parole, un endroit où l’on se rassemble pour écouter quelque chose ensemble et où l’on peut encore échanger.
Aujourd’hui, ces espaces se raréfient. On achète ses billets de cinéma sur Internet, on organise ses déplacements avec des applications. Il reste de moins en moins de place pour les rencontres un peu aléatoires. Le théâtre est encore un endroit où l’on peut être ensemble.
Comment la jeunesse rurale est-elle alors entrée dans votre travail ?

Sonia Chiambretto : En travaillant sur les quartiers, je me suis vite rendue compte que cette jeunesse savait se représenter elle-même. Elle est très inventive, très drôle sur les réseaux sociaux, elle se met en scène, la mode et la musique s’inspirent d’elle.
Après Oasis Love, j’ai vu apparaître un débat médiatique qui opposait les jeunesses des quartiers à celles des campagnes, comme s’il n’existait aucune autre manière de les penser que de les mettre face à face. Dans le même temps, j’avais l’impression qu’on demandait aux jeunes des campagnes d’incarner la question nationale, les valeurs de la France, comme s’ils étaient les dépositaires des valeurs de la terre.
Je me suis demandée ce que tout cela signifiait, d’autant que je ne connais pas vraiment la campagne. J’ai alors eu envie de partir de la même démarche qu’avec Oasis Love, mais cette fois en m’intéressant à la campagne, en conservant la structure du spectacle pour mettre ces deux jeunesses en miroir.
Comment avez-vous choisi les trois interprètes ?
Sonia Chiambretto : Ce sont trois très jeunes comédiens, Inès Quaireau, Dylan Roncin et Pierre Pauc. L’un a fait le Studio d’Asnières, les deux autres des conservatoires de ville, et ils ont encore peu joué sur de grands plateaux. Inès, qui a joué l’an passé dans Le Bon Pasteur, un de mes textes mis en scène par Marcial Di Fonzo Bo, je l’avais rencontrée trois ans plus tôt lors d’un workshop à Angers. À l’époque, elle n’avait pas encore foulé les planches.
Tous les trois ont grandi à la campagne. Leurs parents ou leurs grands-parents sont agriculteurs. Lorsque nous avons commencé à travailler ensemble, j’avais déjà beaucoup avancé dans l’écriture. Mais leurs expériences sont peu à peu entrées dans le texte. Ils m’ont raconté leurs histoires, apporté des photos, des vidéos, des archives. L’un d’eux est même retourné chasser avec son père. Leur parole est ainsi venue croiser la mienne.
À quelques jours de la première, où en êtes-vous ?
Sonia Chiambretto : C’est presque une performance puisque nous n’avons que trois semaines entre le premier jour de répétition et la création. C’est très intense. Je me sens régulièrement perdue, parfois même inquiète, parce que ce sujet m’est encore en partie étranger. Même si je découvre, par moments, qu’il l’est moins que je ne le pensais.
Je ne veux surtout pas dire ce qu’est la campagne puisque, précisément, je ne le sais pas. Ce qui m’intéresse, ce sont les représentations que nous en avons, la manière dont celles et ceux qui y vivent regardent leur territoire et, en retour, la façon dont la ville est perçue depuis la campagne. Nous avançons constamment sur le fil. Un mot suffit parfois à tout faire basculer. C’est assez épuisant.
Qu’avez-vous entendu pendant ces deux années de travail sur le terrain notamment en Pays Baugeois ?

Sonia Chiambretto : Je suis allée dans des associations, des lycées, notamment agricoles, j’ai mené des résidences dans des collèges. J’ai même dormi dans certains établissements. J’ai beaucoup entendu de racisme, de peur de l’autre, des fantasmes qui ne viennent pas d’une expérience réelle mais d’une parole médiatique qu’ils ventriloquent. Ces jeunes finissent par devenir les porteurs de discours qu’ils entendent. C’est inquiétant.
À cela s’ajoute un isolement très concret. Dans certains endroits, il n’y a qu’un car ou un bus deux fois par jour. Se déplacer devient compliqué, accéder à tout aussi. Dans la région de Saint-Nazaire des subventions ont récemment été supprimées. Le Planning familial ferme, des structures pour la jeunesse aussi. Sans les associations qui restent très engagées et ne comptent pas leurs heures sur le terrain, la situation serait grave. Ces territoires semblent abandonnés.
Comment faire entrer cette réalité sur le plateau sans l’y enfermer ?
Sonia Chiambretto : Il y a énormément de précarité dans les campagnes. Finalement, la même question sociale s’y pose qu’en ville. Tout l’enjeu est de rendre compte de cela tout en restant tourné vers le futur. Comment inventer de nouvelles choses, de nouvelles formes de pensée ?
Je veux aussi que la pièce reste ludique, qu’elle puisse circuler et rencontrer tous les publics, dans de petits théâtres de campagne comme à Paris. Les interprètes sont très bons. Je vois vers quoi le spectacle se dirige, même si, aujourd’hui encore, le chemin reste difficile.
À nos enfants glorieux de Sonia Chiambretto
spectacle dès 15 ans
Création du 23 au 26 septembre 2026 au Quai, CDN Angers Pays de la Loire
durée 1h15
Tournée
6 et 7 octobre Friche La Belle de Mai, Marseille dans le cadre du Festival Actoral
13 octobre 2026 au Théâtre, Scène Nationale de Saint-Nazaire
Avec Inès Quaireau, Dylan Roncin et Pierre Pauc
Aide à la dramaturgie Pierre Itzkovitch
Travail vocal ) Fanny Perrier-Rochas
Scénographie de Léonard Bougault
Création Son de Thibaut Langenais
Lumière, Régie Générale – Niels Doucet
Régie son, vidéo – Antoine Frech
À nos enfants glorieux, paraitra aux éditions de l’Arche (coll Les écrits pour la parole) en octobre



