Lolita Tergémina © Cédric Demaison

Un secteur en crise – Épisode 26 : Lolita Tergémina

Parmi les cinq CDN les moins dotés de France, celui de l'Océan Indien doit pourtant remplir les mêmes missions que les autres, tout en supportant les surcoûts liés à l'éloignement. Privée de son théâtre principal depuis 2024, sa directrice tente de préserver la création malgré des marges toujours plus étroites.
Ecouter cet article

« On a la corde au cou »

Lolita Tergémina, directrice du Centre dramatique national de l’océan Indien, à La Réunion
Quelles coupes le CDNOI a-t-il subies ces dernières années ?

Lolita Tergémina : J’ai pris mes fonctions en octobre 2024. Cette année-là, il y avait déjà une baisse des subventions, notamment sur l’éducation artistique et culturelle et le Pass Culture. Entre 2025 et 2026, nos subventions reculent de près de 117 000 euros, soit 5,5 %. L’État baisse son soutien de près de 32 400 euros, le Département de 15 000 euros. La Ville de Saint-Denis reste stable tandis que la Région augmente le sien de 30 000 euros, ce qui amortit la baisse sans l’annuler. Les autres subventions chutent, elles, de près de 100 000 euros, notamment avec la fin de certaines aides à l’emploi. Notre budget global passe ainsi d’environ 2,35 millions d’euros en 2025 à 2,22 millions en 2026. Et nous partons déjà de très bas puisque nous avons l’un des cinq budgets les plus faibles des trente-huit CDN.

Comment cette baisse se traduit-elle dans votre quotidien de directrice ?

Lolita Tergémina : J’essaie de protéger au maximum les équipes artistiques et la création. Pour l’instant, je ne baisse pas mes enveloppes de coproduction ni d’accompagnement en résidence des artistes et des compagnies locales. En revanche, je réduis la programmation. Et c’est un cercle vicieux puisque moins de diffusion signifie aussi moins de séries.

Nous n’avons actuellement qu’un seul lieu de diffusion fixe, la Fabrik. Notre théâtre de 300 places, le Grand Marché, est fermé pour travaux depuis 2024. Nous avons également le MobilTéat, un théâtre itinérant qui nous permet d’aller sur le territoire. Mais lorsque nous jouons auprès de populations qui n’ont pas l’habitude de venir au théâtre, il faut tout un travail d’action culturelle et de médiation. Cela demande des moyens et génère très peu de recettes.

L’impact est donc très concret. Habituellement, nous accueillons huit ou neuf spectacles par demi-saison, dont environ 30 % viennent de l’Hexagone. Cette saison, je n’en ai fait venir qu’un seul. C’est un choix directement lié à ces baisses budgétaires. Pour l’instant, je veux vraiment protéger les artistes et les équipes artistiques du territoire.

La question de l’intermittence se pose-t-elle différemment à La Réunion ?

Lolita Tergémina : Bien sûr. La distance s’ajoute à toutes les autres difficultés. Les artistes ont de plus en plus de mal à faire leurs heures, notamment parce qu’il est très difficile de faire tourner les spectacles. Je crains qu’il devienne quasiment impossible d’être intermittent à La Réunion en 2027 ou 2028 s’il n’y a pas de réforme spécifique pour les Outre-mer.

Comment parvenir à faire circuler les œuvres réunionnaises au-delà de l’île et à leur donner une visibilité dans l’Hexagone ?

Lolita Tergémina : Lorsque nous accueillons un spectacle de Paris ou de Marseille, nous prenons tout en charge, du billet d’avion au billet de train, ainsi que les frais liés à l’accueil. Dans l’autre sens, ce n’est pas forcément le cas. Les billets d’avion nécessaires pour faire tourner nos spectacles dans l’Hexagone ne sont pas toujours intégrés aux frais d’approche des structures qui nous accueillent.

À cela s’ajoute le fret des décors, qui coûte extrêmement cher. Certaines compagnies en arrivent à faire reconstruire un second décor dans l’Hexagone. Nous devons donc financer l’activité artistique avec un budget déjà restreint tout en assumant des coûts de circulation que les compagnies hexagonales n’ont pas. Cet éloignement est une double peine.

Certains artistes réunionnais parviennent-ils malgré tout à inscrire leurs spectacles dans des réseaux de diffusion au-delà de l’île ?

