Carole Thibaut © Lucie Nencioni

Carole Thibaut : « Les enfants ne se mettent pas sur off »

Avec Dans la maison de l'ogre, le conte s'empare des violences intrafamiliales et des mécanismes de l'emprise, en donnant toute leur place aux enfants. L'autrice et metteuse en scène explore les rapports de domination, de l'intime au politique. Une nouvelle création à découvrir au Théâtre des Îlets, à Montluçon, qu'elle a dirigé jusqu'en 2025.
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Le conte traverse votre écriture depuis longtemps. Qu’y trouvez-vous ?

Carole Thibaut : Le conte est intimement lié à la fiction théâtrale. Il faut une fable pour que le théâtre ait lieu. Pendant des siècles, les contes et les récits oraux ont constitué le socle de la mémoire collective. Je vois donc un lien très fort entre le conte et le théâtre. Tous deux permettent de prendre de la distance avec le réel, d’échapper à la sidération et de préserver cette relation à la catharsis. Même lorsque j’écris des spectacles « pour adultes », le conte reste une base souterraine de mon écriture.

Quelle est la genèse cette histoire ?
© Ex Machinae

Carole Thibaut : Comme souvent dans mes pièces, je pars de sujets intimes, de ce qui se joue dans l’espace privé du foyer, du couple ou de la famille. Ce sont des endroits qui fonctionnent comme des loupes et permettent de décrypter ce qui se passe dans la société. L’état politique actuel ne relève pas seulement de l’idéologie. Il nous atteint profondément, de manière presque organique, jusque dans nos relations les plus intimes.

Le sociologue Marc Joly, chercheur au CNRS, l’analyse très bien dans son essai sur la perversion narcissique, qu’il considère aussi comme un mal de notre époque. On en retrouve les manifestations chez de nombreux dirigeants politiques. Les relations de pouvoir et de domination sont de plus en plus violentes et délirantes, certainement en réaction aux mouvements féministes, antiracistes et décoloniaux qui ont dénoncé ces mécanismes.

Cette violence est aussi nourrie par un ultralibéralisme débridé, où l’on marche sur les autres pour exister. Notre société me semble malade de ce culte de l’ego, de cet individualisme exacerbé qui relègue au second plan le bien commun. Plutôt que d’aborder ces questions sur un plan idéologique, j’avais envie de les observer là où elles nous touchent le plus intimement. Le théâtre reste avant tout l’endroit de l’humain.

Pourquoi avoir choisi la cellule familiale ?

Carole Thibaut : Les cas de violences conjugales et intrafamiliales qui émergent sont de plus en plus nombreux. Peut-être parce que davantage de personnes osent aujourd’hui en parler et que les évolutions législatives permettent de mieux les reconnaître. Mais je pense que cela participe aussi du backlash que nous traversons.

J’ai voulu raconter comment une mère et ses deux enfants tentent de s’en sortir face à l’arrivée d’un ogre. Pour moi, Trump ou Poutine sont des figures d’ogres, des hommes pris dans un délire narcissique, qui s’emparent d’un pouvoir démesuré et écrasent les autres. Au sein de la famille, ces mécanismes prennent la forme de l’emprise, du contrôle coercitif. On retrouve les mêmes ressorts que dans la société. Les traverser au théâtre permet aussi de comprendre ce qui peut nous arriver sur le plan politique. La pièce ne traite pas directement de ces questions, mais elle en constitue une métaphore.

Les enfants occupent une place centrale dans le récit. Pourquoi ?
© Florian Salesse

Carole Thibaut : On a longtemps considéré les enfants comme de simples spectateurs des violences conjugales. Or, nous savons aujourd’hui qu’ils en sont eux aussi victimes, même lorsqu’ils ne sont pas directement visés. Ils sont profondément atteints par ce qui se passe dans leur famille. Il me semblait essentiel de leur donner une véritable place dans cette histoire.

Vous choisissez de montrer la violence psychologique plutôt que physique.

Carole Thibaut : La violence psychologique est reconnue comme une forme de violence conjugale et intrafamiliale, mais elle reste encore largement niée. Je voulais faire comprendre ce que vivent les victimes et comment fonctionnent les agresseurs. On entend toujours des gens dire que les victimes n’avaient qu’à partir. C’est méconnaître profondément les mécanismes de l’emprise et de la coercition.

Ce qui m’intéresse, c’est d’observer comment se met en œuvre progressivement cette soumission à une autorité violente, quand celle-ci avance masquée, sous les traits du prince charmant ou du leader charismatique par exemple. Il faut en finir avec l’idée que les personnes qui subissent cela seraient de « pauvres victimes » incapables de réagir, et qu’une telle histoire ne pourrait jamais « nous » arriver.

