© Christophe Raynaud de Lage

Jour de fête : Alexandra Tobelaim fait théâtre de tout lieu

En travaux jusqu'en 2029, le NEST de Thionville prend la route et investit les salles des fêtes du territoire. Sans quatrième mur, entre jeux collectifs et récits intimes, sa directrice et metteuse en scène signe une proposition populaire aux airs de grande kermesse, qui cache une réflexion politique sur le monde, l'avenir et notre besoin de lien.
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Les néons grésillent. Sous leur lumière blanche, les tables s’alignent comme un soir de loto ou de bingo. À l’entrée, les comédiens jouent les maîtres de cérémonie. Ils accueillent, placent, glissent dans chaque main une langue de belle-mère. La consigne est simple. Chaque fois que résonne l’un des mots convenus, « anniversaire » ou « retraite », chacun doit souffler dedans. L’esprit de fête de village est pleinement assumé, et le public se prend au jeu. Les générations se mêlent, les habitués du NEST partagent leur table avec des néophytes, dont certains assistent ce soir à leur tout premier spectacle. Les conversations vont bon train. À l’Espace multifonctionnel de Veymerange, Bilal fête ses vingt ans, et tout le monde est invité à participer.

© Christophe Raynaud de Lage

En attendant la réouverture du théâtre, Alexandra Tobelaim, directrice du NEST de Thionville, a décidé de maintenir une saison. La troupe s’installe dans des lieux non dédiés, sur les marchés, dans les salles communales, au plus près des habitants. Avec son équipe, elle veut ainsi renouer avec l’une des missions essentielles des centres dramatiques nationaux, aller chercher de nouveaux publics et essaimer sur le territoire bien au-delà de l’institution. Sa démarche, artistique autant que politique, vise d’abord un public que les lieux culturels intimident ou qui les croient réservés à une élite. Jour de fête a été conçu dans cet esprit. Il ne s’agit pas d’assister à une représentation, mais de partager une soirée. Et clairement, même s’il peut surprendre et laisser certains spectateurs en lisière, le pari est réussi.

La fête comme cheval de Troie

Bilal a vingt ans. Il est beau, sportif, solaire, tout le monde l’aime. Photographe à ses heures, il rêve d’ailleurs et a déjà tout prévu pour partir à la découverte du monde. Il veut tenter sa chance loin de la routine et de ce village qui l’a vu grandir, dont il connaît chaque recoin et qui l’enferme dans un destin déjà tracé. Autour de lui gravitent cinq personnages, chacun à un tournant de son existence. Il y a l’ami d’enfance, éternel suiveur, un couple au bord de la rupture, une prof de sport bientôt à la retraite, figure haute en couleur, et son frère, boulanger figé dans ses certitudes et dans un horizon étriqué.

Ensemble, ils ont tout organisé, les discours, les jeux et les cadeaux. Entre deux souvenirs et quelques blagues, chacun formule à sa façon l’amour qu’il porte à Bilal. Les comédiens passent de table en table, interpellent le public et confient des rôles à la volée. Une spectatrice devient fée, son voisin ancien élève, un troisième camarade de classe. La soirée pourrait n’être qu’une fête comme une autre, avec ses fulgurances, ses joies, ses déceptions, ses hontes et bientôt ses drames. Mais sous ces dehors bon enfant, le théâtre ne cesse d’irriguer le processus créatif. Alexandra Tobelaim et ses comédiens, tous excellents, surfent constamment sur l’ambiguïté entre ce qui est joué et ce qui est vécu, et laissent des questions existentielles percuter les réjouissances.

Un dispositif immersif autant que participatif

Plus qu’immersif, le dispositif est malin. Sans que les spectateurs s’en rendent compte, le récit s’installe. Venus partager un moment convivial, ils se retrouvent au cœur d’une pièce. Tout dépend ensuite de l’assistance. Stéphane Brouleaux, Alexandra Castellon, Lionel Laquerrière, Elizabeth Mazev, Benoît Billon et Hugo Rivière doivent s’adapter en permanence. Sous l’insouciance affichée se cache un vrai travail d’équilibriste.

Le contrat participatif se révèle toutefois à double tranchant. Pour en profiter, il faut en accepter les conventions, le côté potache, les coups de sifflet et tout le décorum qui va avec. Si accueillante et chaleureuse soit-elle, la soirée laisse ainsi quelques invités au bord de la piste. Mais il en va de même dans toute fête de village. Certains s’y sentent à l’aise et se lancent volontiers quand ils sont sollicités, d’autres préfèrent rester en retrait et observer. Que chacun y adhère ou non, quelque chose se joue ici bien au-delà des codes de la fête.

Une agora derrière les rires et les danses

Ce serait pourtant passer à côté de l’essentiel que de réduire Jour de fête à son joyeux désordre et à sa trivialité apparente. Écrit à huit mains par Mona El Yafi, Samuel Gallet, Magali Mougel et Karin Serres, le texte laisse peu à peu émerger des réflexions plus profondes sur la vie, soulève des questions existentielles et laisse l’actualité faire irruption dans la salle. Les morts viennent hanter l’assemblée, tenir compagnie à la solitude de certains personnages, et le dérèglement climatique finit lui aussi par s’inviter à table. Derrière les blagues, les piques et la légèreté de façade surgit une question autrement plus vertigineuse. De quel monde les plus jeunes vont-ils hériter ?

Alors les joies, les heurts, tout ce qui fait battre le cœur de la soirée gagnent en gravité. Ces moments deviennent les gestes d’une communauté qui se découvre, s’écoute et ose, le temps d’une soirée, imaginer autre chose. La salle des fêtes prend des airs d’agora. Comme dans la cité antique, le collectif reprend ses droits, le bien commun passe avant les intérêts particuliers, et chacun trouve sa place autour de la table, des grandes gueules aux timides, quels que soient son âge ou son histoire. L’utopie est modeste. Elle tient dans une salle municipale, le temps d’une parenthèse arrachée au quotidien. Elle n’en est pas moins réelle. Derrière les cotillons, la fête, Alexandra Tobelaim rappelle que le théâtre est né sur la place publique et qu’il a toute légitimité à y revenir. Se rassembler reste, aujourd’hui encore, un acte politique.

Envoyé spécial à Thionville

Jour de fête de Mona El Yafi, Samuel Gallet, Magali Mougel, Karin Serres
NEST – CDN transfrontalier de Thionville – Grand Est
En tournée dans les villes et villages mosellans du 1er au 9 octobre 2026
Durée 2h

Tournée
5 octobre 2026 à la Salle Vermand Fayet (Saint-Quentin)
16 octobre 2026 au Théâtre du Chevalet, Noyon
19 au 20 mars 2027 aux Transversales, Scène Conventionnée de Verdun dans le cadre de la quatrième édition de Voilà!Le festival
13 au 16 avril 2027 au Carreau, Scène Nationale de Forbach et de l’Est Mosellan
17 avril 2027 au Théâtre Gérard Philipe, Frouard
11 au 12 mai 2027 au Théâtre de l’Olivier, Istres
13 mai à l’Espace Gérard Philipe, Port Saint Louis du Rhône
14 mai 2027 à l’Espace Robert Hossein, Grans
26 au 28 mai au Théâtre d’Angoulême, Scène Nationale

mise en scène d’Alexandra Tobelaim assistée de Valentine Basse
scénographie de Camille Duchemin
costumes de Marine Peyraud
lumières d’Alexandre Martre
photographe de Juliette Paulet
chorégraphie de Juliette Bott
musique de Lionel Laquerrière
régie générale de Jules Charret

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