Anne Théron en répétition de Ne me touchez pas d'Anne Théron, Librement inspiré des Liaisons dangereuses de Pierre Choderlos de Laclos © Jean-Louis Fernandez

Anne Théron : « Je continue à croire dans l’amour »

Avec DELETE, sa nouvelle création, Anne Théron imagine un mélodrame futuriste, très librement inspiré de La Jetée de Chris Marker. Sur une exoplanète gouvernée par les IA, une scientifique privée de sa mémoire retrouve l'homme qui partageait sa vie. L'autrice et metteuse en scène raconte la genèse de cette fable nourrie par sa colère face au monde.
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Comment est né DELETE ?

Anne Théron : Depuis quelque temps, Stanislas Nordey me demandait quand je le remettrais en scène. Je l’avais dirigé en 2012 à la Gaîté Lyrique, dans L’Argent, d’après Christophe Tarkos. Je n’avais pas de projet précis, juste une envie, celle d’aller du côté de la science-fiction et du fantastique. Nous traversons un tel tournant de société que j’ai besoin de me projeter. J’ai relu Philip K. Dick, J. G. Ballard, des auteurs que j’aime, mais rien ne venait. Et puis, soudain, La Jetée de Chris Marker s’est imposée.

Je suis partie de là, même si la pièce est une œuvre totalement originale. La Jetée est pour moi l’un des grands mélodrames du cinéma. J’y retrouve les sujets qui m’intéressent et nourrissent mes réflexions autour de l’amour et de la mémoire. À cela est venue se mêler la question de l’intelligence artificielle. Mais l’écriture m’a emmenée ailleurs. J’ai découvert à quel point j’étais en colère contre la manière dont notre société est dirigée, contre cette terre que nous sommes en train de bousiller.

En plongeant dans cet univers et cette réalité qui rattrape notre société, quel regard portez-vous sur l’intelligence artificielle ?
© Jean-Louis Fernandez

Anne Théron : Je reste convaincue que l’IA n’est pas une mauvaise chose en soi. Le problème, une fois encore, c’est ce que nous en faisons. Mad, l’héroïne de la pièce, qui est une grande scientifique considérée comme une écoterroriste, dit à un moment : « Ils n’ont rien appris. » Même après avoir détruit la Terre, les puissants reproduisent les mêmes mécanismes et cherchent déjà ailleurs un nouveau territoire à conquérir. Nous sommes déjà dans cette course à l’exoplanète, dans l’idée qu’il faudrait un jour quitter la Terre pour aller vivre ailleurs. Mais qui partira ? Certainement pas tout le monde. Certains auront cette possibilité et d’autres resteront, comme toujours.

C’est aussi ce que je questionne dans la pièce. Mad a été enlevée et emportée sur une exoplanète par des IA au service de la puissance dominante. Elles ont pillé son cerveau, manipulé sa mémoire. Et derrière tout cela revient une question qui m’obsède : qui sommes-nous lorsque nous n’avons plus notre propre mémoire ?

Quelle histoire raconte la pièce ?

Anne Théron :  Après avoir enlevé Mad, les IA vont alors chercher Davos, l’homme qu’elle aimait, devenu prisonnier après une troisième guerre mondiale nucléaire. Pour la ramener à elle, une autre voie s’impose, celle de l’émotion. D’où les caméras de surveillance sur le plateau, qui scrutent les corps pour tenter de comprendre ce qui se joue entre eux.

Davos va réveiller Mad en la touchant, en lui réapprenant son corps. Mais retrouver sa mémoire, c’est aussi retrouver celle qu’elle était, une femme enragée contre le monde, déterminée à déprogrammer les IA pour inventer ce que nous appellerions une utopie et qui, pour elle, relève simplement du bon sens. La pièce pose alors cette question : qui sommes-nous lorsque nous n’avons plus notre propre mémoire ? En retrouvant pleinement la sienne, Mad redevient dangereuse aux yeux de l’IA. Elle décide alors de l’effacer. Delete.

D’où vient les prénoms des personnages, Mad et Davos ?

