Vous souvenez-vous du moment où la danse est entrée dans votre vie ?
La Chachi : Je danse depuis que je marche. Ma mère raconte toujours le jour de mes premiers pas. Je me suis décollée du mur en levant les bras, au rythme d’une chanson. Je me souviens aussi avoir dansé sur les tables des bars, pendant les fêtes de mes parents ou des voisins. À quatre ans, ils m’ont inscrite à l’académie de flamenco du quartier, comme le font la plupart des familles andalouses. À huit ans, j’entrais au Conservatoire de danse espagnole. Depuis, je n’ai jamais cessé de danser.

Mon autre passion, mon autre formation, c’est le théâtre. À l’ESAD de Málaga, j’ai découvert le théâtre gestuel et les écritures contemporaines, qui m’ont immédiatement fascinée. Tous ces univers, théoriques, plastiques, physiques, pouvaient se traduire en flamenco. Cette hybridation me transforme, me pousse à sortir des codes. Dans Los inescalables Alpes, le corps flamenco devient mon moyen d’expression. Il est volcan, matière reliée aux ancêtres, exorcisme.
Vous vous êtes formée auprès de La Lupi, à Málaga. Que retenez-vous de ces années d’apprentissage ?
La Chachi : C’est grâce à elle que j’ai véritablement découvert le flamenco. Le Conservatoire enseignait l’ensemble des danses espagnoles, l’escuela bolera, la danse stylisée, les folklores régionaux. Le flamenco, même s’il occupait une place importante, n’était qu’une discipline parmi d’autres. Avec La Lupi, j’ai plongé dans les profondeurs de chaque palo, de chaque style, découvert leurs codes de dialogue avec le cante, leurs particularités rythmiques et chorégraphiques, leur histoire.
J’ai eu le sentiment de ne rien connaître avant elle. Pendant sept ans, dans ce garage merveilleux, je suivais à la fois les cours débutants, intermédiaires et avancés. Je filais aussi dans les peñas, ces associations d’aficionados, retrouver les anciens pour écouter sur cassette les cantaores d’autrefois. Je voulais tout apprendre de ce monde immense, si métissé et si ancestral.
À quel moment avez-vous ressenti le besoin d’inventer votre propre langage ?
La Chachi : À seize ans, je suivais un cours complémentaire d’interprétation. Pour un exercice, j’ai choisi Romance de la lune, lune, un poème de Federico García Lorca tiré du Romancero gitano, que je récitais tout en dansant. Ce jour-là, j’ai compris que c’était ce que je voulais faire.
À la trentaine, je travaillais déjà comme professionnelle dans les tablaos et des compagnies de théâtre traditionnel. Mais la véritable rencontre avec l’hybridation est venue en 2013, avec Ph8 de Miguel Palacios. J’y ai créé plusieurs chorégraphies où le vocabulaire flamenco fusionnait avec le geste pour faire naître d’autres récits. J’ai ensuite poursuivi cette recherche avec Alberto Cortés, dans différentes pièces.

En 2017, j’ai créé mon premier solo, une forme de quinze minutes intitulée La gramática de los mamíferos. Adicciones. Les nouvelles dramaturgies, le langage gestuel, le métissage des rythmes et des corps flamencos y ont donné naissance à ce joyeux méli-mélo que je suis.
Votre nom revient souvent dans le renouveau du flamenco, aux côtés d’Israel Galván et de Rocío Molina. Vous reconnaissez-vous dans ce mouvement ?
La Chachi : Ce sont des figures qui ont donné un formidable coup de pied à l’orthodoxie. Je les admire énormément ! Pourtant, mon travail de créatrice en solo s’est développé dans un univers strictement contemporain, théâtral, au cœur de la culture underground, et non dans le milieu flamenco.
Ce qui me passionne, ce sont les nouvelles dramaturgies. J’invente d’autres formes de discours, auxquelles je soumets toujours le flamenco. Lorsque j’ai commencé à diffuser mes pièces, je me suis tournée vers la scène contemporaine. C’est elle qui m’a accueillie, qui m’a prise dans ses bras. Le premier festival de flamenco auquel j’ai participé, c’était à Nîmes, en 2025, alors que ma compagnie existait déjà depuis huit ans.
En tant que créatrice, je n’ai pas le sentiment de faire du flamenco contemporain. Je fais de la scène contemporaine, même si, inévitablement, je fais aussi du flamenco contemporain… (rires) C’est un effet collatéral que je ne cherche pas non plus à fuir.
Quels artistes et quelles disciplines ont particulièrement nourri votre parcours ?
La Chachi : Valle-Inclán, les auteurs du théâtre de l’absurde, Kantor, Angélica Liddell, La Ribot, Rodrigo García, Bob Wilson, les avant-gardes du XXe siècle, Peeping Tom, Alberto Cortés, Israel Galván… Mais aussi toutes les formes de danse urbaine, la culture et la musique techno, le théâtre gestuel et physique, la performance. Aujourd’hui, je m’intéresse particulièrement à Dana Michel et Marlene Monteiro Freitas.
Votre danse mêle flamenco, théâtre physique et krump. Comment ces différents langages se rencontrent-ils ?
La Chachi : J’ai découvert le théâtre gestuel pendant mes études d’art dramatique. De là vient mon goût pour le corps dissocié, ses possibilités plastiques et sa capacité à raconter autrement.
La danse urbaine m’a toujours attirée. J’ai découvert le krump en travaillant sur Los inescalables Alpes. Sa force, son primitivisme, sa densité, cette manière de dissocier le corps et de libérer une colère énergisante m’ont immédiatement saisie. J’y ai retrouvé quelque chose de très proche du flamenco.
Mais sa présence dans le spectacle reste très personnelle. Je ne fais pas du krump à proprement parler. J’ai pris des cours, puis je l’ai hybridé avec le corps flamenco. Il en résulte un corps brisé, qui ressemble parfois à un petit monstre, qui porte quelque chose du krump tout en s’éloignant de la discipline elle-même.
Comment naît l’envie de créer une nouvelle pièce ?

