Martin Zimmermann et Sidi Larbi Cherkaoui © Basil Stücheli

Zimmermann et Cherkaoui, deux HAS BEEN très vivants

À quelques jours de la première, les deux artistes répètent à Zurich leur première création commune. Entre cirque, danse, musique et théâtre d'objets, les deux quinquas bricolent un monde mouvant où l'âge, la mémoire et la disparition se jouent avec humour. Plongée dans un spectacle encore en chantier.
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À une station de la gare centrale de Zurich, Oerlikon fourmille. Les passants se croisent, les commerces s’animent, le va-et-vient est incessant. Non loin de cette agitation, le décor change. Dans un bâtiment industriel sans prétention, promis à la démolition, Martin Zimmermann et Sidi Larbi Cherkaoui mettent la dernière main à HAS BEEN. La première aura lieu dans quelques jours, le 24 septembre, au Cultuurhuis de Warande, à Turnhout, en Belgique.

À l’intérieur, briques rouges, poutrelles vertes, gaines métalliques et verrières dessinent un immense atelier. Propice autant à la rêverie qu’à la recherche artistique, le lieu accueille le spectacle en plein création. À gauche du plateau, trois musiciens ont pris place dans une structure d’acier blanc. Alexandre Dai Castaing aux claviers, Kaspy N’dia à la guitare et Kazutomi « Tsuki » Kozuki à la voix accompagnent en direct les deux interprètes. Sur un des murs qui encadrent l’espace de jeu, photos, feuilles et post-it punaisés sur la brique racontent déjà plusieurs semaines de travail. Installé devant eux sur de grandes tables, l’ensemble de la technique a installé console, storytelling, cahiers de notes, outils et autres machines.

Partout, les éléments de scénographie attendent d’être mis en mouvement. Des cloisons basculent, des trappes ouvrent des passages, une paroi recouverte de feuilles d’or accroche la lumière et brouille les perspectives. De derrière un panneau surgit Sidi Larbi Cherkaoui, transformé en diva extravagante, vêtu d’une robe jaune qui lui dessine des formes démesurément généreuses. Face à lui, Martin Zimmermann campe un groom en chemise blanche et pantalon noir. Autour d’eux, des panneaux rouges, bleus, noirs et blancs découpent l’espace en aplats géométriques. Quelque chose du cartoon s’invite dans cet univers, avec, par instants, des airs de film muet dont les deux interprètes inventeraient les règles à mesure qu’ils jouent.

Deux quinquagénaires qui n’ont pas dit leur dernier mot
photo en répétition © Basil Stücheli

Les deux artistes se connaissent depuis longtemps sans avoir jamais travaillé ensemble. Sidi Larbi Cherkaoui découvre le premier un solo de Martin Zimmermann à Anvers. Le Suisse, lui, se souvient d’une pleine page de Libération consacrée à son cadet belge. « Je me disais, waouh, on a à peu près le même âge, c’est chouette, il y a vraiment une nouvelle génération qui se met en route. » Leurs parcours se croisent déjà par endroits. « Sidi a travaillé avec Alain Platel, moi avec Josef Nadj. C’est comme ça qu’on a commencé ce métier. Puis, au fil des rencontres et des créations, certains interprètes sont passés d’un univers à l’autre, comme le circassien Dimitri Jourd, raconte Martin Zimmermann. » Pendant des années, chacun suit ainsi le travail de l’autre à distance.

L’installation de Sidi Larbi Cherkaoui à Genève, où il dirige le Ballet du Grand Théâtre, réduit les distances. Puis une rencontre à Bâle précipite les choses. Cela fait alors six ans que le chorégraphe belgo-marocain n’est plus monté sur scène. Il pense même avoir tourné la page. Martin Zimmermann le pousse à revenir.

