Collapse in 5 acts: there is porn of it de Simone Aughterlony © Simon Courchel

Les Printemps de Sévelin mettent les corps à rude épreuve

À l’occasion de la 28e édition du festival de danse lausannois, le Théâtre Sévelin 36 et l’Arsenic - Centre d’art scénique contemporain unissent leurs forces, au service d’une programmation conjointe entre radicalité, performance et nouvelles écritures.
14 mars 2026
Ecouter cet article

Tout au long de l’année, les deux lieux coexistent presque en vis-à-vis, tant géographiquement que dans leur approche artistique. Il y avait donc tout à gagner à ce que l’Arsenic et le Théâtre Sévelin 36, à peine séparés d’une volée de marches dans cet ancien quartier industriel de Lausanne, travaillent main dans la main. Un rapprochement déjà opéré du temps de Philippe Saire et qui trouve, à l’occasion de ces 28e Printemps de Sévelin, un nouvel élan plein de sens et d’énergie.

Il faut dire que Kylie Walters et Patrick de Rham, respectivement à la tête du Sévelin et du Centre d’art scénique, ont en commun le goût de la performance et de l’accompagnement des artistes émergents. Deux axes essentiels de la création chorégraphique contemporaine, dont le festival lausannois se fait aujourd’hui le miroir. En témoigne un programme à la fois dense et varié, à travers lequel transparaissent certaines figures communes. Des spectacles sans concession pour dire la complexité ou le délitement du monde, autant que la nécessité d’y faire face et d’avancer ensemble.

Cavalcade de David Zagari : Chevaucher le son
Cavalcade de David Zagari © Anouk Maupu

Un praticable blanc recouvre l’entièreté du plateau, donnant une impression d’immensité à peine perturbée par un objet métallique non identifiable qui semble planer à un mètre du sol. C’est pour l’heure la seule image proposée par David Zagari, qui signe ici sa deuxième pièce comme chorégraphe. Une rencontre entre l’œuvre et le public qui passe avant tout par l’espace – visuel et sonore – avant de se matérialiser dans les corps.

Comme pour imprimer ce tableau vierge dans l’esprit des spectateurs, l’artiste impulse un premier geste par le son. Depuis les coulisses du théâtre, laissées à vue par-delà les rideaux noirs relevés, parviennent les bruits de micros tapés et traînés d’une surface à l’autre. Bientôt l’apparition d’un curieux attelage donnera forme à ces bruits. Chevauchant deux enceintes montées sur une estrade à roulettes, David Zagari et Alice Gratet s’adonnent à une étrange expérience. Comme mus par les sons qu’ils produisent, ce sont leurs corps qui cherchent peu à peu à y répondre.

L’espace comme terrain de jeu devient alors lieu de tentatives, tandis que le paysage modèle ses perspectives au gré de la lumière. Tantôt aplatis sous cet intrigant objet rayonnant, tantôt diffus bien au-dessus de leurs têtes, les rayons lumineux font appel à des références personnelles autant que collectives. Cette Cavalcade offre à contempler des images que les corps au plateau s’épuisent à concevoir.

Collapse in 5 acts de Simone Aughterlony : Performer l’effondrement
Collapse in 5 acts: there is porn of it de Simone Aughterlony © Simon Courchel

Depuis la démocratisation d’Internet, la « Règle 34 » affirme que tous les sujets possibles, quels qu’ils soient, ont leur déclinaison pornographique. Ce postulat est à l’origine de cette création de Simone Aughterlony, qui part donc du principe qu’il doit nécessairement exister du porno autour de l’effondrement général. À partir de cette pensée, l’artiste déploie un space opera post-apocalyptique qui tente de refaire société sur les décombres du monde.

Dans sa structure aussi bien que dans son application, Collapse in 5 acts s’amuse à convoquer les codes issus de nos sociétés communes pour mieux les décomposer. Il en va ainsi des figures d’élite dont les statues sont déboulonnées au nom du rétablissement d’une justice, comme il en va des contes ancestraux dont le modèle hétéro-patriarcal sonne soudain bien faux. De la sorte, Simone Aughterlony et ses interprètes mettent leurs corps au service d’un effondrement poussé à l’extrême, où les pulsions les plus primales deviennent à la fois l’ultime rempart et le premier socle.

