Laurent Brethome © Thomas Badreau

Un secteur en crise – Épisode 28 : Laurent Brethome

Frappé de plein fouet par les coupes budgétaires de la région Pays de la Loire, le metteur en scène Laurent Brethome voit sa compagnie perdre plus d'un quart de son budget et son festival réduit de moitié. Il raconte les conséquences de cette politique d'austérité et plaide pour défendre la culture sur le terrain économique.
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« Il faut attaquer d’un point de vue économique, pas idéologique »

Laurent Brethome, metteur en scène, directeur de la compagnie Le Menteur volontaire, à La Roche-sur-Yon
Concrètement, quelles coupes votre compagnie a-t-elle subies ?

Laurent Brethome : Nous avons perdu la totalité de notre convention de fonctionnement avec la région Pays de la Loire, ainsi que la subvention du festival, soit 50 000 euros par an. Le département de la Vendée, lui-même confronté à des difficultés financières, a également réduit son aide, tout en continuant à nous soutenir. L’État et la ville de La Roche-sur-Yon ont pour l’instant maintenu leurs subventions, mais nous avons tout de même perdu 27 à 28 % de notre budget.

Les conséquences sont immédiates. Sur les trois emplois permanents que comptait le bureau de la compagnie, il n’en reste qu’un. Nous faisons désormais appel ponctuellement à des personnes pour la communication ou la diffusion. Quant au festival que je dirige, nous avons dû le recentrer sur un seul lieu et réduire sa programmation de huit grandes soirées à quatre.

Ces coupes ont-elles des répercussions au-delà de la compagnie ?

Laurent Brethome : Nous ne pouvons plus investir le vieux quartier de La Roche-sur-Yon, où nous jouions notamment dans un jardin. Les responsables des bars et restaurants voisins sont venus me voir pour me dire qu’ils faisaient le plein les soirs de festival et que, depuis notre départ, ils n’avaient presque plus personne. Ce manque à gagner ne touche pas directement ma compagnie, mais les commerces alentour. Chaque coupe budgétaire entraîne ainsi des pertes économiques bien au-delà du secteur culturel.

Comment fait-on des économies quand les budgets sont déjà réduits au minimum ?

Laurent Brethome : On rogne partout. Pour notre dernier spectacle, nous avons réduit le décor de moitié. Par ailleurs, la costumière a dû réaliser les costumes avec un tiers du budget initial, et nous avons dû emprunter des costumes à une autre compagnie qui nous les a généreusement prêtés. Notre administratrice ne viendra pas assister au début de la tournée à Paris pour économiser une nuit d’hôtel. Elle découvrira le spectacle lorsque nous jouerons en Vendée. De mon côté, je ne déclare pas mes droits de mise en scène pour ne pas alourdir le prix de vente du spectacle aux théâtres.

Les frais de transport sont également devenus problématiques. Certains lieux travaillent encore avec des enveloppes budgétaires fixées il y a sept ou huit ans, alors que le prix de l’essence a augmenté d’un tiers, sans compter la hausse des péages. Il faut donc composer avec des budgets qui ne correspondent plus aux dépenses réelles. Des collègues me rapportent même que certains théâtres leur demandent de partager une chambre d’hôtel, y compris à cinquante ou soixante ans.

Pour une tournée itinérante d’une petite forme, un théâtre nous a demandé de transporter nous-mêmes le décor sans véhicule d’un lieu de représentation à l’autre. La location d’un véhicule aurait réduit le nombre de dates de huit à quatre. Nous avons donc accepté, même si cela implique de porter un sac de vingt-cinq kilos, auquel s’ajoute un tableau. Ce sont des contraintes qui peuvent sembler dérisoires, mais qui témoignent de la précarisation de nos conditions de travail.

À force de multiplier les concessions, les artistes ne risquent-ils pas de s’épuiser ?