Anne Théron : Mad est le diminutif de Madeleine, le personnage incarné par Kim Novak dans Vertigo d’Alfred Hitchcock. C’est aussi un clin d’œil à La Jetée, tant Chris Marker a lui-même été marqué par ce long-métrage du maître du suspense. Ce sont deux œuvres dans lesquelles j’ai beaucoup puisé. Quant à Davos, c’est le prénom de Davos Hanich, qui interprète l’homme dans La Jetée, où son personnage n’a pas de nom. J’ai d’ailleurs en permanence les affiches de Vertigo et de La Jetée non loin de moi. Ce sont les deux films dans lesquels j’ai le plus puisé.

Comment cette matière a-t-elle trouvé sa forme au plateau ?

Anne Théron : Je travaille généralement dans des espaces nus. Et comme je viens du cinéma, je pense en plans. J’écris même une sorte de storyboard, donc par fragments. Davos se retrouve projeté dans un endroit qu’il ne comprend pas et, toutes les nuits, il rêve de Mad. Le premier chantier a porté sur l’image. Au plateau, le dispositif s’est mis en place très vite. Clément Thibault, commissaire d’exposition numérique aujourd’hui au Cube, l’a très bien formulé. D’un côté, nous avons l’intérieur du cerveau de Mad, avec les images écrites et générées par Antoine Schmitt, artiste plasticien et programmeur, figure de l’art numérique. De l’autre, des caméras qui surveillent les corps.

Jean-Marc Lanoë, qui travaille sur l’architecture visuelle, a proposé trois écrans à l’avant-scène, reliés aux trois caméras. Les images se brouillent parfois et, tout à coup, je me suis rendu compte qu’elles étaient très proches de l’esthétique de La Jetée. Nous ne l’avions absolument pas fait exprès.

Cette hybridation était-elle indispensable ?
© Jean-Louis Fernandez

Anne Théron : Absolument. Ce qui m’intéresse avant tout, c’est de rencontrer d’autres gestes artistiques, de voir comment ils résonnent et se métabolisent les uns les autres. Le numérique, le chant, le jeu, la lumière, la vidéo pensée comme un instrument… Aucun de nous n’avait encore travaillé ainsi.

Nicolas Blanc, qui dirige L’Empreinte à Brive-Tulle et accompagne la compagnie depuis longtemps, m’a conseillé de rencontrer Antoine Schmitt. Il paraît que je lui ai parlé trois quarts d’heure au téléphone, mais je ne m’en souviens même pas ! Lui n’avait encore jamais travaillé pour le spectacle vivant et moi, je ne mesurais pas à quel point son travail était reconnu dans l’art numérique. Nous venions donc de deux univers très différents, et c’est justement ce qui m’intéressait. L’hybridation naît aussi de ces rencontres, de la manière dont des pratiques qui ne se connaissent pas forcément peuvent dialoguer et produire autre chose au plateau.

La musique a également pris une place considérable…

Anne Théron : Au point que le spectacle est devenu un opéra-théâtre numérique. Je n’avais pas imaginé que la musique prendrait une telle place. Elle s’est imposée au fil du travail. C’est précisément ce qui me passionne au théâtre, ce moment où le plateau prend son indépendance et vous emmène ailleurs.

Samuel Sighicelli, le compositeur avec qui je travaille depuis longtemps, a choisi Mathilde Dambricourt, chanteuse et percussionniste, et je lui ai fait entièrement confiance. À un moment, Mad se met à chanter sans vraiment savoir d’où lui vient cet air. Davos lui demande si elle s’en souvient. Elle lui répond que ce n’est pas elle, que quelque chose chante dans sa tête. Mathilde prend alors le relais derrière elle. Tout à coup, l’emprise de l’IA sur Mad devient sensible, presque physique.

J’ai aussi toujours près de moi Fugue de Nicolas de Staël, un tableau composé de formes sans véritable centre. Cette construction par fragments m’obsède. Je préfère les fulgurances aux histoires qui se déroulent de A à Z. Le spectacle s’est construit de cette manière, avec des intermèdes musicaux qui sont presque des moments de concert. Ils interrompent le fil sans le rompre, tandis que l’histoire continue d’avancer.

Comment avez-vous travaillé au plateau avec un temps de création aussi resserré ?

Anne Théron : Ce n’était absolument pas un choix ! Comme je viens du cinéma, j’ai une comparaison très simple. Nous avons fait un long métrage avec le temps et l’enveloppe financière d’un court. Nous n’avions que vingt jours de plateau pour monter un objet aussi complexe. Je n’ai jamais travaillé aussi vite.

