Ce 17 octobre, la tension est palpable aux abords de la Comédie-Française. Des individus cagoulés tentent de dresser une barricade face à des policiers lourdement équipés. Un peu plus loin, des vitrines volent en éclats. Des vélos, des poubelles sont la proie des flammes. Dehors, la colère gronde. À quelques mètres de là, sur le plateau de la salle Richelieu, elle trouve un écho inattendu dans les mots de Victor Hugo.

Pour sa première mise en scène dans ce lieu chargé d’histoire, Julie Duclos choisit de faire entendre, au cœur de Ruy Blas, un appel à la solidarité européenne écrit il y a cent cinquante ans. La rencontre entre la rue et le théâtre est saisissante.
Un cri pour l’Europe
Au troisième acte, devenu Premier ministre sous l’identité de Don César, Ruy Blas affronte les grands d’Espagne, occupés à se partager les richesses d’un royaume à l’agonie. À la célèbre tirade des « ministres intègres », Julie Duclos substitue Pour la Serbie, un texte publié par Victor Hugo en 1876. Le poète y dénonce l’inaction des gouvernements européens devant les massacres commis dans les Balkans et plaide pour une Europe unie et solidaire.
Cent cinquante ans plus tard, alors que la guerre frappe de nouveau aux portes de l’Europe, que l’extrême droite gagne du terrain et que les pays qui la composent ont bien du mal à faire front commun, les mots de Victor Hugo n’ont rien perdu de leur force. Stéphane Varupenne, qui incarne le rôle-titre, s’en empare avec une fougue vivifiante et communicative. Ses mots claquent, sa colère enfle. Dans la salle, les applaudissements éclatent. La force du moment tient autant au texte qu’à son irruption dans une œuvre écrite près de quarante ans auparavant. Sans chercher à moderniser artificiellement les vers du dramaturge, Julie Duclos fait entendre toute l’actualité de sa réflexion sur le pouvoir et la responsabilité politique.
Le valet pris au piège
Tout commence pourtant par une affaire de vengeance. Disgracié par la Reine, Don Salluste entend lui faire payer son humiliation. Il fait enlever son cousin Don César, noble ruiné devenu bandit de grand chemin, et contraint son valet Ruy Blas à prendre son identité. Épris en secret de la souveraine, le jeune homme devient, à son insu, l’instrument d’un complot destiné à la compromettre.

Mais le serviteur se révèle bien plus noble que ceux dont il porte désormais les habits. Propulsé au sommet de l’État, il dénonce les privilèges et la corruption des ministres, plus soucieux de s’enrichir que de gouverner. Sa droiture et son éloquence séduisent la Reine, étouffée par l’étiquette et délaissée par son époux. Entre eux naît une passion impossible, prise dans les filets du mensonge et des conventions sociales.
Difficile d’évoquer Ruy Blas sans penser à La Folie des grandeurs, la relecture fantasque qu’en a tirée Gérard Oury. Julie Duclos s’éloigne de cette farce populaire sans renoncer à l’ironie ni au goût du grotesque de Hugo. Les machinations de Don Salluste se mêlent aux élans amoureux de Ruy Blas et aux fanfaronnades de Don Guritan. Entre intrigues de cour, sentiments contrariés et situations cocasses, elle joue des contrastes du drame romantique, sans jamais perdre de vue sa cruauté.
Le peuple face aux puissants
Derrière les péripéties romanesques, Victor Hugo dénonce une société où la naissance compte davantage que le mérite. Ruy Blas incarne ce peuple dont les qualités, aussi grandes soient-elles, ne suffisent pas à lui ouvrir les portes du pouvoir. La Reine, de son côté, cherche à s’affranchir d’un protocole qui étouffe ses désirs. En chassant Don Salluste, elle affirme son autorité, sans parvenir à se libérer des règles qui gouvernent son existence.
Julie Duclos fait de ces deux destins contrariés le cœur de sa lecture. L’ascension de Ruy Blas n’efface rien de sa condition. Sous le costume du ministre demeure le valet, toujours à la merci de celui qui l’a placé là. Il a beau s’élever, aimer et rêver d’un autre avenir, son origine finit par le rattraper. Toute la cruauté de la pièce tient dans cette impossibilité d’échapper à sa place.
Une mécanique bien huilée
Dans le palais aux lignes brutalistes imaginé par Matthieu Sampeur, le béton et le marbre côtoient les boiseries. Les espaces se transforment au fil des actes, tandis que les lumières de Dominique Bruguière en soulignent tour à tour la majesté et la froideur. Les déplacements sont réglés avec soin. Les portes s’ouvrent, les personnages se croisent, les objets circulent et les pièges se referment. Cette mécanique, parfois un peu trop visible, accompagne efficacement les rebondissements de l’intrigue.

Malgré quelques disparités dans la distribution, la troupe se montre à la hauteur de l’entreprise. Stéphane Varupenne compose un Ruy Blas magnifique, tiraillé entre ses sentiments et sa soif de justice. Sa voix, tantôt contenue, tantôt portée par la révolte, donne toute sa force à ce valet que rien ne préparait à gouverner. Face à lui, Thierry Hancisse prête à Don Salluste une rouerie glaçante. Un regard, un sourire suffisent à laisser deviner la cruauté de cet homme qui ne supporte pas qu’on lui résiste.
Quand la tragédie reprend ses droits
Pour ses premiers pas sur la scène Richelieu, Morgane Real campe une reine vibrante, dont la jeunesse et les désirs se heurtent à la rigidité de la cour. Sylvia Bergé excelle en duchesse d’Albuquerque, gardienne inflexible de l’étiquette. Quant à Laurent Stocker, il fait de Don Guritan un personnage délicieusement ridicule, dont la maladresse et la vanité suscitent autant le rire que la tendresse.
La première partie gagne peu à peu en intensité. L’entracte casse malheureusement le rythme et il faut plusieurs scènes pour retrouver la tension. Mais lorsque Ruy Blas, Don Salluste et la Reine se retrouvent face à face, l’étau se resserre. Le retour de Laurent Stocker offre une dernière parenthèse comique avant que la tragédie ne reprenne ses droits. Jusqu’au dénouement, où l’amour se fracasse contre l’ordre social, Julie Duclos parvient à faire entendre, derrière les passions humaines, la colère républicaine de Victor Hugo contre les abus du pouvoir. Près de deux siècles après sa création, Ruy Blas résonne avec une actualité saisissante, tant la colère d’Hugo contre les puissants et son aspiration à une société plus juste restent brûlantes.
Ruy Blas de Victor Hugo
La Comédie-Française – Salle Richelieu
Du 15 octobre au 27 janvier 2026
Durée 2h45 avec entracte
La pièce sera diffusée au cinéma en direct le 3 décembre 2026
Mise en scène de Julie Duclos assistée de Laurence Kélépikis
Avec Thierry Hancisse, Sylvia Bergé, Alain Lenglet, Laurent Stocker, Serge Bagdassarian, Bakary Sangaré, Gilles David, Stéphane Varupenne, Sébastien Pouderoux, Danièle Lebrun, Noam Morgensztern, Yoann Gasiorowski, Sefa Yeboah, Jordan Rezgui, Morgane Real, Charlie Fabert & Myrthe Vermeulen
Scénographie de Matthieu Sampeur
Costumes de Caroline Tavernier
Lumière de Dominique Bruguière assistée d’Enzo
Son de Samuel Chabert



