© Raphaël Arnaud

La tête loin des épaules : Dans la spirale de Kristina Chaumont

À Avignon, au Théâtre du Train Bleu, l’autrice, metteuse en scène et interprète présente ce seule-en-scène, créé en 2024 à La Criée à Marseille. Une plongée vertigineuse, en deux temps inégaux, dans les souvenirs d’une jeune femme hantée par les traitements subis par sa mère bipolaire.
12 juillet 2026
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Lorsque le public s’avance, Kristina Chaumont finit de préparer du café pour en offrir quelques tasses aux spectateurs. Le rapport est direct, sans effet, il suggère qu’une histoire intime s’apprête à être racontée. Le regard plongé dans ceux de ses visiteurs, la comédienne tisse un premier lien de confiance. Celle-ci est essentielle au récit qui vient, sans quoi tout ne pourra peut-être pas être dit, ou pas ouvertement. Or l’autrice, metteuse en scène et interprète, en a gros sur le cœur. Dans ce seule-en-scène inspiré de son vécu, elle remonte les souvenirs qu’elle a de sa mère, diagnostiquée bipolaire, et en tire une réflexion teintée de colère et d’incompréhension autour de la notion de soin.

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Assise derrière une table en bois, les yeux qui se perdent ici et là, Kristina Chaumont n’a rien d’une personne particulièrement apaisée. Quelque chose la travaille, l’habite, elle semble chercher autour d’elle de quoi se raccrocher au réel. Le sujet de ses préoccupations ne met pas longtemps à tomber. Dans son esprit, sa mère est omniprésente, alors elle choisit d’en parler, de partager ce qui la traverse. C’est le début d’un monologue à l’écriture parfaitement ciselée, moins conçu pour raconter une histoire que pour la faire exister véritablement.

Le deuil à vif

C’est sans doute pour cela que le récit ne se satisfait d’aucune chronologie. Ce sont plutôt les associations d’idées qui tirent le fil de la dramaturgie. En dressant le portrait de sa mère décédée, Kristina Chaumont balaie ainsi peu à peu, avec beaucoup de finesse, tout l’écosystème du soin psychiatrique. Comme par évidence, tout finit par se mêler, par s’emmêler. Les réminiscences intimes entrent en confrontation avec une institution médico-sociale qui n’a jamais su accompagner les malades. Le deuil encore à vif dans sa gorge serrée, la comédienne se fait porte-parole d’une colère qui irrigue tout, de la vie de famille au rapport à la société.

L’interprétation est entière, d’une justesse saisissante lorsqu’il s’agit de donner corps à sa mémoire, d’une théâtralité affirmée quand, soudain, les textes de Sarah Kane, Virginia Woolf ou Kae Tempest font irruption. Une écriture aux multiples références qui agit comme une spirale dans la tête de Kristina Chaumont, et qui embarque tout avec elle. De ce flux de paroles et de pensées émerge la peur, viscérale, d’être malade à son tour, en miroir d’un système médical défaillant, déconnecté, déshumanisé.

Savoir sortir du cadre
© Raphaël Arnaud

Alors pour ne pas subir à son tour ce qui a tant coûté à sa mère, elle décide de s’enfuir, de sortir du cadre, tant dans le récit que dans le forme du spectacle. Plus question de rester assis dans un gradin, La Tête loin des épaules doit désormais se jouer ailleurs, n’importe où. Prendre l’air, choisir la liberté et s’octroyer le droit de vivre hors des normes. Voilà en quelque sorte l’aventure à laquelle Kristina Chaumont convie désormais les spectateurs. C’est aussi le moment où la dramaturgie bascule et perd de sa force, au bénéfice d’une expérience de groupe qui voudrait tendre vers l’universel.

« Et vous, comment aimeriez-vous qu’on prenne soin de vous ? », demande-t-elle en substance autour d’un pique-nique faussement improvisé aux airs d’Alice au Pays des Merveilles. Mais l’heure n’est plus au récit, la pièce se met en quête de solutions construites collectivement et fait retomber toute la solide tension de la première partie. Dans ce dernier geste, sous couvert de proximité et de convivialité, ressort surtout l’illustration par l’exemple de ce qui se lisait déjà, en sous-texte, avec beaucoup de force. Sortir du cadre n’est pas nécessairement renoncer au théâtre, un outil pourtant joliment maîtrisé sur le début de ce spectacle.


La tête loin des épaules de Kristina Chaumont
Création 2024 –
La Criée, Marseille
Vu à La Respélid’ avec le Théâtre du Train Bleu dans le cadre du Festival Off Avignon
Du 4 au 23 juillet 2026
Durée 1h30

Tournée
13 au 15 mai 2027 au Théâtre de L’astronef – Marseille
20 au 22 mai 2027 au Centre culturel Nelson Mandela – Pantin
29 et 30 mai 2027 au CDDV – Valréas

Texte, mise en scène et interprétation – Kristina Chaumont
Collaboratrice artistique – Justine Bachelet

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