« J’ai encore envie de bouger, je suis encore vivant, pour l’instant en tout cas », sourit le chorégraphe belge. À tout juste cinquante ans, il interroge le culte de la jeunesse qui traverse une partie de la danse. Le flamenco ou le tango racontent une autre histoire, rappelle-t-il, celle de corps qui gagnent en densité avec les années. « Ça se dépose. Ça devient de plus en plus dense. » Martin Zimmermann connaît une autre tradition, celle du clown, où l’âge n’oblige jamais à quitter la piste. Au plateau, la complicité est immédiate, le goût du jeu aussi. Mais tous deux sont des bosseurs. Peu de mots, des regards concentrés, des visages souvent fermés. Puis un sourire les éclaire lorsqu’un geste, un mouvement ou un effet correspond enfin à ce qu’ils cherchaient.

Quant au titre, HAS BEEN, c’est une idée de Sidi Larbi Cherkaoui. Martin Zimmermann l’adopte aussitôt. « On est deux has been, s’amuse-t-il. » Longtemps, le Suisse a mal vécu que certains qualifient ainsi ce qu’il aimait. Passé quarante ans, il a cessé de s’en soucier. « Je me suis dit, en fait, je m’en fous, c’est ça que j’aime. » Sidi Larbi Cherkaoui, pince sans rire, renchérit avec malice. C’est comme aimer le rose lorsque les autres vous expliquent qu’il ne faudrait pas en porter. Lui aime le rose, alors il en porte. Derrière la boutade se dessine déjà le cœur de la pièce. Que reste-t-il d’un artiste dans une époque toujours pressée de passer au suivant ?

Une diva, un serviteur et beaucoup de faux-semblants

De leurs discussions sont nés deux personnages. Une femme richissime, diva capricieuse qui semble avoir déjà tout vécu, et l’homme qui l’accompagne, la sert et tente de satisfaire ses désirs. Amant impossible, factotum ou double d’elle-même ? Les deux créateurs entretiennent volontairement le trouble. « Ces deux personnages sont, en fait, presque une seule et même personne quelque part, glisse Martin Zimmermann. »

Sur le plateau, l’artiste belge parade d’abord dans sa robe jaune, puis passe au noir, coiffé d’un spectaculaire chapeau bleu Klein. La silhouette reste généreuse, l’allure autoritaire. Face à lui, Martin Zimmermann campe un groom au visage tiré. Bientôt, l’un des musiciens enfile un masque à l’effigie du clown suisse et lui offre un double. Les identités se déplacent, le genre se brouille. Les deux figures se cherchent, s’affrontent, se repoussent, jusqu’à parfois se confondre.

photo en répétition © Basil Stücheli

La scène se transforme avec eux. Une cloison se soulève et découvre un espace de jeu plus petit. Une ouverture devient passage secret. Des cadres blancs dessinent des pièces sans murs. Un tapis rayé coupe le sol. Rien ne reste longtemps à sa place.

Ancien dessinateur, Sidi Larbi Cherkaoui se réjouit de se retrouver « à l’intérieur d’une BD, avec des cadres ». Martin, nourri de Tati, de Buster Keaton et de l’histoire du clown, préfère les mécanismes les plus simples aux prouesses technologiques. Pas d’écran pour fabriquer l’illusion. Des ficelles, des trappes, quelques miroirs, des corps et des objets. Comme ce mobile, qui rappelle un Calder, qu’un technicien assemble pendant que les artistes poursuivent leur répétition.

« Nous, on croit encore à ce truc de prendre une vraie bouteille et de la poser là », lance Martin Zimmerman. Lui-même a peint le décor. Sidi Larbi Cherkaoui admire chez son partenaire ce côté « très artisan, très hands-on ». Chacun arrive avec sa propre boîte à outils. L’artiste suisse maîtrise l’espace et la machinerie, le chorégraphe belge possède dans le corps une immense bibliothèque de mouvements. « On a tous les deux eu envie d’apprendre de l’autre, résume le premier. »

Quand la musique réveille les souvenirs

Dans leur structure blanche, Alexandre Dai Castaing, Kaspy N’dia et Kazutomi « Tsuki » Kozuki ne se contentent pas d’accompagner les deux interprètes. Ils participent pleinement au jeu. Sidi Larbi Cherkaoui travaille avec l’un depuis quatre ans, avec l’autre depuis treize ans et avec le dernier depuis dix-huit ans.« Moi, j’amène le visuel et lui, il amène ce côté musical », résume Martin Zimmerman.