La Chachi : En général, tout part d’un thème, puis d’une image. Il y a toujours une faille personnelle ou une pulsion technique qui demande à être traversée, approfondie, questionnée, parfois tournée en ridicule. Je mène souvent, seule, un long travail de recherche théorique et musicale, que je transforme ensuite en actions, en situations, en chorégraphie et en musique.
Taranto Aleatorio et Las Alegrías relèvent davantage du pur caprice, d’une envie d’intervenir sur la forme même des styles flamencos. C’est un territoire que j’ai besoin d’habiter lorsque mon corps réclame ses racines.
Dans Los inescalables Alpes, buscando a Currito, vous vous lancez dans une ascension qui semble ne jamais finir. Que représente cette quête sans fin ?
La Chachi : Je voulais évoquer la résistance face à une quête qui n’aboutit jamais, l’éternelle insatisfaction et l’obstination dans la recherche de l’amour. Tout cela se trouve transfiguré par la figure de mon père, Currito, diminutif de Francisco.
La musique accompagne cette quête jusqu’à l’épuisement. Comment avez-vous pensé son rapport au corps ?
La Chachi : Pour moi, c’est un pèlerinage en temps réel. La musique agit comme un mantra, parce que je pars à la recherche d’un état. Ma règle, c’est de ne jamais m’arrêter. Que devient mon corps lorsqu’il atteint un degré extrême de fatigue et d’émotion ?
La musique l’accompagne sans varier, portée par un refrain qui revient inlassablement. Le chant interprété est l’hymne de la confrérie de Triana à la Vierge du Rocío. Il tient lieu de prière.
La chanteuse Lola Dolores, le guitariste Francisco Martín et le percussionniste Isaac García unissent leurs voix. Comme le public, ils prennent part à ce voyage avec moi. Nous entrons tous dans une même vibration, nous participons tous à ce pèlerinage.
Comment avez-vous travaillé cette répétition avec les musiciens ?
La Chachi : J’ai découvert cet hymne en explorant les chants populaires de la Romería d’El Rocío, à Huelva. Il m’a immédiatement saisie. J’ai annoncé à l’équipe que tout le monde chanterait, les musiciens compris, et que le même refrain serait repris plus de deux cents fois. Lola et les garçons ont accueilli cette idée avec enthousiasme et se sont lancés dans l’aventure. J’ai une équipe qui vaut de l’or !
Avec Taranto Aleatorio et Las Alegrías Aleatorias, vous êtes revenue au tablao. Qu’aviez-vous besoin d’y retrouver ?

La Chachi : Ces pièces m’ont offert une manière d’être sur scène en me sentant pleinement flamenca. J’en avais besoin après Los inescalables Alpes, où mon univers physique et expressif se situait ailleurs.
Dans ce champ de recherche, appelons-le Los palos, je retrouve pleinement le baile, avec le flamenco comme moteur. Je peux approfondir ses racines, sa structure, ses rythmes, ses singularités expressives, la composition vocale et chorégraphique. C’est mon corps lui-même qui m’a poussée à tourner de nouveau le regard vers le flamenco. C’est un cadeau.
Sur quoi travaillez-vous aujourd’hui ?
La Chachi : Depuis deux ans, j’explore de nouveaux matériaux et la notion d’excès, ou plutôt l’échec de l’excès, comme une faille personnelle. Cela touche à ma vie actuelle, professionnelle et intime, à cette manière de devenir un être étrange à force de travailler.
Physiquement, des corps sous tension commencent à apparaître. Le travail vocal et l’expression du visage prennent une place particulière dans la construction de la partition.
En ce moment, je me bats pour parvenir à faire cohabiter cet univers et le flamenco. Je ne suis pas pressée, je joue… La création est prévue pour 2028.
Los inescalables Alpes, buscando a Currito de María del Mar Suárez, dite La Chachi
Vu le 3 octobre 2026 au Théâtre Vidy-Lausanne
Durée 1h
Tournée
3 au 14 novembre 2026 au Théâtre du Rond-Point dans le cadre du Festival d’Automne à Paris
27 au 29 novembre 2026 au Théâtre des Quartiers d’Ivry, dans le cadre du Festival d’Automne à Paris
5 et 6 février 2027 au Centro Cultural Conde Duque, Madrid
Conception, chorégraphie et interprétation de María del Mar Suárez, dite La Chachi.
Chant de Lola Dolores.
Guitare de Francisco Martín
Percussions d’Isaac García.
Lumières d’Azael Ferrer
Son de Pablo Contreras
Texte de Cristiàn Alcaraz
Assistanat à la dramaturgie Alberto Cortés
Costumes de Nantú
Design vidéo 9de 9páginas / Tandem759
Coordination technique de Pablo Contreras



