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Bast Hippocrate : « Je transforme l’intime en histoire collective »

À La Scierie, dans le cadre de la Sélection suisse au Festival Off Avignon, Joyaux lourdement sous-estimés fait dialoguer deux corps masculins dans une partition où désir, vulnérabilité et rapports de pouvoir se recomposent sans cesse. Cette pièce marque une nouvelle étape dans le parcours d’un chorégraphe venu à la création par des chemins de traverse.
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Comment le spectacle vivant est-il entré dans votre vie, jusqu’à en devenir un métier?

Bast Hippocrate: J’ai découvert le théâtre très jeune, à travers des activités proposées en complément de l’école obligatoire. J’ai aussi pratiqué le patinage artistique qui m’a très tôt donné le goût de la représentation. Puis une école amateur de La Chaux-de-Fonds, ma ville natale, m’a entraîné vers la danse et ouvert un rapport nouveau au corps. Au même moment, je terminais ma scolarité obligatoire et j’avais commencé une formation d’éducateur où je m’ennuyais profondément. Un camarade est tombé sur une annonce, dans une gazette gratuite, pour une audition en vue d’une formation semi-professionnelle à Genève. J’y suis allé comme on ouvre une porte de sortie, et j’ai été pris.

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Je suis donc parti vivre à Genève où j’ai pu avoir accès à différents stages et classes, mais sans que cela soit véritablement structurant. En la quittant, je savais que je voulais devenir danseur, mais je n’étais éligible ni aux écoles supérieures ni au marché du travail. Comme je ne pouvais pas intégrer une compagnie, j’ai commencé à fabriquer mes propres spectacles, parce que je voulais avant tout être sur scène.

Pendant plusieurs années, j’ai créé des performances et des petites formes dans la rue, les squats, les caves, partout où des espaces s’ouvraient à moi. J’ai ensuite passé une saison au sein de Marchepied, compagnie junior à Lausanne, avant de retourner à ces terrains plus alternatifs jusqu’à mon entrée à La Manufacture, en 2016. J’y suis arrivé avec pour seul diplôme mon certificat de scolarité obligatoire. Mais toutes ces années de pratique autodidacte m’ont permis de faire reconnaître cette expérience et de poser, enfin, les deux pieds dans l’institution.

Qu’est-ce que La Manufacture a changé dans votre pratique?

Bast Hippocrate: Pour la première fois depuis mon départ de chez mes parents, je suis resté trois ans au même endroit. Cette stabilité géographique m’a permis de porter un regard sur une pratique que je n’avais jamais intellectualisée. C’est là que j’ai compris que je faisais de l’autofiction depuis des années sans avoir les outils pour la nommer.

Il y a aussi eu l’entraînement physique quotidien. Jusqu’alors, le corps arrivait toujours en dernier. Je pensais d’abord un espace, sonore et plastique, avant d’y jeter mon corps comme dans une arène. Je ne savais d’ailleurs pas le faire sans la présence du public. La Manufacture m’a appris à éduquer mon corps, à travailler la chorégraphie, mais aussi à développer mes curiosités sensorielles.

Elle m’a également offert une reconnaissance institutionnelle. Grâce à elle, je peux aujourd’hui déposer des demandes de subventions et être pris au sérieux. Depuis ma sortie de l’école, je n’ai plus jamais eu besoin d’exercer un travail alimentaire. Je mesure pourtant combien mon parcours autodidacte continue d’affleurer dans mon écriture, malgré le formatage que toute formation finit par produire. Il en reste une matérialité physique très abrupte que j’assume pleinement.

Quelles rencontres ont compté dans votre parcours?
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Bast Hippocrate: La première rencontre véritablement décisive remonte à 2013, avec Géraldine Chollet. Dans son regard, je me suis senti vu et considéré. Cela m’a donné de la force et, surtout, des raisons de continuer. Géraldine occupe une place très importante dans mon parcours.