Sur les ruines d’un monde déjà ancien, l’espace est tout à la fois no man’s land, terre de mémoire et zone à (re)construire. De fait, c’est le chaos qui règne, dans une scénographie déstructurée à l’esthétique précise. Ce spectacle n’a pas pour but de raconter, il exhibe un état du monde et l’extrapole jusqu’à le pousser dans ses retranchements. Le résultat est frappant, perturbant, effrayant, mais viscéralement satisfaisant.

Baby-Horn de Bryana Fritz & Thibault Lac : Donner vie aux sens d’hier
Baby-Horn de Bryana Fritz et Thibault Lac © « La Dame à la Licorne », détail. Musée de Cluny

Queue de cheval au bas du dos, Bryana Fritz et Thibault Lac accueillent les spectateurs au cœur de leur dispositif quadri-frontal. Dans cette forme, plus légère que sa grande sœur Lick-Horn attendue pour l’automne, les deux artistes plongent – et le public avec – dans la série de tapisseries intitulée La Dame à la licorne. De cette œuvre médiévale, ils en tirent un univers qui donne vie, à la manière d’un pays des merveilles, aux figures jusque-là figées dans la toile.

D’image en posture, les chorégraphes-interprètes traversent ainsi, selon leur propre interprétation, les six tableaux qui composent la tapisserie. Invitant le public au plus près de leur proposition, ils l’intègrent ainsi pleinement au processus qui cherche à donner un relief oublié aux allégories du Moyen-Âge. L’espace de jeu, d’abord baigné d’une lumière commune entre assises et plateau, devient lui-même l’endroit de l’image représentée.

Dans cette immersion suggérée, Bryana Fritz et Thibault Lac sont tour à tour les personnages et les artisans des scènes qui les inspirent. Manipulant les projecteurs et établissant un dialogue avec les compositions musicales d’Alban Schelbert, ils se donnent surtout les moyens de leurs envies. Baby-Horn résulte d’une approche joyeuse et décomplexée de la danse, une célébration du désir et d’une joie partagée.

Joyaux lourdement sous-estimés de Bast Hippocrate : Un homme avec un homme
Joyaux lourdement sous-estimés de Bast Hippocrate © Giorgia Filipponi

Face à face, serrés l’un près de l’autre sur une petite plateforme tournante, Bast Hippocrate et Marcos Arriola esquissent déjà une forme de relation. Ils semblent à peine considérer les spectateurs qui prennent place tout autour d’eux. Pourtant la lumière ne les a pas encore isolés du reste du monde. Mais dans leur esprit, la musique ambiante s’est assourdie, comme une bulle qui s’est formée autour d’eux. Alors le premier mouvement, imperceptible rapprochement d’une main tendue vers le corps de l’autre, peut s’amorcer.

Contraints à cet espace minuscule, les deux corps ne semblent toutefois pas le subir. Au contraire, là se développe un langage particulièrement intime, laissé à vue presque par accident. Le public se fait le témoin d’une rencontre entre deux hommes, dans un rapport de séduction dont le désir brûlant est suggéré, traversé, à défaut d’éclater au grand jour. Loin des codes hétéronormés, les deux danseurs tissent ainsi une relation complexe, concentrée, intense, faillible.

Soutenus par une composition sonore enveloppante et une lumière d’une belle précision, Bast Hippocrate et Marcos Arriola sont aussi magnétiques l’un pour l’autre que leur duo l’est pour qui l’observe. Les ruptures et les éloignements de leurs corps, composants d’une écriture d’une grande profondeur, sont bien incapables de rompre le lien solide qui unit les deux interprètes. Joyaux lourdement sous-estimés est une déclaration d’amour à l’amour lui-même, dans toutes les formes qu’il peut revêtir.