Qu’est-ce qui a nourri votre écriture ?

Carole Thibaut : La figure de « l’ogre » est passionnante à analyser, parce qu’elle pose la question fondamentale du bien et du mal chez l’être humain. Comment et pourquoi existe chez un être ce désir de détruire l’autre ? Je souhaitais décortiquer ce processus, nous permettre d’en traverser les étapes à travers la fiction, mais aussi raconter comment on peut y échapper.

J’ai ainsi fait de mon héroïne une avocate spécialisée dans les affaires familiales, qui connaît donc ces mécanismes par cœur, et que pourtant « l’ogre » va peu à peu réussir à avaler. Et ce n’est pas anodin qu’il choisisse de s’attaquer justement à ce genre de femmes.

Autour d’elle il y a ses deux enfants et Anne, une voisine devenue une amie très proche. Entre ces quatre-là se révèle progressivement des liens extrêmement forts. Un amour qui ne se dit pas forcément, mais qui leur donnera à tous les quatre la force de résister à la destruction psychique.

Comment faire entrer un sujet aussi concret dans l’univers du conte ?
© Florian Salesse

Carole Thibaut : Je travaille toujours de cette manière : En amont, je me documente énormément, je lis, je rencontre des spécialistes, j’interviewe des personnes. Puis, lorsque j’ai suffisamment intégré ces connaissances, elles nourrissent l’écriture, les axes dramaturgiques, sans avoir à les plaquer sur les personnages ou à faire intervenir des séquences documentaires.

En effet, à partir de là, je plonge dans la fiction. J’entre dans une autre phase, celle de l’écrivaine. Ensuite vient le travail au plateau. Je n’improvise pas avec les acteurs et les actrices, mais je teste avec elles et eux les scènes, on échange beaucoup. La pièce continue de se dessiner pendant la création.

Comment avez-vous réuni les interprètes ?

Carole Thibaut : La distribution s’est construite au fil de rencontres. J’avais besoin d’acteurs et d’actrices qui aiment profondément jouer, dans tous les sens du terme, qui aient cette gourmandise du théâtre. Plus le sujet est âpre plus nous avons besoin de joie, de générosité et de douceur pour l’aborder sur scène.

J’avais perçu cela en voyant Anthony Poupard sur scène : C’est non seulement un formidable acteur mais c’est aussi un compagnon de travail très drôle doté d’un plaisir du jeu et d’un humour indispensables pour incarner un tel ogre.

J’avais découvert Sandy Ouvrier au sein du collectif DRAO. C’est une actrice magnifique, qui apporte à la fois une grande sensibilité et une force, essentielles au personnage de la femme. Il était très important, pour sortir des aprioris que beaucoup ont sur les femmes victimes, que celle-ci soit une femme puissante, une femme généreuse qui aime, qui se bat, et que, pourtant, les manipulations de l’ogre vont conduire au bord de l’écrasement psychique….

Sophie Osmond-Nauze, qui interprète l’adolescente, a partagé avec moi l’aventure de Montluçon à travers la dernière jeune troupe permanente des Îlets du temps de ma direction. Elle est, elle aussi, une super compagne de travail, qui allie une grande rigueur de travail à une relation très joyeuse au plateau. J’ai rencontré Ambre Sola Shimizu lors des auditions que j’ai faites au JTN puis j’ai été la voir sur scène dans Peau d’Âne ou la fête est finie de Marie Dilasser et Hélène Soulier. Et cela a été un véritable coup de cœur.

Enfin, il y a Valérie Schwarcz, ma complice artistique durant ces dix années à Montluçon où elle a été de la plupart de mes aventures de création. J’ai écrit pour elle le rôle d’Anne, cette voisine et amie un peu déglinguée, pas très politiquement correcte, qui devient, sans que cela soit jamais formulé clairement, la fée du conte. Elle guide et soutient les enfants dans leur lutte contre l’ogre et n’abandonne jamais son amie, même lorsque celle-ci s’isole de plus en plus. Elle ne lâche rien, par amour, par amitié, par sororité.

Quelle place occupent la lumière, le son et la scénographie dans votre travail ?
© Florian Salesse

Carole Thibaut : Je travaille en complicité artistique depuis des années avec Margaux Robin à la création sonore et Yoann Tivoli, à la lumière. C’est un travail d’équipe, bâti sur une confiance réciproque et toujours vigilant aux questions dramaturgiques, fondamentales pour moi. Et nous a rejoint pour la première fois à la scénographie et aux costumes Aurélie Thomas, qui a la même exigence sur le sens de ce que nous construisons.