Lolita Tergémina : Oui, mais cela reste très insuffisant. Mes artistes associés avancent en ce sens. Nicolas Givran, de la compagnie Qu’avez-vous fait de ma bonté ?, et Léone Louis, de la compagnie Baba Sifon, ont construit des liens et des réseaux depuis une dizaine d’années, notamment grâce à Avignon. Ils commencent seulement à en récolter les fruits. La Konpani Ibao bénéficie elle aussi d’une visibilité nationale, voire européenne, notamment autour de sa nouvelle création, soutenue par le CDN de Lorient et menée en lien avec la compagnie suisse Perpetuo Mobile Teatro.

Il y a aussi les Rida organisées par l’Onda. Des délégations de programmateurs viennent pendant une semaine découvrir les propositions artistiques locales. En général, une ou deux compagnies réussissent à obtenir des dates dans l’Hexagone. Mais partir pour une ou deux représentations avec les artistes et le décor n’est pas viable. Il faudrait pouvoir construire de véritables tournées, et c’est extrêmement difficile.

Lorsque les budgets se resserrent, la distance joue immédiatement contre nous. Des compagnies dont la programmation était préparée depuis deux ans ont vu des structures nationales se désister parce que les faire venir coûtait trop cher.

Comment faire comprendre l’importance de ce que vous défendez à des populations parfois très éloignées du théâtre ?

Lolita Tergémina : C’est une vraie difficulté. Certaines vivent dans une telle précarité qu’il est compliqué d’aller leur expliquer que, de notre côté aussi, nous traversons une période difficile. Certaines n’ont pas de quoi manger ou assurer le strict minimum. On ne peut pas arriver face à elles uniquement avec nos propres difficultés.

Mais c’est justement dans le contact direct que le théâtre peut créer quelque chose de fort. Dans le partage d’un spectacle, d’une action de médiation, un lien se construit. Nous prenons en compte leur situation et elles prennent en compte la nôtre. Il faut parler de la vie, de ce qui se passe réellement, proposer des spectacles qui les concernent et ne pas être hors sol. Sinon, le théâtre n’a plus de sens.

Le public qui fréquente déjà nos salles connaît, lui, très bien nos difficultés et nous soutient à sa manière. Mais la situation générale est tellement morose que notre position devient de plus en plus difficile à tenir.

Quelles pistes défendez-vous pour sortir de cette fragilité structurelle ?

Lolita Tergémina : Nous sommes le seul centre dramatique national ultramarin et nous avons le même cahier des charges que tous les autres CDN, sans que soient réellement prises en compte nos spécificités liées aux frais d’approche, au transport ou au fret. Ce que j’essaie de défendre auprès de nos tutelles, notamment de l’État, c’est donc une révision du cahier des charges du Centre dramatique national de l’océan Indien. Non pas pour faire quelque chose de plus petit, mais pour l’adapter aux réalités économiques et sociales du territoire.

Il faut aussi parvenir à créer davantage de liens avec les grandes institutions nationales. C’est tout l’intérêt de La Fournaise, que je vais créer au Studio-Théâtre de la Comédie-Française avec l’autrice mauricienne Ananda Devi. À partir d’Othello, nous allons faire dialoguer deux voix de l’océan Indien. Clément Hervieu-Léger souhaite ouvrir davantage la Comédie-Française aux artistes ultramarins et leur donner accès aux moyens de la Troupe. Pour nous, ce type de collaboration ouvre des perspectives nouvelles.

La question va devenir encore plus urgente lorsque le Théâtre du Grand Marché rouvrira. Nous aurons alors trois lieux à faire fonctionner sans augmentation de budget. Aujourd’hui, nous avons vraiment la corde au cou. J’essaie également d’ouvrir une piste avec le ministère des Outre-mer pour qu’il devienne partenaire du seul centre dramatique national ultramarin. Cela me semblerait cohérent, même si l’on sait que ce ministère dispose lui aussi de très peu de moyens.

On nous pousse également à chercher du mécénat et des financements privés. Mais c’est complexe avec le statut juridique de nombreux centres dramatiques, qui ne nous permet pas de recevoir facilement de l’argent privé. Certains travaillent donc à la création de fonds de dotation. Pour l’instant, je n’ai pas d’autre solution que d’aller chercher de nouveaux financements partout où c’est possible.

Recevez notre newsletter

Chaque semaine, l'édito de la rédaction et un aperçu de tous les articles publiés sur le site.

Avec nous, pas de courrier indésirable. Vous pouvez vous désinscrire quand vous le souhaitez.

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.