Cheveux noirs de jais en bataille, manteau trop grand pour sa silhouette fragile, rouge à lèvres trop vif, elle entre en scène. Le regard semble absent, le débit précipité, les gestes nerveux. De cette femme dont on ne connaîtra jamais le nom émane une urgence permanente, celle d’agir et, dans le même mouvement, l’incapacité totale à le faire. Mère de deux garçons, Stan, neuf ans, et Kévin, cinq ans, elle tente de tenir debout face à une existence qui lui échappe.
L’argent manque. Se lever, travailler relève de l’impossible, aller chercher son benjamin à l’école à l’heure devient une épreuve insurmontable. La honte l’étreint, le regard des autres l’écrase, la fatigue engourdit jusqu’à la volonté. Tout pèse trop lourd. Paralysée par l’ampleur des difficultés qui l’assaillent, elle vit à côté d’elle-même, étrangère à sa propre vie.
Une échappée vers l’inéluctable

Pourtant, au milieu de cet étouffement quotidien, demeure le désir d’offrir un peu de bonheur à ses enfants. Alors, un soir, en secret, elle quitte l’appartement familial et les emmène voir la mer. Commence un étrange road trip, une parenthèse qui n’a d’enchantée que l’intention et qui ressemble davantage à une fuite en avant. Mais très vite, quelque chose grince. Dans les mots de Véronique Olmi, le passage incessant du passé au présent instille une menace sourde. On ne sait jamais tout à fait si ce qui est raconté appartient au souvenir, à l’instant vécu ou à une réalité déjà déformée par la conscience vacillante de cette femme. La tragédie ne dit jamais son nom, mais elle est là, tapie dans chaque phrase, dans chaque détail d’apparence anodine, prête à s’abattre, implacable.
La joie sonne faux. Les efforts pour faire plaisir aux enfants se heurtent sans cesse au réel. La pluie remplace le soleil espéré. L’hôtel rêvé devient une pension décatie et étriquée, sans charme. Rien ne se déroule comme prévu. Tout semble condamné d’avance. Comme si le monde refusait obstinément à cette femme la moindre consolation.
Le roman de Véronique Olmi avance tel un funambule au bord du gouffre. Avec une écriture d’une simplicité bouleversante, l’écrivaine enferme le lecteur dans le flux des pensées de cette mère en suspension. Chaque détail compte. Chaque souvenir, chaque geste, chaque parole semble repousser l’inévitable qui, inexorablement, s’annonce en filigrane. Jamais elle ne quitte cette conscience tourmentée, laissant s’installer une inquiétude qui gagne peu à peu, silencieusement, le spectateur.
Une parole à vif

S’appuyant sur quelques éléments de décor, de gros coquillages, une guirlande colorée et trois lits en fer qui semblent, au fil des mots, rapetisser, Muriel Mayette-Holtz saisit avec justesse la puissance tragique de ce texte. Sans chercher l’effet, elle laisse résonner la langue de Véronique Olmi dans toute sa fragilité et toute sa dureté. Aux Arènes de Cimiez, l’immensité du lieu devient un partenaire à part entière, évoquant autant l’horizon marin vers lequel tend cette échappée que le vide intérieur dans lequel se débat cette femme.
Au centre de ce dispositif épuré, sous les lumières du jour déclinant puis celles, plus ciselées, de François Thouret, Élise Clary porte le spectacle avec un engagement total. La comédienne de la troupe du TNN s’empare de cette parole avec une intensité qui ne ménage ni le corps ni la voix. Elle donne à sentir l’épuisement, les élans, les contradictions de cette femme qui s’accroche à ce qu’il lui reste d’amour et d’espoir.
Son corps paraît toujours en déséquilibre, sa voix oscille entre tendresse âpre, colère sourde et découragement. La première représentation laisse parfois affleurer une nervosité qui accentue le hurlement intérieur rongeant les entrailles de son personnage. Chaque intonation semble chargée de la catastrophe à venir. Malgré cela, l’ensemble demeure à fleur de peau, dans un équilibre fragile entre retenue et débordement.
La précarité au féminin

Au-delà du fait divers qui inspira le roman, c’est la violence silencieuse de la précarité qui envahit peu à peu le plateau. Et plus précisément celle des mères isolées, sans ressources ni soutien, que la société préfère souvent ne pas voir. Une précarité qui use, isole, épuise jusqu’à altérer le rapport au réel. Muriel Mayette-Holtz, tout comme Véronique Olmi, ne cherche ni à juger ni à expliquer. Elle donne à voir une femme qui tente de tenir debout alors que tout, autour d’elle comme en elle, vacille.
Dans l’écrin minéral des Arènes de Cimiez, la parole de Véronique Olmi trouve un souffle rare et rugueux. Portée par Élise Clary, elle conserve toute sa force de sidération. Plus de vingt ans après sa publication, le texte n’a rien perdu de son acuité. Lorsque la nuit finit par envelopper les pierres antiques et que la voix se perd et s’étouffe dans sa gorge serrée, demeure cette femme au bord de la rupture, emportant avec elle une part de notre propre impuissance à regarder la détresse en face.
Envoyé spécial à Nice
Bord de mer de Véronique Olmi
Arènes de Cimiez dans le cadre du Festival de Tragédies (TNN)
du 16 au 18 juin 2026
durée 1h20
Tournée
30 septembre au 1er octobre 2026 au Teatro olimpico – Vincenza Italie
11 au 13 mars 2027 au La Criée – Théâtre national de Marseille
4 & 5 mai 2027 au Liberté – Scène nationale de Toulon
Mise en scène, costumes & scénographie de Muriel Mayette-Holtz
Avec Elise Clary
Musique de Cyril Giroux
Lumière deFrançois Thouret
Assistants texte – Amélie Kierszenbaum & Armand Pitot
Texte paru aux Éditions Actes Sud



