Pourquoi avoir lancé ce Cri du cirque ?
Delphine Poueymidanet : Chaque année, Territoires de Cirque réunit, les organisations professionnelles de la filière pour réfléchir à des questions communes. L’an dernier, nous avions travaillé sur l’environnement, la cohérence des tournées et des modes de production plus raisonnés. Cette année, le contexte nous a rattrapés. Les mobilisations de l’été, les désengagements successifs et les baisses budgétaires ont touché tous les échelons en même temps. Les crédits de l’État consacrés à la création ont reculé, les régions ont réduit leurs budgets deux années de suite et les collectivités sont elles-mêmes sous pression. Or le cirque repose sur une addition de petits soutiens. Leur diminution simultanée produit des effets considérables.
Il devenait urgent d’interpeller plus fortement les responsables politiques et de remettre, sans mauvais jeu de mots, le cirque au centre de la piste. Voilà un art qui fait déjà beaucoup avec presque rien, qui s’est adapté, sur-adapté même, et qui refuse désormais de rester inaudible.
Ce Cri ouvre une mobilisation plus large, baptisée « C’est quoi ce cirque ! ». Pourquoi avoir choisi cette expression ?
Delphine Poueymidanet : Nous tenions beaucoup au point d’exclamation. C’est une affirmation. Dans le climat politique, économique et social actuel, on entend sans cesse cette expression, souvent accompagnée de formules comme « On est tous des clowns », où le vocabulaire du cirque sert à dénigrer ou à tourner en dérision. Nous avons voulu nous la réapproprier et en renverser le sens. Notre cirque n’a rien d’un bazar. Il repose sur un entraînement quotidien, sur la création, la recherche, l’invention de nouveaux agrès et un enseignement structuré. Il était temps de remettre les choses à leur juste place.
Qui s’est rassemblé autour de cette initiative ?
Delphine Poueymidanet : Territoires de Cirque en est à l’origine, mais c’est toute la filière qui la porte. Le Syndicat des cirques et compagnies de création, les trois grandes écoles supérieures que sont l’Académie Fratellini, le Centre national des arts du cirque et l’Esacto’Lido, la Fédération française des écoles de cirque et la FEDEC, réseau européen des écoles professionnelles de cirque. La CGT Spectacle, le Syndeac et Scène Ensemble nous soutiennent également. Il était essentiel que les travailleurs du cirque, dans toute leur diversité, soient représentés.
L’intersyndicale du spectacle vivant s’est déjà mobilisée cet été contre les coupes budgétaires. Qu’apporte cette nouvelle initiative ?
Delphine Poueymidanet : Nous partageons évidemment les préoccupations de l’ensemble de la profession. Le dégel obtenu après l’appel de l’été est une bonne nouvelle. Mais un dégel ne fait pas une politique. Ce qui nous inquiète, c’est la trajectoire. Après deux années de baisse, les compagnies puisent dans leurs réserves et les réponses restent ponctuelles.
Territoires de Cirque a aussi une particularité parmi les associations de labels. Nous réunissons les quinze pôles nationaux cirque, mais également des scènes nationales, des scènes conventionnées, des théâtres de ville et des lieux de fabrique. Nos membres se répartissent à parts égales entre le Syndeac et Scène Ensemble. Nous travaillons donc avec les deux organisations. Cette fois, nous souhaitions faire entendre la situation propre au cirque. Non pas pour défendre le cirque contre les autres : nous ne venons pas demander une faveur. Historiquement sous-doté, le cirque est le premier à disparaître quand tous les financeurs se désengagent en même temps. Ce qui lui arrive aujourd’hui annonce ce qui guette ou frappe déjà l’ensemble du spectacle vivant. C’est pour cela que nous le portons aux côtés des autres organisations, et non à côté d’elles.
En quoi est-elle différente de celle du théâtre ou de la danse ?
