© Chloé Cohen

Les Mondes qui nous manquent : En finir joyeusement ou pas avec le capitalisme

Librement inspirée de la pensée de Mark Fisher, la dernière création de Bastien Semenzato, présentée dans le cadre de la Bâtie- festival de Genève, embarque La Gale (Karine Guignard) et Léo Besso dans un joyeux bordel théâtral. Entre conférence déjantée, slam et rave party, le trio ausculte nos servitudes capitalistes et cherche l'échappée dans un monde où tout, jusqu'au temps libre, finit par avoir une valeur.
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Le plateau est encombré. Une console, des micros, un écran, des objets épars et, au milieu, un canapé Ligne Roset, pièce emblématique de la marque et d’un certain standing. Tout de blanc vêtu, Léo Besso s’avance. Avant de s’asseoir et de se mettre aux manettes de sa table de mixage, il retire ses chaussons d’hôtel et les range soigneusement à ses pieds. Chaque geste est précis, presque cérémonial. À son tour, La Gale investit le plateau, s’empare d’un micro et entonne un slam. La langue claque, le ton est tranchant. Tout semble parfaitement à sa place.

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Comme un chien fou dans un jeu de quilles, Bastien Semenzato vient percuter cet ordre établi. Perruqué en golden boy qui se la joue décontracté, il déboule dans ce drôle de monde et en dérègle la mécanique. Le joyeux bazar peut commencer. Un foutoir très maîtrisé où les idées, les corps, les sons et les personnages se télescopent sans jamais en perdre le fil.

C’est là que le spectacle trouve son rythme et surtout tout son sel. Trois présences radicalement différentes se partagent le plateau et se passent sans cesse le relais. Léo Besso, silhouette lunaire vêtue de blanc, se fait gourou des temps modernes. Voix douce et posée, adepte de la non-violence, il possède quelque chose d’un hâbleur charismatique et ensorceleur. À l’opposé de son image de rappeuse en sweat à capuche noir, La Gale apparaît en costume et stilettos. Sa présence est tranchante, frontale, le regard et le verbe affûtés. Bastien Semenzato place au centre du dispositif son propre double, un brin plus à droite, volontiers satisfait de lui-même et toujours prêt à se ridiculiser dans le seul but de servir son propos. Leur décalage fait merveille.

Impossible de sortir du cadre

Tous cherchent pourtant la même chose. Comment échapper au capitalisme lorsque tout le ramène à lui ? Chacun croit tenir sa solution, sa manière de desserrer l’étau, avant de découvrir que nos vies, nos manières de penser, nos échappatoires ne sont finalement que des émanations ou des résultantes du système qu’il voudrait fuir. Bastien Semenzato s’empare ainsi de la pensée de Mark Fisher, pour qui il est « plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme », sans jamais chercher à la théoriser. Il en garde une matière ludique, sans jamais prétendre apporter de solution, mais plutôt en invitant le spectateur à regarder plus lucidement ce qui l’entoure.

Ainsi, dans Les Mondes qui nous manquent, son double foutraque s’empare de Désirs postcapitalistes du philosophe britannique avec un enthousiasme communicatif. Il parle travail, réussite et déroule cette vieille rengaine selon laquelle chacun occuperait finalement la place qu’il mérite. Bastien Semenzato pousse la logique jusqu’à l’absurde, se ridiculise avec gourmandise et vise juste. Le rire naît du grotesque. Ce qu’il raconte l’est nettement moins.

© Chloé Cohen

La Gale change à son tour de registre. En businesswoman juchée sur ses stilettos, elle déroule le bilan d’une multinationale pétrolière avec une assurance implacable. Le rap lui-même finit par tomber dans la nasse. L’art, les subventions, le sponsoring, la réussite, la visibilité, tout ramène au capitalisme. Même celles et ceux qui prétendent combattre le système continuent d’en alimenter la machine. Gloire à la mondialisation !

Et puis il y a ce lapin géant, sorte d’immense doudou, remède à tous les maux produits par le système. Sauf qu’à chaque fois qu’une échappatoire se profile, il ramène doucement l’être humain vers ce qu’il croyait fuir. Pas moyen de sortir du cadre. Même le repos possède désormais une valeur. Le temps libre peut être rentabilisé, chaque activité comptabilisée. Travailler, courir, se divertir ou ne rien faire, tout semble pouvoir augmenter ou déprécier notre valeur.

Chercher la brèche

Dans son dernier mouvement, le spectacle change de régime. Les mots reculent, les nappes électroniques de Léo Besso montent, les lumières virent au psychédélique et la conférence part en rave. Les trois présences jusque-là si différentes se retrouvent dans une même pulsation. Le discours laisse enfin la place aux corps.

Certains considéreront que Bastien Semenzato reste à la surface, mais l’artiste ne prétend pas avoir trouvé la porte de sortie. Il montre plutôt combien elle est difficile à atteindre lorsque le capitalisme a réussi à poser une valeur sur presque tout, jusqu’à nos loisirs, notre repos et notre propre existence. 

Restent alors la musique, la danse et ce moment partagé. Pas de solution miracle, seulement une brèche entrouverte dans le paradis totalement artificiel, faussement idyllique, d’un capitalisme omniprésent. Quelques minutes pour regarder ailleurs et, peut-être, commencer enfin à lui échapper.


Les Mondes qui nous manquent de Sébastien Semenzato
La Bâtie – Festival de Genève – Théâtre de l’Orangerie
du 2 au 5 septembre 2026
durée 1h

Mise en scène de Bastien Semenzato
Jeu et texte de Karine Guignard, aka La Gale, Léo Besso & Bastien Semenzato
Jeu et regard chorégraphique de Julia Botelho
Dramaturgie de Louis Bonard
Costumes de Julie Monot
Lumières d’Yan Godat
Technique et régie de Soufyane Kinany
Visuel texte de Sarah André
Sous titre de Nathaly Leduc

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