J’ai longtemps eu le sentiment d’évoluer un peu à la marge du milieu. Cela ne fait finalement que peu de temps que je vais voir des spectacles avec un véritable appétit de spectateur. J’ai travaillé avec Simone Aughterlony sur plusieurs projets, ce qui a considérablement élargi mes perspectives. Je suis aussi ami avec Mélissa Guex depuis une quinzaine d’années. C’est une artiste qui m’inspire énormément. Plus récemment, j’ai rencontré William Cardoso, un chorégraphe luxembourgeois. C’est la première fois que je ressens un écho aussi fort avec un autre artiste au point d’avoir envie de construire une création ensemble.

Qu’est-ce qui nourrit votre écriture?

Bast Hippocrate: Pour ma dernière création, que je présente à Avignon, le cinéma a profondément nourri ma recherche, jusque dans son imaginaire visuel. Ce qui m’impressionne dans ce médium, c’est sa capacité à générer de l’empathie alors que l’on regarde un film seul, dans son espace le plus intime. Avec le spectacle vivant, j’essaie de retrouver cette même puissance de projection sur un plateau.

La musique m’accompagne également en permanence. Et lorsque je travaille à partir de l’autofiction, je commence toujours par puiser en moi. Ensuite, je transforme l’intime en histoire collective. J’essaie de trouver des résonances dans des expériences plus larges, plus systémiques. Cela passe par des conversations avec ma voisine, avec des amis de longue date. Ce sont les relations humaines qui imprègnent ma pratique et nourrissent mon écriture.

Comment un spectacle prend-il forme, notamment lorsqu’il s’agit d’un duo?

Bast Hippocrate : Pour Joyaux lourdement sous-estimés, tout est parti d’un désir d’explorer l’amour et les violences qui traversent l’intimité amoureuse. Puis sont apparues des images, comme dans une forme de rêve éveillé, où les pratiques physiques se révélaient à moi. À partir de là, mon travail a consisté à les déconstruire puis à les interpréter.

Une fois cette matière élaborée, la transmission devient assez simple. Je prends d’abord le temps de partager toute la genèse du projet, parce que cette histoire est essentielle au processus. Les pratiques existant déjà dans ma tête, je cherche ensuite la manière de les transposer dans un autre corps. La matière évolue alors au contact de l’interprète. C’est un travail très intuitif, qui se construit aussi avec les réalités matérielles, physiques et le temps dont nous disposons.

Vous dansez aujourd’hui cette pièce avec William Cardoso. Comment cette collaboration est-elle née?
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Bast Hippocrate: Nous nous sommes rencontrés en août dernier à Zürich, où nous étions tous les deux engagés comme danseurs sur un projet de Valérie Reding. Une véritable entente artistique est née presque immédiatement, accompagnée d’une complicité humaine très forte.

À cette époque, je travaillais encore avec Marcos Arriola, qui avait créé la pièce avec moi. Lorsque j’ai décidé de poursuivre l’aventure avec un autre interprète, William s’est imposé comme une évidence. Nous avions d’ailleurs déjà exprimé l’envie de signer une création commune, un projet qui est toujours en cours. Tout s’est fait très naturellement.

Joyaux lourdement sous-estimés se prête à plusieurs niveaux de lecture. Comment avez-vous pensé la pièce?

Bast Hippocrate: Pour moi, elle se lit à trois niveaux. Le premier raconte une histoire d’amour entre deux personnes. Le deuxième parle du rapport que l’on entretient avec soi-même et des dynamiques toxiques que l’on peut nourrir à son propre égard. Le troisième interroge la relation à une substance, à une pratique addictive. Ces trois lectures ont accompagné toute la création, même si les deux dernières demeurent volontairement en filigrane. Elles apparaissent selon ce que chacun projette sur les deux interprètes.

Même si j’ai écrit une histoire d’amour pédé, il était essentiel pour moi que la fin soit heureuse. J’ai cherché à inventer un langage suffisamment précis pour être lisible, mais suffisamment ouvert pour laisser au public la liberté d’y projeter ses propres images. Ces espaces de projection sont essentiels. Je n’ai jamais envie d’imposer une narration qui viendrait écraser le regard des spectateurs.