J’ai besoin que l’espace scénique soit à la fois onirique et métaphorique, qu’il ait sa propre cohérence narrative. Je suis très attentive aux tempos, il faut que cela crée un rythme organique, que ça épouse les pulsations de la pièce. Tous les éléments du plateau évoluent au fil du spectacle pour tisser un récit souterrain. Ils forment ensemble une seconde ligne d’écriture, qui se tend et se déploie tout au long de la pièce. C’est l’essence-même du mot scénographie. Nous l’écrivons ensemble, en dialogue constant avec le texte et le travail des acteurices.

Vous avez souhaité que la pièce s’adresse aussi bien aux enfants qu’aux adultes. Pourquoi ce choix ?

C’était fondamental pour moi. On parle de violences intrafamiliales, donc il fallait qu’une mère puisse venir assister au spectacle avec ses enfants, ses ados, qu’ils et elles puissent partager cette expérience de spectateur·ices. Parce que dans ces histoires de violence au sein de la famille, en général, on écoute encore trop peu l’expérience des enfants, on prend peu en compte leur regard et leur ressenti.

Tout au long du processus d’écriture, j’ai rencontré des groupes d’enfants, de collègien·nes, de lycéen·es aussi, je leur lisais des scènes, on échangeait autour de la pièce, de ces sujets. Cela était très riche et a nourri l’écriture. Au final, dans celle-ci, les récits de la femme, de l’amie, de l’ado et de l’enfant s’entrecroisent et se répondent, nous faisant partager leurs ressentis et points de vue respectifs.

Qu’avez-vous découvert au fil de ces échanges avec les enfants ?
© Florian Salesse

Carole Thibaut : À un moment, l’enfant dans la pièce raconte que les adultes s’imaginent pouvoir mettre les enfants sur « off, comme quand on éteint la télé ». Or dans tous les groupes que je rencontrais, les enfants me disaient qu’ils avaient des cachettes partout, dans les maisons ou les appartements, pour écouter les conversations des adultes. Cela éclaire d’un jour particulier la place des enfants dans les familles, en contradiction totale avec celle qu’on s’obstine à leur assigner. Cela m’a directement inspiré une scène assez drôle.

Oui, les enfants entendent tout, observent et comprennent bien plus qu’on ne le croit. Avec les plus jeunes, en primaire ou au début du collège, je choisissais volontairement de leur lire les scènes qui se déroulent entre l’ogre et la femme afin de recueillir leurs sensations. Cela a amené à des échanges passionnants dont il ressortait qu’ils étaient très heureux et comme libérés qu’on leur raconte enfin, dans une histoire, ce dont ils sont témoins et qu’on n’évoque pourtant jamais avec eux.

Leur façon de percevoir les choses, d’en parler et de les analyser m’a profondément touchée. Prendre leur regard au sérieux, c’est aussi commencer à rompre avec cette forme d’écrasement qui les réduit au silence.

Je ne dirais pas que c’est un spectacle réparateur, parce que je trouve dangereuse cette tendance actuelle à vouloir assigner à l’art théâtral des objectifs thérapeutiques ou vertueux comme s’il devait nécessairement avoir une utilité sociétale bien définie et cadrée pour avoir droit de cité. L’art théâtral ouvre des champs bien plus vastes et riches. Mais j’espère que celles et ceux qui viendront voir ce spectacle, quel que soit leur âge, y trouveront un peu de cette force et de cette joie qui nous permettent de résister aux violences subies et aux tentatives d’écrasement de l’humain.


Dans la maison de l’ogre de Carole Thibaut
Création au Théâtre des Îlets, Centre dramatique national de Montluçon
Du 14 au 17 octobre 2026

Tournée
3 au 5 novembre 2026 au Théâtre de l’Union CDN du Limousin
20 et 21 novembre 2026 à La Coloc’ de la Culture à Cournon
26 au 28 novembre 2026 au Théâtre Antoine Vitez à Ivry-sur-Seine
3 et 4 décembre 2026 au Théâtre de Bourg-en-Bresse, Scène nationale de Bourg en Bresse

texte & mise en scène – Carole Thibaut (éditions Lansmann)
avec Sophie Osmond-Nauze, Sandy Ouvrier, Anthony Poupard, Valérie Schwarcz, Ambre Sola Shimizu
régie – Guilhèm Barral, Léo Laforêt, Stéphane Lévêque
scénographie – Aurélie Thomas • lumières Yoann Tivoli
son – Margaux Robin
costumes – Malaury Flamand & Aurélie Thomas
assistanat à la mise en scène – David Damar-Chrétien

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