Quelques notes suffisent à réveiller tout un imaginaire. Le thème des Dents de la mer surgit soudain. Plus tard, Envole-moi de Jean-Jacques Goldman entraîne les deux silhouettes dans un autre temps. La mémoire intime rencontre alors une culture populaire partagée, celle d’une génération nourrie de MTV, de cinéma et de pop stars.

La nostalgie n’a pourtant rien d’un refuge poussiéreux. Elle devient un matériau parmi les autres. « On peut parler du monde depuis un espace un peu hors du monde », explique Sidi Larbi Cherkaoui. Une façon de prendre ses distances avec le vacarme extérieur pour mieux le regarder.

La tendresse plutôt que le fracas

Au fil de la répétition, une tonalité se précise. Sous les gags, les métamorphoses et les machineries, HAS BEEN cherche une forme d’apaisement. « La tendresse, peut-être. Oui, la tendresse, voilà. »  Le mot vient à l’artiste belge presque en cherchant. Dans un monde où les réseaux sociaux lui semblent charrier toujours davantage de violence, il défend cet espace où les êtres peuvent encore coexister. La noirceur n’est pas absente. Elle appartient même aux univers des deux artistes. Mais « l’idée plus grande, c’est quand même de chercher une forme d’apaisement, de douceur. »

La diva qu’il interprète possède tout sans jamais être rassasiée. Son serviteur donne, encore et encore, sans parvenir à combler ce manque. « On peut être richissime, on va quand même mourir. La seule chose qu’on ne peut pas acheter, c’est une vie de plus », rappelle-t-il. Sous le grotesque se glisse ainsi quelque chose de très simple, cette incapacité humaine à se satisfaire de ce que l’on possède déjà.

La fable intime finit par déborder les deux personnages. L’espace lui-même se délite. Villa un instant, ruine celui d’après, il pourrait aussi figurer une Europe qui ne sait plus très bien à quoi se raccrocher. « On essaie encore de maintenir notre démocratie », avance Martin Zimmermann avant de laisser sa phrase en suspens. L’image restera, elle aussi, ouverte.

Ce que la main sait encore faire

Une autre inquiétude traverse HAS BEEN, celle de la disparition des savoir-faire. Elle prend un relief particulier dans cet atelier où Martin Zimmerman et ses acolytes fabriquent encore ses décors, où les objets se déplacent grâce à des mécanismes visibles et où les musiciens produisent le son devant nous.

Sidi Larbi Cherkaoui s’inquiète d’une époque qui délègue progressivement aux outils ce qu’elle savait autrefois accomplir. Dessiner, écrire, compter, fabriquer. « On apprend à utiliser des outils qui, quand on les enlève, ne laissent presque rien. Même une copie réclame du métier, insiste-t-il. Même pour faire un faux Mona Lisa, il faut du talent. »

photo en répétition © Basil Stücheli

La dernière partie encore en chantier prend ainsi des allures de musée imaginaire. Une chemise renvoie au couturier qui l’a conçue, une bague à l’artisan qui l’a façonnée, un bâtiment à son architecte. « Tout a été fait par quelqu’un », insiste Sidi Larbi Cherkaoui. L’art ne se réduit plus à quelque chose que l’on consomme avant de passer au suivant. Il demande du temps, de l’attention, parfois même un apprentissage.

Martin Zimmermann revient, lui, à l’histoire du cirque, du cabaret et de ces artistes qui ont participé aux premiers temps du cinéma. Ce que l’on taxe aujourd’hui de désuet fut parfois à l’avant-garde. « Il ne faut pas qu’on oublie l’histoire, parce que sinon, ça devient un monde ennuyeux. »

Jusqu’au dernier moment

À quelques jours de la première, rien n’est pourtant arrêté. Il manque encore la lumière, qui modifiera à son tour les perspectives et les rythmes. Chaque soir, Martin Zimmermann regarde les vidéos de la journée. Le lendemain, les deux hommes reprennent, déplacent, enlèvent, ajoutent. Une perruque retirée à un endroit peut appeler un écho plusieurs scènes plus loin.