Deux représentations sont présentées avec le Programme .q (comme queer). Pourquoi cette inscription comptait-elle pour vous?

Bast Hippocrate: Cela s’est presque imposé de soi-même. En posant les dates avec la Sélection suisse, je me suis rendu compte qu’elles coïncidaient avec le Programme .q (comme queer). Une co-programmation est alors apparue comme une évidence. Ma pièce raconte une histoire d’amour que je crois assez universelle, mais elle réunit au plateau deux corps d’hommes et une histoire d’amour pédé. Son ancrage dans ce programme allait de soi. Il aurait été absurde de ne pas réunir ces rendez-vous qui tombaient au même moment.

Que représentent pour vous Avignon et la Sélection suisse?
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Bast Hippocrate: Je ne m’étais jamais posé la question. J’y vois une joyeuse occasion d’élargir la rencontre avec le public, mais aussi de croiser des professionnels et des programmateurs pour la suite de mes projets. J’éprouve un grand plaisir à partir en tournée avec l’équipe qui porte désormais la pièce. Je me sens surtout reconnaissant de cette opportunité, et je viens présenter ce projet en toute humilité. J’ai avant tout envie de le partager, car tout cela relève d’une forme de fête.

Vous étiez déjà venu à Avignon avec Géraldine Chollet, comme interprète. Y revenir en tant que chorégraphe change-t-il votre rapport à ce moment dédié aux arts vivants?

Bast Hippocrate: Cela change tout. Lors de ma venue avec Géraldine, nous logions au cloître de la Chartreuse et je ne suis descendu à Avignon intra-muros que deux fois en deux semaines et demie. Cette fois, je veux mettre ce temps à profit et aller voir d’autres spectacles. Comme interprète, je me reposais la journée, je prenais soin de mon corps, je mangeais de bons fruits frais, puis je performais le soir. Aujourd’hui, je veux être sur tous les terrains, en pleine forme, prêt à accueillir l’improbable et l’inconnu.

D’autres projets se dessinent-ils au-delà de cette pièce?

Bast Hippocrate: Je viens de prendre conscience d’une continuité. En 2021, j’ai créé LoveLettersOrNot, une pièce sur les violences sexuelles intrafamiliales, donc sur les violences nichées à la genèse même de l’existence. Avec Joyaux lourdement sous-estimés, je traite de la résurgence des traumas dans l’intimité du couple. Le troisième volet portera sur les addictions, sur le chemsex et l’addiction au sexe, que je perçois comme une autre conséquence de ces violences originelles. Je considère désormais l’ensemble comme une trilogie, sans l’avoir pressenti au départ. Je compte m’y atteler la saison prochaine, pour une création en 2028. Ce projet fera sans doute une plus grande place à la parole, vers une forme plus théâtrale, de l’ordre du théâtre-conférence, très performative, peut-être moins dansée mais tout aussi corporelle.


Joyaux lourdement sous-estimés de Bast Hippocrate
Création le 3 avril 2025 à L’Arsenic – Lausanne
Vu dans le cadre des Printemps de Sévelin
Du 11 au 13 mars 2026
Durée 50mn

Tournée
3 au 5 juillet 2026 au Santarcangelo Festival
10 au 20 juillet 2026 à La Scierie dans le cadre de la Sélection Suisse au Festival Off Avignon
28 au 30 août 2026 à La Bâtie – Genève

Direction artistique et performance – Bast Hippocrate
Performance – William Cardoso
Interprète original de la création – Marcos Arriola
Lumière – Tiki Bordin
Création son – Golce Kummer
Ingénieur son – Thibault Villard
Costumes – Zoé Marmier
Dramaturgie – Sélima Chibout
Regard Extérieur – David Weishaar, Mélissa Guex
Consultation éditoriale – Noémi Schaub
Bijouterie – Capucine Jewelry

Joyaux lourdement sous estimés de Bast Hippocrate © DR

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