Jeanne Candel © Festival di Spoleto / Ilaria Magliocchetti Lombi

Jeanne Candel : « Plonger à l’intérieur du ventre d’une poétesse »

Au Festival d'Avignon, la nouvelle création de la compagnie La vie brève, CAPRA (une chèvre), explore l'univers secret d'une artiste. Entre mythes antiques, réminiscences enfantines et musique, la metteuse en scène, à la tête du Théâtre de l’Aquarium à Paris, interroge ce qui pousse irrésistiblement à faire du théâtre et le vertige de tout acte de création.
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Comment est né CAPRA (une chèvre) et qui ce qui en a nourri l’écriture ?  

Jeanne Candel Plein de choses, mais toujours les mêmes obsessions. Je me suis posé une question, comme une provocation intérieure adressée d’abord à moi-même, puis au groupe : existe-t-il un point irréductible en moi qui fait que je fais du théâtre, un endroit très profond qui s’accroche ? Pourquoi est-ce que je bricole tout ça ? En remontant dans ma mémoire, je me suis souvenue de mes jeux d’enfance avec Laure Mathis, qui est d’ailleurs l’une des actrices du spectacle. C’est amusant, parce que tout ce qui me bouleverse aujourd’hui dans cet art battait déjà dans ces jeux : une immense liberté, une imagination débridée, quelque chose de très pulsionnel. C’est profondément lié à l’enfance, mais à une enfance qui peut aussi être monstrueuse et délirante.

Photo de répétition © Jean-Louis Fernandez

Puis de fil en aiguille, nous avons mené des recherches à la fois intimes et plus vastes, en nous replongeant dans les mythologies et les tragiques grecs. Je pensais que Dionysos occuperait une place plus importante dans le spectacle, mais finalement ce n’est pas le cas. Ce que nous proposons, c’est de plonger dans le ventre d’une poétesse, d’ouvrir une femme créatrice pour découvrir son magma intérieur, ses sources d’inspiration, les forces qui la traversent. C’est le pacte que nous passons avec le spectateur. Le spectacle devient alors un vaste paysage intérieur, libre et foisonnant, dont nous sommes les habitants.

La création collective est dans l’ADN de La vie brève. Comment fonctionne ce commun ?

Jeanne Candel : C’est une mise en partage permanente de ce qui m’anime : mes questions, mes obsessions, mes provocations. Comment les autres réagissent-ils ? Est-ce que cela les inspire, les bouscule, me contredit ? Un dialogue permanent s’instaure entre mes visions, mes rêveries, et leurs réponses. Tout se découvre au plateau. C’est toujours lui qui décide du chemin et qui a le dernier mot. Rien n’est très théorique. Ce que nous cherchons à fabriquer reste profondément organique.

Depuis vos débuts, vous travaillez avec quasiment la même équipe. Ce noyau dur nourrit-il votre écriture ?

Jeanne Candel : C’est une grande histoire d’amitié, je ne vais pas le cacher. C’est cela qui agit le plus fortement, et c’est assez émouvant. Ce sont des amitiés artistiques, mais aussi des liens très réels, affectifs, qui ont fait naître un langage commun. C’est extrêmement fertile. Comme nous travaillons ensemble depuis longtemps, nous nous comprenons très vite. Cela facilite beaucoup de choses, même si, parfois, cela les complexifie aussi. Ce qui m’intéresse, c’est justement de nous déséquilibrer, de sortir de nos zones de confort. À chaque création, j’essaie de nous emmener vers un territoire inconnu, d’explorer ce que nous n’avions pas imaginé. C’est cela qui m’excite. Ce qui est drôle, c’est que l’intuition guide profondément le travail. Quand je relis mes premières notes, je retrouve toujours ce qui était déjà en germe. Si l’on compare le premier dossier artistique au spectacle achevé, on pourrait en écrire un tout autre. Pourtant, tout était déjà là : les questions, les obsessions.

Au-delà du partage, qu’est-ce qui vous inspire ? 

Jeanne Candel : Nous faisons feu de tout bois. Nos lectures, nos rencontres avec des poètes, des poétesses, des musiciens. Nous nous mettons dans un état de si grande porosité au monde que tout peut potentiellement entrer dans le travail. C’est un état un peu fou. Nous pouvons être inspirés par quelqu’un croisé dans la rue ou dans le métro. C’est comme lorsque l’on est amoureux. Quelque chose entre en nous, que l’on mâche, que l’on digère et qui ressort d’une manière ou d’une autre. Je trouve ce phénomène très beau.

Cela dit, il y a des moments, pendant la création, où j’arrête complètement de lire. Autre chose se met en route, un chemin de rêverie, d’imagination, de visions. Cela dépend vraiment des phases du travail. Je n’ai pas de système, pas de méthode. J’essaie simplement de préserver ce mouvement. Il y a aussi de grands moments d’errance, de paralysie, où nous frôlons la catastrophe, où nous ne comprenons plus rien. C’est cela, l’état de création. Le spectacle en parle beaucoup d’ailleurs. Qu’est-ce que créer avec toute cette matière que l’on reçoit de l’extérieur, que l’on digère et que l’on transforme ?

Votre théâtre est hybride, traversé de musique et de poésie. Cette hétérogénéité est-elle encore plus forte ici ?