Laurent Brethome : L’épuisement est déjà une réalité. Un ami comédien, qui tourne beaucoup, me confiait être rentré chez lui à Noël complètement exténué. Pour maintenir ses revenus et faire vivre sa famille, il accepte désormais des propositions qu’il aurait autrefois refusées. Il travaille davantage pour gagner sensiblement la même chose, mais à bientôt 46 ans, son corps commence à montrer des signes de fatigue.

Le burn-out menace l’ensemble de nos professions. J’ai la chance de pouvoir me ressourcer en Vendée, auprès de ma famille et de mes amis. Ma situation reste privilégiée. Je suis artiste associé à une grande scène nationale et plusieurs théâtres continuent de me soutenir. Mais faute de personnel, je dois désormais assurer moi-même la diffusion de mes spectacles. Une situation difficilement tenable à long terme.

Dans ce contexte, que peut changer la prochaine élection présidentielle ?

Laurent Brethome : Je pense qu’elle actera soit une possible petite renaissance de notre profession, soit son arrêt de mort.

Comment défendre aujourd’hui le secteur culturel et convaincre ceux qui ne fréquentent pas les théâtres ?

Laurent Brethome : Il faut attaquer d’un point de vue économique, pas idéologique. Au moment des coupes en Pays de la Loire, j’avais publié un message sur Facebook qui a été partagé 125 000 fois. Cela m’a complètement dépassé. Beaucoup de personnes extérieures à notre métier m’ont écrit pour me dire que ce discours leur faisait du bien, parce qu’il parlait de choses concrètes. D’argent, d’emplois supprimés, de journées de répétition en moins.

Je crois que c’est ainsi que nous pouvons obtenir l’adhésion du grand public et éviter de passer pour des gens déconnectés des réalités. Il faut montrer que l’argent investi dans la culture profite à tout un écosystème. Sur le terrain idéologique, nous sommes morts.

Au-delà de cette mobilisation, quelles solutions permettraient aux compagnies et aux théâtres de tenir ?

Laurent Brethome : Il faudrait commencer par appliquer des principes que nous défendons depuis des années, notamment la réutilisation des décors et des costumes, le partage des ressources et une meilleure coopération entre les compagnies et les lieux. Ces pratiques se développent, mais davantage par nécessité que par réelle volonté.

Au risque de provoquer, je tiens aussi à rappeler que les théâtres ont été créés pour les artistes. Or, certaines structures se retrouvent aujourd’hui prisonnières de charges salariales et de frais de fonctionnement devenus disproportionnés par rapport à leurs financements. Sans qu’elles en soient nécessairement responsables, elles doivent composer avec des dépenses fixes qui se maintiennent, voire augmentent, tandis que leurs budgets diminuent. L’évolution des carrières est légitime, mais cette situation réduit progressivement les moyens consacrés à la programmation, aux coproductions et aux résidences. Certains directeurs choisissent ainsi de ne pas remplacer les départs à la retraite afin de préserver leurs budgets artistiques.

Faute de réponse politique immédiate, il serait nécessaire d’organiser de grandes assises de la culture, dans l’esprit de celles de l’époque de Malraux. Une réflexion menée sous l’égide du ministère permettrait de repenser en profondeur le fonctionnement des théâtres, avant même de s’attaquer à celui des compagnies.

Dans cette recherche d’économies, qu’est-ce qui doit absolument être préservé ?

Laurent Brethome : La qualité de la création artistique. C’est elle qui nous sauve. Si elle devient la variable d’ajustement, certains vont se frotter les mains. Je pense notamment à ces politiques municipales qui privilégient un théâtre rassurant, des spectacles qui apportent des réponses plutôt que de susciter des questions. C’est là, pour moi, toute la différence entre populaire et populiste. Si nos propositions artistiques s’appauvrissent, nous n’aurons plus que le bâton pour nous faire battre.

J’aimerais qu’un jour, une femme ou un homme politique reconnaisse la place essentielle de la culture dans notre économie et dans la construction de la citoyenneté, et décide de lui redonner les moyens dont elle disposait dans les années 1990. Mais nous en sommes encore loin.


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