« On revisite tout le temps la même scène, raconte Sidi Larbi Cherkaoui. » Jusqu’à trouver ce fil qui reliera les gestes, les objets et les figures. Pour lui, HAS BEEN est encore un « poème en mouvement ». Martin Zimmermann parle, lui, d’une « sculpture en mouvement ».

La fatigue commence à peser. Certaines séquences sont reprises encore et encore. Mais surtout ne pas perdre le plaisir. « Il faut qu’on reste playful », insiste l’artiste suisse. Dès qu’ils deviennent des robots, leurs personnages cessent de fonctionner. Alors ils recommencent, cherchent une autre respiration, un autre rythme, cette petite étincelle qui remet tout en mouvement.

Dans quelques jours, le public entrera à son tour dans le jeu. « Une pièce n’est jamais finie, c’est le principe même du vivant », rappelle Martin Zimmermann. Il sait déjà que les spectateurs modifieront encore ce qu’ils sont en train de fabriquer. « En tant que public, c’est lui qui va la polir, finalement. »

Dans l’atelier d’Oerlikon, il reste donc quelques jours pour déplacer une cloison, changer un geste, reprendre une scène cinquante fois s’il le faut. Martin Zimmermann et Sidi Larbi Cherkaoui ont choisi de se baptiser has been. À les regarder rire, chercher, bricoler et remettre sans cesse leur ouvrage sur le métier, rarement expression aura semblé aussi mal leur aller.


HAS BEEN de Martin Zimmermann et Sidi Larbi Cherkaoui
spectacle à partir de 12 ans
création les 24 & 25 septembre 2026, Cultuurhuis de Warande, Turnhout, Belgique
Durée: 1h15

Tournée
04 au 05 octobre 2026 au Temporada Alta, Girone (Italie)
08 & 09 octobre 2026 à Anthéa, Antipolis – Théâtre d’Antibes
10 & 11 novembre 2026 à L’Empreinte – Scène nationale Brive-Tulle, Brive-la-Gaillarde
03 & 04 décembre 2026 au Theater Casino Zug (Suisse)
17 au 20 décembre 2026 au Nebia, Bienne
09 & 10 janvier 2027 au Feeling Curious?, Rotterdam (Pays-Bas)
14 & 15 janvier 2027 au Cultuurcentrum Brugge (Belgique)
02 au 06 février 2027 au Teatro Central, Séville (Espagne)
15 au 17 avril 2027 au Theater Winterthur (Suisse)
03 au 12 juin 2027 au Millers Theater, Zürich (Suisse)

Mise en scène & chorégraphie de Sidi Larbi Cherkaoui, Martin Zimmermann
Créé avec et interprété par Sidi Larbi Cherkaoui, Martin Zimmermann, Alexandre Dai Castaing, Kazutomi « Tsuki » Kozuki, Kaspy N’dia
Scénographie de Martin Zimmermann
Composition musicale d’Alexandre Dai Castaing
Collaboration artistique et chorégraphique de Romain Guion
Costumes de Susanne Boner assistée de Yasseen Boutayeb
Création lumière de Mark Van Denesse
Création sonore d’Andy Neresheimer
Movement coaching – Nelson Parrish Earl, Dimitri Jourde, David Lagerqvist
Concept technique – Ingo Groher, Christiane Voth
Construction du décor – Ingo Groher, Ateliers Théâtre Vidy-Lausanne
Motorisation technique – Thierry Kaltenrieder
Développement et construction des objets – Noé Wetter
Collaboration visuelle – Simeon Meier
Masque – Atelier CLSFX Paris, Jill Heim, Dana Hesse
Régie lumière – Jérôme Bueche / Jan Olieslagers / Thomas Utzinger, Régie son – Franck Bourgoin / Andy Neresheimer & Régie générale – Jérôme Bueche / Ueli Kappeler / Jan Olieslagers

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