Delphine Poueymidanet : Le cirque a été reconnu tardivement. Le label Pôle National Cirque remonte à 2011 et aucun véritable rattrapage financier n’a suivi. Pourtant, la filière est extrêmement structurée. Elle compte des écoles amateurs, préparatoires et supérieures, quinze pôles nationaux cirque, ainsi que des scènes conventionnées qui jouent un rôle essentiel dans l’accueil des résidences, notamment dans les régions dépourvues de pôles. Mais ces lieux sont eux-mêmes sous-dotés.
Les moyens restent sans commune mesure avec ce que le cirque apporte, en France comme à l’international. Aujourd’hui, on le retrouve dans les opéras, les scènes nationales, les centres dramatiques nationaux. Certaines compagnies ont franchi un cap considérable. Pourtant, le renouvellement de la création repose encore largement sur un réseau très restreint, qui ne dispose pas des moyens d’offrir les mêmes conditions de production que dans d’autres disciplines.
C’est notamment pour ouvrir les grandes scènes à ces enjeux que nous avons créé les Grands Plateaux du cirque. Il faut comprendre que nos productions demandent du temps. Les artistes ont une exigence physique comparable à celle de sportifs de haut niveau, les agrès doivent parfois être entièrement conçus. En revanche, les spectacles tournent bien. Une création circassienne peut avoir une très longue vie, à condition qu’on lui donne les moyens de la construire.
Quelles conséquences les restrictions budgétaires ont-elles déjà sur la création ?
Delphine Poueymidanet : Elles sont énormes. Prenez les pôles nationaux cirque. Ce que nous appelons leur plancher de financement, c’est-à-dire la contribution de l’État, ressemble plutôt à un plafond, tant il reste modeste. Quand les baisses de l’État, censé préserver ces lieux, s’ajoutent à celles des régions, les outils de production et de diffusion encaissent un choc considérable.
Le cirque a aussi bénéficié de plans de soutien successifs, parce qu’il répond à de nombreuses priorités des politiques publiques. Mais ces mesures ponctuelles ne remplacent pas des financements pérennes. Elles viennent surtout compenser une faiblesse initiale.
Comment maintenir des équipes suffisamment nombreuses au plateau ? Comment préserver les temps de création et les résidences, qui risquent forcément de raccourcir ? Que deviendront les spectacles sous chapiteau, qui permettent d’aller là où il n’existe aucune salle ? Et comment continuer à défendre la diversité des formes, des esthétiques et des publics ?
Entre un cirque grand public, porté par des performances extraordinaires, et des propositions plus proches de la recherche, qui rencontrent elles aussi leur public, il existe une richesse qu’il faut pouvoir accompagner. Le risque aujourd’hui est de voir disparaître la diversité des formes et des esthétiques.
Les lieux souffrent également. Lorsqu’un poste n’est pas renouvelé, on ne parle pas de licenciement sec, mais les conséquences sont bien réelles. Il est de plus en plus difficile de s’adapter sans qu’une politique culturelle claire soit définie.
Pourquoi avoir choisi Auch et le festival Circa pour lancer ce mouvement ?
Delphine Poueymidanet : Circa est chaque année le rendez-vous de rentrée de Territoires de Cirque, de tout le secteur et plus largement de nombreux lieux généralistes qui programment du cirque. Circa est aussi un Pôle National Cirque implanté dans un territoire rural, ce qui fait écho à notre propos. Cette rencontre a suscité une véritable effervescence. Dans la morosité actuelle, se retrouver tous ensemble fait du bien. Mais crier n’est pas une fin en soi. Nous voulions inscrire ce premier rendez-vous dans une histoire et ouvrir une réflexion collective.
Nous avons choisi de revenir sur les grandes étapes de la structuration du cirque de création à travers un dialogue entre Marc Jeancourt, directeur de L’Azimut, Pôle National Cirque d’Antony et de Châtenay-Malabry, et Laurence de Magalhaes, directrice du Théâtre du Rond-Point et ancienne codirectrice artistique des Arts Sauts. L’occasion de retracer des parcours artistiques et de s’interroger sur les possibilités offertes aujourd’hui aux artistes. De telles aventures seraient-elles encore possibles ?