Blue Carousel de Lisa Colette Bysheim & Katrine Patry © Tale Hendnes

Le rituel de séduction est également au cœur de la pièce cosignée par Lisa Colette Bysheim et Katrine Patry. Mais pour les deux chorégraphes, le sujet n’est pas à prendre au premier degré. Elles l’envisagent au contraire sous le filtre de la dérision, imaginant les techniques d’approche comme des parades nuptiales inspirées des oiseaux. S’en suivent autant d’images, de situations ou de gestes incongrus, les plaçant toutes les deux dans un registre pince-sans-rire qui renforce le décalage de l’écriture.

À leurs côtés, les danseuses sont accompagnées au plateau par Thea et Miriam Michelsen, alias asiangirlsonly, duo de sœurs DJettes qui habillent l’espace de leurs compositions musicales électroniques. De ce dispositif émerge alors une seconde lecture, tout aussi risible, transposant les comportements animaux dans l’espace d’un club. La figure des hommes, traitée par l’absurde, apparaît alors en filigrane, et à travers elle les injonctions et l’objectivation subies par les femmes.

Pour autant, les quatre artistes qui partagent le plateau n’ont aucun mal à s’affranchir de ces contraintes. Reprendre le contrôle passe aussi par la réappropriation des codes. En cela, Blue Carousel se reçoit comme une pièce aussi joyeuse qu’émancipatrice. Un vent de légèreté souffle à son terme, c’est certainement bon signe.

hardcore d’Alban Ovanessian : Manifeste pour des corps libres
hardcore d’Alban Ovanessian © Ugo Woatzi

Événement particulièrement attendu de cette deuxième semaine des Printemps de Sévelin, hardcore se place également autour de la question de la légitimité. Chez Alban Ovanessian, cette thématique est abordée à travers les corps auxquels la société n’a pas nécessairement prévu de place. Le chorégraphe imagine alors une performance évolutive au long de laquelle chacun de ses quatre interprètes impose peu à peu sa présence, comme un duel les yeux dans les yeux pour revendiquer le droit d’exister.

Là encore, la disposition quadri-frontale ressort comme une évidence, tant il s’agit d’un combat à mener collectivement. Ce carré permet par ailleurs une proximité précieuse entre artistes et spectateurs. Dans ces conditions, les yeux peuvent se croiser et les corps se frôler. L’affirmation de soi ne souffre aucune distance, elle ne trouve son véritable écho que dans le regard de l’autre. 

Conçue en deux parties, la pièce d’Alban Ovanessian se construit en premier lieu sur la répétition des gestes et leur apparente anarchie. De là, il développe une énergie grandissante qui prend, dans l’espace comme dans les corps, une dimension toujours plus vaste. Alors seulement, le plateau peut devenir, dans un second temps, un lieu d’expression légitime, au souffle plus posé et à la poésie plus douce.

À l’avant-garde

Ainsi s’achève la deuxième semaine de la 28e édition des Printemps de Sévelin. Depuis début mars, les artistes qui prennent part à la programmation donnent à ce festival un visage pluriel.  Du Théâtre Sévelin 36 à l’Arsenic, les publics se croisent autour de propositions innovantes, passionnantes ou déroutantes. Les esthétiques et les enjeux se répondent, se nourrissent, rarement se contredisent.

Désormais, Auguste de Boursetty & Alex Freiheit, Soraya Leila Emery ou Samira Elagoz, accueillis les premiers jours, laissent place à Mackenzy Bergile, Aina Alegre ou Charlie Khalil Prince. Une troisième et dernière semaine qui viendra définitivement asseoir le festival lausannois à l’avant-garde de la chorégraphie européenne.

Envoyé spécial à Lausanne

Les Printemps de Sévelin
Théâtre Sévelin 36 et L’Arsenic – Lausanne
Du 5 au 22 mars 2026

Recevez notre newsletter

Chaque semaine, l'édito de la rédaction et un aperçu de tous les articles publiés sur le site.

Avec nous, pas de courrier indésirable. Vous pouvez vous désinscrire quand vous le souhaitez.

Laisser un commentaire

Your email address will not be published.