Jeanne Candel : Complètement. Et encore davantage dans cette forme. Puisque nous entrons dans le ventre d’une poétesse, nous sommes aux prises avec un ressac permanent, un mouvement intérieur fait de courants contradictoires, de pulsions de vie, de mort, de syncopes. C’est très musical et très hétérogène, comme peut l’être un monologue intérieur, sans cesse interrompu par une pensée obsessionnelle ou par le dehors.

C’est ce flux que je me suis amusée à mettre en forme au plateau. Si l’on entre dans cette femme, on découvre ses amis intérieurs, les artistes qui l’inspirent, les poètes avec lesquels elle dialogue. Elle a aussi une amie morte qui continue de vivre en elle et avec qui elle parle. C’est tout le monde intérieur d’une femme, vaste, prolifique, multiforme, comme dans un rêve. C’est ce langage que j’ai envie de déployer.

La musique est toujours aussi présente dans votre travail ?

Jeanne Candel : Très présente. Travailler avec Thibault Perriard et Matthieu Naulleau a été très inspirant. Cela m’a donné une sève faite de grands mouvements, de vastes arches musicales. Nous avons véritablement composé le spectacle à partir de cette matière. Les matériaux musicaux sont eux aussi très hétérogènes. Nous ne nous sommes limités à aucun répertoire. Cela fait partie du poème que nous composons. Il y a plein de sonorités, de notes, de partitions, à l’intérieur de cette femme, comme nous sommes, nous aussi, constitués d’une multitude de choses.

Tout vient en même temps. La musique se répète en même temps que le spectacle. Thibault continue de composer entre les sessions de répétition, mais tout se construit selon les besoins du plateau, de manière parfaitement concomitante.

Les tragiques grecs traversent-ils encore le spectacle ?

Jeanne Candel : Ce sont des sources d’inspiration qui le traversent de manière plus ou moins explicite. Nous avons gardé ce que nous appelions entre nous des « tragédies portatives ». Ce sont comme des haïkus tragiques, de très courtes scènes qui portent un geste dramatique, parfois même tragi-comique. Ces recherches ont été très inspirantes et nous les avons conservées de façon implicite. En tout cas, nous portons encore cela dans notre grand véhicule.

Comme dans Baùbo, la scénographie ressemble à une page blanche qui se réinvente au fil du spectacle. Avez-vous gardé ce principe ?

Jeanne Candel : Avec Lisa Navarro, la scénographe, nous avons imaginé un dispositif qui joue avec les rudiments du théâtre, avec son archaïsme profond : des rideaux sur une patience, qui dévoilent une bâtisse percée d’une grande porte coulissante, une porte de hangar un peu délabrée, d’où jaillissent les figures que je convoque.

Ce bâtiment a une fonction dramaturgique très précise qui se dévoile au fil du spectacle. C’est une boîte à jouer, avec sa machinerie, une boîte à apparaître et à disparaître.

Le théâtre est au centre du spectacle. Est-ce une manière de mettre en abyme votre propre engagement pour cet art ?

Jeanne Candel : J’ai l’impression de faire ce geste dans tous mes spectacles, de manière plus ou moins cachée. J’ai toujours besoin de faire un clin d’œil au théâtre, de le provoquer, de me demander ce qu’est cet art. Qu’est-ce qu’on fait quand on fait du théâtre ? J’ai besoin de me reposer cette question en permanence. Le théâtre est toujours au centre de ma recherche. Ici, je l’affirme peut-être un peu plus.

Mes traversées portent toujours cette question de l’acte de créer. Qu’est-ce que cela nous apporte ? Est-ce que cela peut nous aider, nous sauver ou parfois nous abîmer ? Je ne sais pas. Ce sont des questions.


CAPRA (Une Chèvre) de Jeanne Candel – La Vie brève
présentée en avant-Premières les 16 et 17 juin 2026 au Théâtre Garonne, Scène européenne – Toulouse 
Gymnase Mistral – Festival d’Avignon
du 19 au 25 juillet 2026
durée 2h environ

Tournée
4 et 5 novembre 2026 à Bonlieu Scène nationale, Annecy
2 décembre au 13 décembre 2026 au TGP – théâtre Gérard Philipe – centre dramatique national – Saint-Denis
16 au 18 décembre 2026 au mixt – terrain d’arts en Loire atlantique, Nantes
20 janvier au 7 février 2027 à BRUIT – Festival théâtre et musique, la vie brève – Théâtre de l’Aquarium
10 et 11 février 2027 à Malraux scène nationale Chambéry Savoie
2 au 4 mars 2027 à La Comédie de Saint-Étienne, CDN
9 au 12 mars 2027 au tnba – Théâtre national Bordeaux Aquitaine
21 et 22 avril 2027 à la Scène nationale Albi-Tarn
27 au 29 avril 2027au Théâtre des 13 vents – centre dramatique national, Montpellier

Une création de et avec Jeanne Candel, Vladislav Galard, Pauline Huruguen, Sarah Le Picard, Léo-Antonin Lutinier, Laure Mathis, Matthieu Naulleau et Thibault Perriard
Mise en scène de Jeanne Candel assistée d’Éléonore Barrault
Direction musicale de Thibault Perriard
Collaboration artistique – Marion Bois
Scénographie de Lisa Navarro
Création costumes de Pauline Kieffer assistée de Constant Chiassai-Polin
Lumières de François Fauvel assisté de Marie-Lou Poulain
Régie générale – Sarah Jacquemot-Fiumani
Peinture décor – Suzanne Arhex et Marie Maresca
Toile peinte de Nathalie Deveau, Youssef Madloum et Claude Stéphane

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