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La Bonne Âme du Se-Tchouan : La bonté à l’épreuve de la misère

En s’emparant de la fable brechtienne, satire d’un monde rongé par un capitalisme débridé, Nora Granovsky met en lumière les mécanismes d’endormissement des extrémismes, capables d’anesthésier les consciences et de faire primer la survie individuelle sur le bien commun.
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Derrière des rideaux de plastique presque opaques, des silhouettes s’agitent, courent, s’entrechoquent. Vrombissements, fracas, lumières rougeoyantes composent un paysage anxiogène, celui d’un monde qui vacille. Ici, le capitalisme a pris le pas sur l’humain, gangrenant toutes les strates de la société, des plus riches aux plus précaires. L’argent, le pouvoir, la domination nourrissent une insécurité galopante. L’avenir s’assombrit à toute vitesse, et plus rien ne semble pouvoir enrayer la chute vers l’anarchie et le chaos.

Une fable cruelle sur la survie
© Frédéric Iovino

Une dernière fois, les dieux descendent sur terre à la recherche d’une bonne âme, ultime espoir de salut pour l’humanité. Mais les portes se ferment. Beaucoup voient en ces figures morales des vestiges d’un autre âge, porteurs de commandements obsolètes, incompatibles avec un monde où, pour survivre, il faudrait écraser, arnaquer, exploiter l’autre jusqu’à la moelle.

Ils finissent pourtant par rencontrer Shen Té (lumineuse Jade Crespy) , une femme généreuse qui leur offre l’hospitalité. Touchés, les dieux la récompensent d’une somme d’argent et l’encouragent à persévérer dans sa bonté. Mais très vite, cette générosité attire une nuée d’opportunistes. Pour se protéger, Shen Té invente un double masculin sans pitié, Shui Ta, incarnation glaciale de ce que le monde exige pour continuer à vivre.

Brecht aujourd’hui, sans filtre

En donnant chair aux mots de Bertolt Brecht, Nora Granovsky, assistée de la comédienne Sophie Affholder, expose les travers les plus violents de nos sociétés. Chacun profite des plus faibles que lui, chaque parcelle de pouvoir devient un instrument d’humiliation. Écrite entre 1938 et 1940, au Danemark puis en Suède avec Margarete Steffin, la pièce apparaît comme un miroir glaçant : derrière la crise de foi et la critique d’une morale religieuse figée, le dramaturge allemand annonçait déjà la montée des fascismes, nourrie par l’individualisme triomphant et l’effondrement de la solidarité.

Avec presque rien — quelques bâches en plastique, des praticables en fer —, la metteuse en scène ancre la pièce dans un futur brutal, aux accents de Mad Max, où la loi du plus fort écrase toute autre règle. Théâtre et musique – composée et jouée en direct par Jérôme Castel – s’entrelacent, la mise en scène reste volontairement dépouillée, sans effet superflu. C’est dans la direction d’acteurs que le spectacle trouve sa véritable puissance. Comédiens confirmés – Laure Catherin, Grégori Miège, Sophie Affholder et Shade Hardy Garvey Moungondo – et jeunes acteurs – certains tout juste sortis de l’École du Nord Jade CrespyAmbre Germain-Cartron et Miya Péchillon ,ou d’autres écoles Julie Baffier – Caliciuri (Conservatoire de Liège) et Alexis Hubert (INSAS Bruxelles) – composent des tableaux aussi drôles que féroces. Le rire surgit, souvent jaune.

Entre saynètes mettant à nu les noirceurs de la nature humaine et respirations musicales, La Bonne Âme du Se-Tchouan s’impose comme un spectacle engagé, dense, encore perfectible dans son rythme mais déjà habité par une solide maîtrise de la langue et de l’univers brechtien.

Envoyé spécial à Lille

La Bonne Âme du Se-Tchouan de Bertolt Brecht
Théâtre du Nord
du 20 au 24 janvier 2025
Durée 3h30 avec entracte 

Mise en scène de Nora Granovsky assistée de Sophie Affholder
Avec Sophie Affholder, Julie Baffier – Caliciuri, Jérôme Castel, Laure Catherin, Jade Crespy, Ambre Germain-Cartron, Julie Baffier – Caliciuri, Grégori Miège, Shade Hardy Garvey Moungondo, Miya Péchillon
Traduction de Mathilde Sobottke (L’Arche éditeur) 
Collaboration dramaturgique – Jean-Serge Sallh (du Studio 7) Création sonore de Jérôme Castel  Costumes de  Constance Allain  Lumières de Marc Laperrouze  Scénographie de Jane Joyet  Régie générale – Benoît André  Régie son  – Simon Léopold 

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