Chez Marivaux, il suffit d’une clause testamentaire pour semer la zizanie sur l’échiquier amoureux. Dans le salon de la Comtesse, les sentiments se heurtent aux intérêts. Pour toucher ses 600 000 francs d’héritage, le Marquis doit épouser Hortense. S’il refuse, il lui en cède le tiers. Si elle se dérobe, elle perd sa part.

Seulement voilà, le Marquis aime la Comtesse, tandis que Hortense n’a d’yeux que pour le Chevalier. Aucun des deux ne veut de ce mariage, mais chacun espère que l’autre y renoncera le premier. S’engage alors une partie de poker menteur où tous les coups sont permis. Lisette et Lépine, domestiques respectifs de la Comtesse et du Marquis, s’en mêlent à leur tour, bien décidés à défendre leurs intérêts sans négliger leurs propres affaires de cœur.
Les comptes du cœur
Sous ses airs de bluette, cette courte comédie cache une satire mordante où l’argent et l’orgueil mènent la danse. Chacun est prêt à aller contre son cœur plutôt que de perdre la face. Marivaux s’amuse de ces petits calculs, pousse ses personnages dans leurs contradictions et révèle toute la mesquinerie dont ils sont capables. En un acte, il leur donne une épaisseur insoupçonnée, même si le dénouement semble un peu expédié.
Aurélien Hamard-Padis, qui signait l’an passé une mise en scène remarquée du Moche de Marius von Mayenburg, installe ce petit monde dans un décor aux accents 1900, imaginé Salma Bordes. Les personnages surgissent des coulisses, disparaissent derrière les toiles et se croisent au gré des quiproquos. Le jeu amoureux prend des allures de vaudeville, sans rien perdre de sa finesse. La mécanique tourne rond et les comédiens s’en donnent à cœur joie.
Julie Sicard, maîtresse du jeu
Pétillante, volcanique, Julie Sicard donne à sa Comtesse un tempérament de feu. Derrière ses éclats de colère et sa fierté blessée se dessine une femme profondément amoureuse, mais trop orgueilleuse pour l’avouer. Déçue par les hésitations du Marquis, elle préfère sacrifier son bonheur plutôt que de faire le premier pas. Ses emportements, ses brusques changements d’humeur et ses silences racontent toute la difficulté d’aimer sans vouloir se dévoiler.

Face à elle, Nicolas Chupin campe un Marquis maladroit, dont la timidité confine au ridicule. Claire de La Rüe du Can compose une Hortense faussement ingénue, qui sait parfaitement mener sa barque. Alexis Joly joue un Chevalier transi d’amour, tandis que Jennifer Decker et Baptiste Chabauty, domestiques roublards, s’en donnent à cœur joie. Tous participent avec gourmandise à ce jeu de dupes où chacun s’obstine à avoir le dernier mot.
Entrée au répertoire du Français en 1736 et absente de ses plateaux depuis près de trente ans, cette comédie n’a rien perdu de son mordant. Tandis que les esprits s’échauffaient aux abords du Louvre, à quelques pas de là, le théâtre offrait, ce samedi 17 octobre, une parenthèse enchantée, le temps de retrouver le goût de la légèreté et du rire, en laissant la morosité à la porte.
Le Legs de Marivaux
Studio de la Comédie-Française
du 24 septembre au 8 novembre 2026
durée 1h environ
Mise en scène d’Aurélien Hamard-Padis
Avec Julie Sicard, Jennifer Decker, Claire de la Rüe du Caen, Nicolas Chupin, Baptiste Chabauty & Alexis Joly
Scénographie de Salma Bordes
Costumes de Claire Fayel
Lumières de Nieves Salzmann
Son de Antoine Richard



