Une épaisse moquette jaune sépare les deux gradins disposés en bi-frontal. D’un côté, une cloison jaune, elle aussi, à laquelle est fixé un vieux téléphone à fil. De l’autre, une paroi de miroirs qui permettront aux lumières de Bertrand Couderc de venir travailler les reflets. C’est dans ce semblant de réception d’hôtel, à peine meublée d’un fauteuil, d’une chaise, d’un tableau de clés et de quelques luminaires, que tout va se jouer. Un lieu de passage traversé par les spectateurs eux-mêmes avant la représentation. Elle et Lui, les deux personnages de Marguerite Duras, s’y retrouveront bientôt coincés, pas nécessairement malgré eux.
L’étau se resserre

L’autrice construit sa pièce comme un piège qu’elle destine à la fois à ses protagonistes et au public. Deux êtres se rencontrent, pas tout à fait par hasard. Leur rapport est d’abord cordial, timide, tout en suggérant une relation passée. Pour l’heure, rien n’est franc, la conversation repose sur des éléments qu’il n’est pas utile de convoquer frontalement. Mais très vite, les souvenirs refont surface, et avec eux la passion autant que la douleur. Au vouvoiement qui maintenait une certaine distance dès les premières répliques, succède progressivement un « tu » beaucoup plus émotif. Ainsi le texte accompagne une spirale vertigineuse qui ressasse jusqu’au désir de voir l’autre mort.
La scénographie conçue par Rudy Sabounghi accompagne parfaitement ce glissement. En proximité immédiate avec le plateau, les deux moitiés du public agissent comme un étau qui semble se resserrer sur Elle et Lui. La bande jaune qui les sépare paraît bien fine, condamnant le couple à la confrontation. Alors quand il s’agit de donner une infime respiration à l’intrigue, Arnaud Desplechin opte pour la vidéo. Un long écran horizontal descend, sur lequel sont projetées des images, tantôt filmées en direct, tantôt laissant émerger la mémoire ou les pensées. Puis le panneau remonte, dans un dispositif quelque peu binaire, qui reste malgré tout utilisé avec parcimonie.
Deux aimants
Sur scène, Adeline d’Hermy et Alexandre Pavloff se repoussent et s’attirent comme deux aimants. Leurs pas hésitants et leurs postures oscillantes traduisent toute la complexité de leur relation. L’écho aux non-dits du texte y résonne généralement avec une belle justesse. Arnaud Desplechin va cependant chercher plus loin et opte pour le registre du drame, qu’il souligne notamment grâce à la création sonore de Dominique Bataille.

En collaboration avec le chorégraphe Bruno Bouché, le metteur en scène entraîne également les gestes dans un vocabulaire profondément tragique, à l’amplitude démesurée au regard de la proximité. Repliés, comme torturés, les corps tirent les curseurs bien haut, là où la direction d’acteurs fait déjà le choix du lyrisme. Syllabes étirées, voix vibrantes et larmoiements ponctuent un dialogue sorti de son apparente banalité, qui perd nettement en cruauté. Une férocité avec laquelle le travail d’interprète d’Adeline d’Hermy et Alexandre Pavloff permet ici et là de renouer, au détour d’un silence ou d’un regard tendu particulièrement éloquent.
Tragédie contemporaine
Dans sa dissection du désir et de la passion, La Musica deuxième est intrinsèquement oppressante. Par sa scénographie, cette version parvient en filigrane à rendre honneur à la pièce de Marguerite Duras, qui marque par sa dimension intensément humaine. Toutefois, elle se confronte ici à la redondance d’une mise en scène qui veut s’assurer de porter une tragédie contemporaine et rompt sa confiance au texte. C’est pourtant bien la force des mots qui, d’un bout à l’autre, aura eu raison de ce couple.
La Musica deuxième de Marguerite Duras
Théâtre du Vieux-Colombier – Comédie-Française – Paris
Du 30 septembre au 11 novembre 2026
Durée 1h40
Avec la troupe de la Comédie-Française – Alexandre Pavloff, Adeline d’Hermy
Avec les voix de Sylvia Bergé, Loïc Corbery, Anna Cervinka
Mise en scène – Arnaud Desplechin
Scénographie -Rudy Sabounghi
Costumes – Caroline de Vivaise et Bernadette Villard
Lumière – Bertrand Couderc
Vidéo – Gabriele Smiriglia
Son – Dominique Bataille
Travail chorégraphique – Bruno Bouché
Assistanat à la mise en scène – Robin Ormond
Assistanat à la scénographie – Julien Soulier
Le décor a été réalisé par l’atelier Artefact



