Comment avez-vous découvert le théâtre ?
Tatiana Frolova : Ma mère racontait qu’à trois ans je disais déjà que je serais metteuse en scène. À la maternelle, j’organisais les jeux collectifs. Je me souviens très précisément d’un voyage en bateau pris dans la tempête. Nous avions construit le navire dans la salle et nous vivions ensemble tout ce qui lui arrivait. Ce souvenir reste très vivant. Je crois que tout était déjà là, cette envie de vivre quelque chose ensemble. Ensuite, j’ai étudié la mise en scène à Khabarovsk et, en 1985, nous avons créé le KnAM à Komsomolsk-sur-l’Amour. Le théâtre est devenu ma façon de vivre avec les autres, de chercher, de ne pas accepter le monde tel qu’il est.
Quelles rencontres ont le plus marqué votre parcours ?

Tatiana Frolova : Il y a d’abord les personnes avec lesquelles nous avons créé et fait vivre le KnAM. Certaines m’accompagnent depuis 1985. Quarante ans à travailler ensemble, à se disputer, à chercher une forme, cela transforme une personne en profondeur. Mon parcours et cette histoire collective ne font qu’un. Et puis, en 1998, Jean-Pierre Thibaudat est venu jusqu’à Komsomolsk-sur-l’Amour. Nous étions très isolés, et lui s’est intéressé à notre travail. Tout a basculé à ce moment-là.Cette rencontre a contribué à ouvrir notre théâtre vers la France.
Ensuite, beaucoup de liens se sont tissés avec des artistes, des festivals, notamment Passages, qui a invité le KnAM à de nombreuses reprises depuis 1999, et des équipes, en particulier celle du Théâtre des Célestins, à Lyon, qui fut notre « maison » pendant quatorze ans. Je leur suis profondément reconnaissante. Il y a enfin les personnes dont nous recueillons les récits. Croiser le chemin de quelqu’un que personne ne connaît peut bouleverser toute une création.
Comment êtes-vous venue au théâtre documentaire ?
Tatiana Frolova : Je m’éloignais déjà des textes de théâtre, mais à la mort de ma mère, en 2005, j’ai franchi le pas. Je me suis rendu compte que, pendant que je faisais du théâtre, une partie de sa vie m’avait échappé. Il me restait tant de questions à lui poser. Avec Ma Maman, j’ai voulu comprendre comment l’histoire de notre pays avait pesé sur elle, sur sa dureté, sur sa peur, sur sa manière d’aimer. Ce que je prenais pour une relation difficile entre une mère et sa fille devenait tout autre chose. Puis la recherche s’est étendue aux habitants de notre ville, à leurs souvenirs, à tout ce qu’on taisait sur le Goulag. Le documentaire me permettait de partir d’une seule vie pour comprendre ce qui nous était arrivé à tous.
Qu’est-ce que le réel peut apporter au théâtre, là où la fiction échoue parfois ?
Tatiana Frolova : Je ne dirais pas que la fiction échoue. Elle peut nous faire comprendre des choses essentielles. Mais le réel apporte quelque chose qui résiste à nos intentions. Une personne hésite, se contredit, livre un détail auquel nous n’aurions jamais pensé. Elle nous oblige à déplacer notre regard. Ce qui m’intéresse, c’est de préserver cette résistance. Un témoignage ne doit pas devenir la simple preuve d’une idée que j’avais déjà. Le documentaire reste par ailleurs une création artistique. Choisir un fragment, le rapprocher d’une image, laisser durer un silence, tout cela construit du sens. Nous travaillons avec les objets, la lumière, le son, la vidéo. La forme permet de sentir ce qu’une information, seule, ne nous fait pas toujours éprouver.
Qu’est-ce que l’exil a changé dans votre travail ?

Tatiana Frolova : Quand nous avons quitté la Russie, en 2022, après l’invasion de l’Ukraine, nous avons perdu notre lieu, celui où nous avions travaillé trente-sept ans. Avec lui sont partis notre quotidien, ce lien très proche avec nos spectateurs, cette façon de comprendre le monde ensemble. En France, des gens nous ont ouvert leurs portes et nous ont permis de continuer. Je pense notamment au festival Sens Interdits, à son fondateur Patrick Penot et à sa formidable équipe , aux Célestins, Théâtre de Lyon, avec Pierre-Yves Lenoir et Claudia Stavisky, au Centre dramatique national de Besançon Franche-Comté, alors dirigé par la merveilleuse Célie Pauthe , à la Comédie de Valence, avec Claire Roussarie et Marc Lainé, et au Théâtre populaire romand, avec Anne Bisang.
Cette solidarité est immense. Mais une nouvelle vie ne restitue pas celle qui a été interrompue. Je travaille beaucoup avec cette coexistence entre la gratitude pour ce qui devient possible et la douleur de ce qui ne reviendra pas. La langue transforme aussi notre travail. Ce qui était immédiatement compris en Russie exige ici une autre forme. Je cherche davantage comment un geste, un objet ou une absence peuvent transmettre une expérience. L’exil est entré dans notre manière même d’être sur scène.
Comment vous êtes-vous retrouvée impliquée dans le projet Grand ReporTERRE ?
Tatiana Frolova : Cette collaboration s’est construite avec le Théâtre du Point du Jour et Les Francophonies, autour d’une rencontre entre mon travail et celui de Soro Solo. La démarche de Grand ReporTERRE, qui fait dialoguer un regard artistique et un regard journalistique, était très proche de mes préoccupations. Il y a deux ans, Angélique Clairand et Éric Massé m’ont invitée dans leur théâtre, et Bleue Isambard et moi avons eu la surprise d’être conviées à participer à leur projet phare ! J’avais déjà vu deux éditions précédentes, toutes deux incroyablement justes et puissantes.
J’étais un peu intimidée, mais dès mon premier échange avec Soro Solo, j’ai été frappée par sa fraîcheur et sa jeunesse ! J’ai décidé de m’engager sur-le-champ. Avec Rebelles en exil, nous partons d’une expérience que nous connaissons de l’intérieur. Il s’agissait de trouver une forme où nos histoires puissent se croiser et faire surgir des questions qui dépassent nos seuls parcours. Que devient une personne lorsqu’elle perd sa place ? Comment continuer à parler et à créer ? Et qu’entend réellement celui qui écoute ?
Pourquoi avez-vous choisi Soro Solo ?