Ma force, depuis trente ans, ce sont mes équipes. La hiérarchie m’indiffère et avoir raison ne m’intéresse pas. Ce que je veux, c’est que ça marche. J’écoute donc avec énormément d’attention ce que chacun me renvoie. Toutes les propositions sont testées au plateau. Nous n’avons pas deux heures pour en discuter et, de toute façon, les mots ne résolvent pas tout. À un moment, il faut ressentir. Alors nous essayons et le plateau décide.

Une fois que nous choisissons de garder quelque chose, en revanche, nous ne revenons plus dessus. Nous n’en avons tout simplement pas le temps. Finalement, cette façon d’avancer rejoint le projet lui-même, qui raconte aussi qu’on ne revient jamais en arrière.

Le texte est très politique. Comment éviter qu’il ne devienne démonstratif ?
© Jean-Louis Fernandez

Anne Théron : J’ai travaillé dessus très longtemps avec la hantise de faire un cours de géopolitique. Je veux du vivant, je ne suis pas là pour donner des leçons. Habituellement, une fois que j’ai écrit un texte, je n’ai plus beaucoup d’imaginaire dessus. Là, je le redécouvre au plateau. Marie-Laure Crochant, qui interprétait déjà La Religieuse, pourrait raconter n’importe quoi, vous tendriez l’oreille. Elle a quelque chose de bouleversant. Elle porte cette colère, ce désespoir face à l’état du monde d’une manière extraordinaire. Je ne m’en étais pas rendu compte en écrivant. J’en avais même un peu peur. Au plateau, cela devient quelque chose qui dépasse ce que j’avais imaginé.

Avec Richard Sammut, ils forment un couple d’une sensualité immédiate et ils n’ont peur de rien. Un directeur de lieu m’avait dit que beaucoup d’équipes lui proposaient des projets autour de l’IA, mais que j’étais la seule à y mettre de la sensualité, voire de l’érotisme. Cela m’avait beaucoup amusée.

Le spectateur reste-t-il votre boussole ?

Anne Théron : Constamment. Je pense qu’un spectateur que l’on perd dès le début ne se récupère pas. En revanche, si nous réussissons à l’embarquer, même lorsque le virage devient un peu serré, il reste avec nous. Roland Barthes écrivait qu’il fallait draguer son lecteur. Moi, je drague mon spectateur ! Je travaille sur la mémoire depuis toujours et je veux qu’il sorte avec une émotion, avec quelque chose qui l’a touché et qui fera mémoire.

Le spectacle est très dense, presque un millefeuille. Il y a une tension permanente et j’ai aussi écrit avec une véritable volonté de suspense. Une question revient sans cesse : « Où allait ce train ? Pourquoi fallait-il que je t’accompagne ? » C’est dans ce train que Mad a disparu. Depuis, Davos rêve d’elle chaque nuit. C’est aussi pour cette raison que les IA vont le chercher. Il est peut-être le seul capable de la réparer. Sauf qu’en la réparant, il lui rend aussi ce qui la rend dangereuse à leurs yeux.

Et malgré cette noirceur, l’amour reste vainqueur ?

Anne Théron : Le spectacle s’achève sur un chant. Laurella, interprétée par Mathilde Dambricourt, reprend les mots que Mad adresse à Davos : « Mein Lieber ». Après tout ce qui a été raconté, après toutes les horreurs traversées, nous terminons là-dessus. « Mon amour, mon amour. » Je continue à croire en lui. Je suis peut-être une midinette à quatre sous, je ne sais pas.


DELETE d’Anne Théron, très librement inspiré de La Jetée de Chris Marker
Création le 9 octobre 2026 au Cube, à Garges-lès-Gonesse.
Durée 1h30

Tournée
15 octobre à la Scène nationale du Sud-Aquitain
13 et 14 janvier 2027 au TAP à Poitiers
6 et 7 avril à L’Empreinte, Scène nationale de Brive-Tulle
11 et 12 mai à La Comète, Scène nationale de Châlons-en-Champagne
18 et 19 mai au Lieu Unique, à Nantes.

Mise en scène d’Anne Théron
Avec Marie-Laure Crochant, Richard Sammut et Mathilde Dambricourt
Écriture des IA et images artificielles d’Antoine Schmitt
Création sonore et musicale de Samuel Sighicelli.

Bande-annonce de DELETE d’Anne Théron © Le Lieu Unique

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