Les prises de parole des compagnies, des écoles et des lieux, puis les échanges avec la salle, doivent nourrir la suite du mouvement, notamment le deuxième Cri du cirque, prévu le 11 février à Marseille, pendant la Biennale internationale des arts du cirque (Biac). La rencontre d’Auch s’est également construite autour de la lecture et de la signature publique de l’Appel du cirque, auquel chacun peut apporter son soutien.
Que défend cet appel ?
Delphine Poueymidanet : Il dresse un constat et lance une alerte, qui dépasse le seul cirque. Il rappelle notamment combien les financements croisés sont essentiels. Les Pôles Nationaux Cirque sont nés de projets de territoire. Ce n’est pas un hasard si notre association s’appelle Territoires de Cirque. Ces lieux se trouvent au croisement des politiques locales. Quand leurs ressources disparaissent, ce sont des savoir-faire, des relations et toute une histoire qui s’effacent.
Notre filière fonctionne comme un écosystème. Lorsqu’un acteur est fragilisé, tous les autres en subissent les conséquences. Sans écoles préparatoires, comment renouveler les promotions des grandes écoles ? Et sans accompagnement à la sortie, quel avenir offrir aux jeunes artistes ?
Nos établissements forment remarquablement bien. Leurs diplômés possèdent un niveau de qualification exceptionnel, mais nous peinons à leur donner les moyens de poursuivre leur parcours à la hauteur de ce qu’ils ont investi. Pour une discipline reconnue aussi récemment, ce renouvellement est vital. D’autant que le cirque a largement fait ses preuves, en France comme à l’étranger. Il rencontre partout son public.
Comment faire entendre cette inquiétude au-delà du cercle des professionnels et des spectateurs ?
Delphine Poueymidanet : Ce n’est pas simple, car tous les services publics sont touchés. Les mobilisations de ces dernières semaines, des lycéens aux agents publics, expriment la même inquiétude face à ce recul généralisé. Le cirque, qui partage le quotidien de cette jeunesse, n’est pas à part : il en est l’un des visages. Chacun mesure la crise à partir de ce qu’il vit. Mais nos établissements travaillent quotidiennement avec les écoles, les centres sociaux, les établissements pénitentiaires ou le secteur de la santé. Ce sont autant de relais possibles.
Je crois que nous ne mesurons même plus la place du service public de la culture dans nos vies. Que nous manquerait-il sans la médiathèque du quartier, le conservatoire, la salle de spectacle de la commune voisine ? La plupart des spectacles que les enfants découvrent à l’école relèvent aussi de ce service public.
On nous compare parfois aux Zénith. Ces salles ont toute leur place, mais nous ne faisons pas le même métier. Nous accompagnons des œuvres qui n’existent pas encore, nous prenons des risques artistiques et nous veillons à proposer des tarifs accessibles.
Nos premiers interlocuteurs restent les élus, ceux d’aujourd’hui comme ceux de demain. Nous voulons les interroger sur le projet de société qu’ils entendent défendre, sur la place qu’ils souhaitent donner à la culture et, en particulier, au cirque.
Après ce premier Cri, comment comptez-vous prolonger la mobilisation ?
Delphine Poueymidanet : La rencontre d’Auch a été retransmise en direct sur la chaîne YouTube de Territoires de Cirque. Un montage en reprendra les principaux moments. Nous préparons également un podcast pour la Nuit du Cirque, du 13 au 15 novembre, afin d’élargir la discussion à nos partenaires et au grand public. Puis nous nous retrouverons à Marseille, en février.
D’ici là, nous allons multiplier les rendez-vous avec les élus. Le Cri du cirque ne doit pas rester un simple cri. C’est une autre manière de manifester. Nous voulons lancer une alerte, mais surtout ouvrir le dialogue et construire des réponses. Il ne s’agit pas seulement de dénoncer. Il faut maintenant avancer.