Tatiana Frolova : Angélique m’a suggéré son nom. Je l’ai rencontré pour la première fois sur Zoom, et sa façon de vivre m’a immédiatement séduite ! Ce qui m’a donné envie de travailler avec Soro, c’est ce croisement entre une voix publique et une expérience très personnelle. Son métier a consisté à raconter, à faire entendre les autres. Mais lui aussi a dû quitter son pays, parce que sa propre parole l’exposait au danger. Nos histoires viennent de pays et de contextes très différents.
Cette distance m’intéresse autant que ce qui nous rapproche. Elle permet d’écouter autrement, de ne pas supposer que l’on comprend tout parce que l’on a soi-même connu l’exil. Je voulais que le spectacle donne corps à ces différences et à cette rencontre, sans nous enfermer dans le rôle de deux victimes venues raconter leurs malheurs.
Qu’est-ce qui a suscité votre intérêt pour son parcours de journaliste ?
Tatiana Frolova : Nos chemins se ressemblent beaucoup, et son expérience m’est très familière. Vous n’allez pas me croire, mais même la fin de nos carrières, ici en France, se ressemble un peu. C’est incroyable. Je le répète souvent désormais, je reconnais un migrant à son regard. Il y a dans ses yeux de la douleur et de la curiosité à la fois, ce qui, au fond, résume la vie… Ce qui m’a frappée aussi, c’est la place très concrète que la liberté de parole occupe dans son existence.
Dans son histoire, parler peut avoir des conséquences sur le travail, sur les proches, sur la possibilité même de rester dans son pays. Je reconnais cette réalité, même si nos expériences diffèrent. Une question me touche particulièrement. Que devient la voix d’un journaliste quand il doit quitter le lieu depuis lequel il parlait ? Comment retrouve-t-il des interlocuteurs, une écoute, une place ? Cela rejoint mon expérience d’artiste. On peut continuer à exercer son métier ailleurs, mais tout le tissu de relations qui lui donnait son sens doit en partie se reconstruire.
Comment avez-vous abordé l’exercice spécifique du métier de grand reporter ?

Tatiana Frolova : Je l’ai abordé depuis ma pratique de metteuse en scène documentaire, en m’appuyant sur le regard et l’expérience de Soro. Nous partageons certains gestes, écouter, recueillir une parole, observer les détails, puis choisir ce que nous transmettons. Mais le plateau nous oblige aussi à penser la durée, les corps, la relation immédiate avec le public. Une grande partie du travail a consisté à retirer. Nous ne racontons qu’une fraction de ce que nous avons vécu.
Une anecdote peut être très forte et pourtant détourner l’attention de l’ensemble. Bleue Isambard occupe également une place essentielle dans cette aventure. Sur scène, la traduction devient visible, avec ses choix, ses limites et la responsabilité de celle qui porte la parole d’un autre. Cette question traverse tout le spectacle.
Cette expérience a-t-elle modifié votre regard sur votre propre travail d’artiste ?
Tatiana Frolova : Elle a rendu plus sensible encore la responsabilité du montage. Quand je travaille avec ma propre histoire, je peux décider de ce que j’expose. Quand une autre personne est là, avec sa vie et sa parole, chaque coupe engage aussi notre relation. Il faut construire une forme commune tout en préservant l’existence propre de chacun. Cette expérience a également renforcé mon désir de laisser au spectateur le temps de ressentir et de penser.
Dans le final, nous quittons la scène, mais les matières continuent à bouger. Les traces demeurent après notre départ, celles de deux personnes, celles d’une catastrophe intérieure. Le spectateur les voit et dispose du temps nécessaire pour endurer cette immense pause… Cette durée fait pleinement partie du spectacle. Je ne souhaite pas refermer trop vite ce que nous avons ouvert. J’aimerais que quelque chose continue à travailler en chacun après la représentation, dans sa manière de regarder les autres.
Rebelles en exil – Grand ReporTERRE #12
Création le 26 septembre 2026 au Théâtre du Cloître, Bellac, et les 29 et 30 septembre au Théâtre de l’Union, Limoges, dans le cadre des Zébrures de l’écriture à la scène.
durée 1h plus 30 min de débat
En français, russe et dioula, avec traduction en français. À partir de 14 ans.
Tournée
12 au 14 octobre 2026 au Théâtre du Point du Jour, Lyon.
26 novembre 2026 au Théâtre-Cinéma de Choisy-le-Roi.
Mise en scène de l’actualité Tatiana Frolova et Soro Solo
Avec Tatiana Frolova, Soro Solo et Bleue Isambard
Création sonore d’Egor Frolov
Son et vidéo de Vladimir Smirnov
Collaboration artistique – Angélique Clairand et Éric Massé
Collaboration technique ) Quentin Chambeaud, Maxime Lippert et Thierry Pertière




Les 3 pièces du KnAM Théâtre :
Le Bonheur,
Nous ne sommes plus…
et
I’m Fine
sont parues aux Editions Koïnè
http://www.edition-koine.fr